Archives de catégorie : Textes

Le livre de l’Éthiopien (5/5)

Première diffusion le 17/01/2019

Il y a deux mois environ, dans des circonstances peu ordinaires, je suis devenu propriétaire, où peut-être receleur, d’un recueil de poésie. Si vous voulez savoir pourquoi je l’appelle le Livre de l’Éthiopien, vous n’avez qu’à cliquer dessus.

Sur ce livre, des noms sont inscrits. Sur la couverture, en caractères d’imprimerie, on trouve Gustave Merlet et A.Fouraut. C’est normal, ce sont l’auteur et l’éditeur.

Si l’on Gougueulise Merlet, on trouve des choses. Wikipedia n’a rien à dire sur lui, mais l’Académie Française, oui. Par exemple, on apprend qu’il a vécu de 1828 à 1891, qu’il était agrégé de lettres et qu’il a reçu de l’Académie, pour trois de ses ouvrages, trois prix, respectivement de 1200, 2000 et 3000 Francs. Bon.

Sur le Web, il n’y a pas trace de l’éditeur A. Fouraut. C’est à se demander s’il a existé.

Les autres noms qui figurent Continuer la lecture de Le livre de l’Éthiopien (5/5)

Go West ! (116)

(…) Et, ce qu’il y a de formidable, c’est que Patricia non plus ne souffrira pas. Elle te l’a expliqué elle-même et en détail : elle va changer sa vie de fond en comble. Ce sera un peu grâce à toi, mais ce sera sans toi. Regarde-la, elle respire le bonheur.
Alors, tout est pour le mieux, pas vrai ? Et la vie va continuer, sans drame, sans souffrance. C’est ce que tu voulais, non ? »
Elle avait raison, la petite voix ; c’était ça la vérité, un scénario, sans engagement personnel. Et je l’avais toujours su.

Je n’avais plus mal, je n’étais ni heureux ni malheureux. Patricia ne m’aimait pas, je ne l’aimais pas. Nous nous aimions bien. Dans quatre jours, nous serions séparés. Ça m’était égal.
Patricia est enfin sortie de la salle de bain. Elle s’était enveloppée d’une serviette serrée sous les bras. Ses cheveux encore mouillés plaqués sur son crâne lui faisaient une sorte de casque blond strié de raies plus sombres et, contrairement à ce que m’avaient fait croire les bruits de salle de bain, elle n’était pas maquillée. Elle souriait.
Ce matin, je la voyais d’un œil différent. Était-ce à cause sa tenue ou de ma toute nouvelle indifférence ? Depuis le lit où j’étais encore allongé, quand je la regardais se déplacer dans la chambre, ouvrir sa valise, s’asseoir à la coiffeuse, se relever, ouvrir les rideaux, aller, venir, je lui trouvais l’air d’une enfant, une petite fille affairée, sans souci, passant d’un jouet à l’autre, d’une trousse à une poupée. Le spectacle était charmant, touchant même, mais je la trouvais à peine jolie, cette nouvelle Patricia, et à ma grande surprise, elle ne provoquait chez moi aucun désir.
Pourtant, à un moment, alors qu’elle passait près du lit, je ne pus Continuer la lecture de Go West ! (116)

Carnet d’Écriture (10) – Pauvre Noël !

Parmi toutes les nouvelles que j’ai écrites, celle-ci, Histoire de Noël, est l’une des rares pour lesquelles, au moment d’en commencer l’écriture, je savais ce que je voulais et où j’allais.
Ce que je voulais ? Écrire une nouvelle de terreur.
Où j’allais ? À une mort épouvantable du héros.
Je voulais la terreur, mais sans monstres de l’espace du genre d’Alien à la Ridley Scott, ni méchants sadiques du genre Inquisition espagnole à la Edgar Allan Poe. Je voulais de ces terreurs provoquées par l’obscurité et les fantasmes qu’elle abrite.
« (…) Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et le vent faiblit. Plongé à nouveau dans l’obscurité, Noël se met à gémir. Il n’ose plus bouger. (…) »

Je voulais une mort épouvantable, incompréhensible par la victime, une mort Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (10) – Pauvre Noël !

