Archives de catégorie : Fiction

Le Cujas (83)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Dix-septième partie

Raconter au jour le jour les petites aventures des entrainements en Géorgie devenait fastidieux. Quel intérêt cela présentait-il pour lui ? Et quel intérêt cela présenterait-il pour un lecteur ? Un moment, il espéra que le récit du cantonnement en Angleterre puis celui de la Campagne de France deviendrait plus intéressant, ne serait-ce que pour lui-même. Mais aussitôt, une question angoissante vint le tourmenter : qu’écrirait-il quand il en serait à raconter la montée au Nid d’Aigle ? Que dirait-il de ce qui s’était réellement passé ? S’avouerait-il responsable de la mort des deux français ou bien trouverait-il une demi-vérité ambiguë ? Ou même un fieffé mensonge ?

Il n’eut pas à résoudre cette difficile question car il se lassa de l’écriture de son journal bien avant d’en arriver là. Un soir qu’il venait de relire tout ce qu’il avait écrit depuis deux mois, il réalisa subitement la vanité de son projet. Combien de soldats comme lui avaient entrepris d’écrire leur propre journal ? Combien parmi eux pensait en faire quelque chose de passionnant pour le public ? Combien croyaient que la description par le menu de leurs aventures, de leurs peurs, de leurs amitiés, de leur calvaire intéresserait encore les gens une fois la guerre terminée ? Combien ?… Combien sortiraient du lot des écrivains du dimanche ? Comment pourrait-il faire partie de ceux-là ? Les réponses à ces questions étaient évidentes, décourageantes…

Il écrivit de moins en moins et se mit à boire davantage. Il n’allait plus sur Continuer la lecture de Le Cujas (83)

Le Cujas (82)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Seizièmepartie

—Dites… En principe, je pars pour Atlanta demain matin, mais si vous voulez, je dois pouvoir repousser ça d’un jour ou deux. Ça vous dirait de passer un peu de temps à New York avec moi?

— Pourquoi pas ? répondit Lucy d’un air absent que Stiller ne remarqua pas.

— Je pourrais vous faire visiter la ville. Je suis de là-bas, vous savez.

— D’accord, Dashiell, ça sera avec plaisir. Mais là, il faut que je retourne à ma place. On va bientôt se poser. On en reparle quand on sera à LaGuardia.

— Parfait ! A tout à l’heure, Lucy.

*

Le Constellation s’est posé une heure plus tard. Les passagers sont descendus par la porte avant dans le brouhaha des rires et la bousculade des manteaux et des bagages à main. Dashiell a vu disparaître la silhouette de Lucy dans l’embrasure. Puis il s’est levé à son tour pour sortir sur le tarmac. Il a suivi la ligne ondulante des voyageurs jusqu’au contrôle des passeports. Il a patienté dans la file d’attente en se haussant de temps Continuer la lecture de Le Cujas (82)

Le Cujas (81)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Quinzième partie

Dashiell se redressa sur son siège, cligna trois fois des paupières et regarda la femme qui se penchait sur lui. Elle était jeune et blonde. Ses cheveux courts et raides encadraient un joli visage qui lui souriait, l’air amusé. Elle portait l’uniforme de l’Air Force. Sur son épaule, on pouvait voir son grade de Sergent Technique et, sur sa pochette de poitrine, son nom, Powers. Il avait mal à la tête, mal au cœur ; il se sentait misérable.

— Qu’est-ce que vous voulez, Powers ?

— Mais rien, Lieutenant, rien du tout. Je voulais juste éviter que vous ne sautiez au plafond à la prochaine turbulence… Vous savez, je vous ai vu tout à l’heure à Shannon… vous n’aviez pas l’air dans votre assiette, alors je voulais savoir si vous alliez bien, si vous n’alliez pas être malade avec toutes ces secousses… c’est tout… tenez, je vous ai apporté un verre d’eau… mais si vous préférez un café, je peux aller…

— Merci, mademoiselle, vous êtes très gentille… Mademoiselle…?

— Lucy

— Écoutez, Lucy… pardonnez-moi si j’ai été désagréable. J’étais tellement loin quand vous m’avez réveillé…

— Je sais, il y a des hommes qui sont comme ça au réveil. Il vaut mieux ne rien leur demander… A propos, vous dormez la bouche ouverte. Continuer la lecture de Le Cujas (81)

Le Cujas (80)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Quatorzième  partie

—Mais Isabelle, est-ce qu’elle sait tout ça ? Vous me dites qu’elle n’a eu aucune nouvelle de vous depuis des mois, depuis votre lettre d’adieu. Tout ce qu’elle sait c’est que vous l’avez quittée froidement, pour toujours. Vous devriez peut-être lui écrire, lui dire que vous êtes vivant, que vous allez revenir et que vous voulez vivre avec elle…