Le livre de l’Éthiopien (4/5)

Première diffusion le 2/01/2019

Ah ! l’Éthiopien et son livre ! Vous vous souvenez de ma première rencontre avec lui ? Non ?

Alors cliquez ici !

Hé bien, il faut que je vous dise que, quelques jours plus tard, je l’ai revu, mon Éthiopien. Il officiait au même endroit, près de son banc et de ses livres à un euro. Il me dit tout de suite que le prix avait changé : deux euros.
—Et pourquoi, demandai-je ?
—Parce que les livres sont plus gros, me dit-il sans y croire.

Il avait aussi changé de tenue : il portait maintenant une parka légère trop vaste camouflée en mode désert d’Afghanistan, un béret basque bleu ciel du type Nations Unies et des Rangers marron clair. Toujours impeccable, l’Éthiopien. Je lui rappelai nos relations commerciales précédentes et tout en écartant des ouvrages sur la psychanalyse, je lui demandai de quel pays il venait.
—Éthiopie, me dit-il.
Je ne lui dis pas que je l’avais deviné. Il aurait Continuer la lecture de Le livre de l’Éthiopien (4/5)

Go West ! (115)

(…) Quand je suis revenu dans la chambre, Patricia dormait sur le lit, toute habillée. J’ai éteint la lampe de chevet, je me suis couché sans bruit à côté d’elle et, épuisé, je me suis endormi. Plus tard, j’ai senti une caresse dans mon dos. J’ai ouvert les yeux. Au-dessus des grands rideaux, une raie de jour disait que l’aurore était là. Je me suis retourné. Étendue à côté de moi, en chemise de nuit, Patricia avait interrompu sa caresse et, sa main posée sur mon bras, elle me regardait sans sourire, profondément. Je l’ai embrassée et lentement, nous avons fait l’amour, tendrement.

Au matin, je l’avais compris : elle avait raison, c’était fini. Elle ici, moi là-bas, notre histoire n’avait pas d’avenir. Peut-être, si j’avais eu comme elle un projet radical, quitter ma famille, mon pays, peut-être cela aurait-il pu marcher. Mais pour cela, il aurait fallu aussi qu’elle le veuille, et ça, je n’en étais pas du tout certain.
Patricia était dans la salle de bain. À travers la porte, j’entendais les petits bruits tranquilles d’une femme à sa toilette. Clapotis : elle s’étend dans son bain ; cataracte : elle ajoute de l’eau brulante ; ressac : elle se dresse dans la baignoire ; petit choc sourd, elle a posé son pied nu sur le carrelage ; silence : elle essuie lentement chaque partie de son corps ; long souffle mécanique : elle sèche ses cheveux ; chanson douce murmurée, chocs légers contre la faïence, elle s’observe dans le miroir, elle se coiffe, elle se maquille…
Elle est sûrement soulagée de m’avoir tout dit et, elle en est persuadée, de m’avoir convaincu. Elle n’a plus qu’à penser aux quatre jours qui nous restent et à ce que sa nouvelle vie sera dès que je serai parti. Elle est détendue. Tout à l’heure, elle m’emmènera au Guggenheim et nous descendrons la galerie en hélice la main dans la main en regardant des Picasso et des Fernand Léger. Ensuite nous passerons prendre son dossier à l’Institute of Fine Arts, et ce soir, elle téléphonera à Frances. Elle a tout Continuer la lecture de Go West ! (115)

Le livre de l’Éthiopien (3/5)

Première diffusion le 27/12/2018

De temps en temps, je parcours le Livre de l’Éthiopien. (Si vous ne savez plus ce que c’est que ce livre ni comment j’en suis devenu propriétaire, cliquez ICI. ) Hier, je suis tombé sur Clément Marot (1496-1584) et j’y suis resté une bonne heure. Je crois me souvenir que dans mes jeunes classes, Marot attirait pas mal de sympathie parmi les élèves, contrairement à du Bellay, je l’ai déjà dit, ou à Malherbe. Devait-il cette attirance à son style plein de charme, de légèreté et d’humour ou à sa bonne bouille ? À votre avis ? 

Je vous aurais bien recopié l’épitre où il raconte à François 1er comment il a été volé par son valet — je vous le recommande — mais c’était un peu long pour vos esprits zappeurs. Alors, voici quelque chose de différent,  de court et de nostalgique comme je les aime, que Marot adressa à un ami qui regrettait sa jeunesse. C’est tout à fait ce qu’il vous fallait ce matin.

Pourquoy voulez vous tant durer
Ou renaistre en fleurissant âge,
Pour pécher et pour endurer ?
Y trouvez-vous tant d’avantages ?
Certes, celuy n’est pas bien sage,
Qui quiert deux foys estre frappé,
Et veult repasser un passage
Dont il est à peine eschappé.

 

Les tribulations d’un muséomane en automne

 ou

Ma théorie du paratonnerre

par Lorenzo dell’Acqua

Hier, ce fut une journée paratonnerre. Paratonnerre est une expression de Max pour qualifier l’accumulation de pépins de santé chez une même victime qui évite à d’autres d’avoir ces mêmes pépins selon la théorie des vases communicants. Vous avez deviné que mon ami Max est plutôt un littéraire. La mienne, aussi discutable et farfelue que la sienne, concerne les emmerdements.
Nous sommes donc partis ce samedi matin ma femme et moi avec pour objectif l’exposition Condo au MAM. Ce peintre américain contemporain dont j’ignorais l’existence avent ma première visite est dans la mouvance Basquiat mais à mon avis plus intéressant car plus varié. Cela dit, même si j’en avais les moyens, je n’en mettrai pas dans mon salon… D’abord, arrivés dans la rue, il pleuvait et nous n’avions pas pris de parapluie (1). Avec l’âge, je ne supporte plus d’avoir la tête mouillée et surtout mon abondante chevelure. Le métro ligne 6 n’a pas posé de problèmes : il n’y avait pas grand monde et nous étions assis. Un peu de marche ne nous effrayant pas (trop), nous anticipons et descendons à Trocadéro pour rejoindre ensuite le musée à pied. La pluie a cessé. Passage obligatoire dans Continuer la lecture de Les tribulations d’un muséomane en automne

Go West ! (114)

(…) J’ai dit ça presque en criant, mais je ne le pensais pas, pas vraiment, pas complètement. C’était encore confus dans ma tête, mais dans tout ce qu’elle m’avait, je ne voyais rien qui puisse montrer qu’elle s’était moquée de moi. Seulement, j’étais malheureux et de façon surprenante, ça me faisait du bien de le dire. C’était peut-être pour lui faire un peu de mal en retour, pour qu’elle se sente un peu plus coupable, ou peut-être pour qu’elle m’affirme le contraire, pour qu’elle me dise qu’elle m’aimait… quand même…ou un peu… ou beaucoup… ou tout court ?

Patricia n’a rien dit de cela. Elle a éteint le plafonnier, allumé une lampe de chevet et s’est assise sur le bord du lit. Elle m’a dit de m’asseoir à côté d’elle et m’a demandé de ne plus crier. Elle allait m’expliquer, j’allais comprendre, surement, mais il ne fallait plus que je crie. Elle m’a dit qu’elle n’avait rien calculé, rien prévu de tout ce qui était arrivé, qu’elle ne s’était jamais moquée de moi, que je comptais beaucoup pour elle, que je l’avais aidée à se sortir d’une situation dont elle ne voulait plus, qu’elle avait eu de la chance de m’avoir rencontré, qu’elle me serait toujours reconnaissante d’être ce que j’étais, d’avoir fait ce que j’avais fait pour elle, qu’elle ne m’oublierait jamais. Moi, j’écoutais. Bientôt apaisé par sa voie calme et monotone, je me suis mis à me balancer doucement, d’avant en arrière, les bras croisés, comme si je berçais les suites d’un coup de poing à l’estomac. Je ne comprenais pas tout de ce qu’elle me disait. Ce que j’avais fait pour elle ? Être ce que j’étais ?

—Je te fais de la peine, Philippe. Je suis désolée. Je sais qu’il y a longtemps que j’aurais dû t’écrire qu’il ne fallait pas venir me voir, que j’avais Continuer la lecture de Go West ! (114)

Le livre de l’Éthiopien (2/5)

Première diffusion le 8/12/2018

Il n’y a pas si longtemps, je vous ai raconté comment le Livre de l’Éthiopien m’était tombé entre les mains. Si vous avez raté cet épisode essentiel de ma vie intellectuelle, vous pouvez toujours CLIQUER ICI pour le retrouver. A cette occasion je vous avais parlé de Rutebeuf, ce poète oublié de tous sauf de Léo Ferré. Aujourd’hui, j’aimerais vous parler de du Bellay.

A l’école, je n’aimais pas du Bellay. Je l’avais toujours considéré comme un raseur de première, alors que Ronsard, non. Pourtant, chez les célèbres duettistes Lagarde et Michard, Ronsard et du Bellay étaient toujours associés, comme Bouvard à Pécuchet et Roux à Combaluzier. Mais le « Mignonne, allons voir si la rose..; » de Ronsard avait, par son côté dragueur coquin, quelque chose de plaisant pour les adolescents rigolards et frustrés que nous étions, alors que le « Heureux qui comme Ulysse… «  qui commençait par deux références mythologiques brumeuses ne faisait rien pour m’attirer… Et puis, on n’avait pas idée de tirer une pareille tête d’enterrement en plus de s’appeler Joachim !

Un jour, en feuilletant le Livre de l’Éthiopien, Continuer la lecture de Le livre de l’Éthiopien (2/5)

Carnet d’Écriture (9) – Incipit ? Késsesséssa ?

(…) j’ai pensé que le meilleur moyen de faire entendre l’accent dans des phrases écrites, c’était tout d’abord de planter soigneusement le décor, un décor fait de tuiles romaines, de rues étroites, de places ombragées et de terrasses de cafés sous les platanes. Pour cela j’ai pris pour modèle la petite ville de Trets. Ensuite, je me suis dit qu’il faudrait adopter certaines formes de phrases et utiliser certains mots particuliers, mais sans exagération. En dernier lieu, il devrait suffire de broder à partir d’un archétype méridional, c’est à dire une intrigue pagnolesque, un cliché reconnu et assumé.

*

« Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes de la place Honoré Panisse commencent à brunir, il fait encore assez doux pour prendre le premier café du matin à la terrasse de chez Fernand. »

Tout est parti de cette phrase « Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes… » Je l’ai écrite tout de suite, en entier, tout d’un trait, facilement et, je le jure, sans avoir aucune idée de ce que pourrait être la suite de l’histoire que je venais de commencer. A tout bien considérer, il est normal qu’elle vienne facilement cette phrase, car c’est un sacré cliché. On la croirait tirée d’un article de Télérama sur le néo-bobo-tourisme en Provence profonde. Un sacré cliché, certes mais, après tout, que l’incipit d’une nouvelle-cliché soit lui-même un cliché, c’est plutôt un avantage : ça annonce la couleur : « … il fait encore assez doux pour prendre le premier café du matin à la terrasse de chez Fernand. »

Dans ce décor planté à la façon de Flaubert pour Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (9) – Incipit ? Késsesséssa ?