— Vous avez raison, je vais le faire… bientôt. Mais la guerre n’est pas tout à fait finie…, j’aimerais mieux… vous comprenez… j’aimerais mieux attendre d’être sûr… mais je vais le faire… bientôt…

— Le plus tôt sera le mieux, Antoine. Le plus tôt sera le mieux…

*

La Jeep qui amenait Dashiell de Berchtesgaden l’a déposé sur le tarmac de l’aéroport de Salzbourg et quelques minutes plus tard, le C47 a décollé. Il n’y a que cinq passagers dans l’avion, Dashiell et quatre officiers supérieurs, des colonels. Il les a salués au pied de l’appareil et ils lui ont rendu son salut négligemment, presque amicalement. Apparemment, ils ne connaissent pas la raison de la présence de ce simple lieutenant dans leur avion. Ils se sont installés aux quatre sièges qui se font face autour de la petite table de travail vissée dans le plancher. Avant le décollage, le commandant de bord, un capitaine, a descendu l’allée centrale pour venir les saluer et échanger quelques mots. Il y a eu des rires. Sur une dernière plaisanterie, le capitaine est remonté au poste de pilotage pour lancer les deux moteurs l’un après l’autre. Le bruit a enflé, la carlingue a vibré puis, les freins enfin lâchés, l’appareil s’est lancé sur le tarmac pour Continuer la lecture de Le Cujas (80)

Les retours de Jules César (3)

César est fatigué

César a cinquante-six ans et il est fatigué.

Des années de manœuvres politiques, des années de guerres extérieures suivies d’années de guerre civile, tant de difficultés dressées devant lui depuis si longtemps, tant d’oppositions stériles mues par des intérêts particuliers, tant d’ignorance et d’hypocrisie, tant de bêtise et de mesquinerie, de lâchetés, de trahisons… De tout cela, César est fatigué.

Depuis quelques mois, la nuit, quand ils sont couchés tous les deux côte à côte, Calpurnia ose lui parler. Dans la lueur tremblante de la lampe, elle lui dit doucement qu’il a eu bien assez d’aventures, de blessures, de chevauchées, de femmes, qu’il est maintenant couvert d’argent, de puissance et de gloire. Elle lui dit qu’il serait temps qu’il s’arrête, que sa chance va tourner, que les augures qu’elle consulte chaque jour sont mauvais. Elle lui dit qu’elle aimerait qu’ils se retirent tous les deux dans la propriété qu’elle a hérité de son père, là-bas derrière les montagnes. Dans son souvenir d’enfant, le domaine était Continuer la lecture de Les retours de Jules César (3)

Le Cujas (79)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Treizième  partie

J’ai encore tenu le coup pendant un an, et puis j’en ai eu assez de la comédie que je devais jouer tous les jours devant les copains. J’ai téléphoné à mon père pour lui dire que je rentrais à New-York et j’ai quitté Pittsburgh sans rien dire à personne.

J’ai été embauché au siège, sous mon vrai nom cette fois-ci, au service comptable. On m’y a accueilli avec empressement. Tout le monde savait très bien qui j’étais et que je n’y resterais pas longtemps. Je suis passé à la Direction financière six mois plus tard et, le 1er décembre 41, une semaine avant Pearl Harbor, j’ai été nommé Directeur Fiscal et Financier. Brillante carrière, n’est-ce pas, Antoine ?

— Effectivement, Dashiell, mais ne soyez pas amer. Vous aviez les diplômes pour ça, non ? Et puis, je suis sûr qu’on ne vous aurait pas donné ce poste si vous n’aviez pas été capable de le tenir.

— Peut-être… ça m’est difficile de juger. D’ailleurs, on ne le saura jamais, parce qu’en août, je me suis engagé dans l’infanterie parachutée. La suite, vous la connaissez…

Antoine craignant que Dashiell ne s’arrête là, il voulut le relancer dans une nouvelle direction.

— Vous m’avez dit hier soir que vous ne saviez pas ce que vous alliez faire après la guerre. Vous n’allez pas retourner dans votre beau bureau de Directeur Fiscal et Financier ? Ça m’a impressionné, ça, vous savez…

— Je ne crois pas, Antoine… je ne crois pas. L’idée de reprendre ce boulot m’effraie. C’est un boulot intéressant, c’est certain, mais c’est froid, sans risque, tout tracé, trop payé… après tout ce que j’ai vu, la souffrance, la mort, la lâcheté, le courage, l’amitié, la camaraderie… passer le reste de mes jours à calculer des rentabilités ou à chercher les meilleurs moyens d’éviter le fisc, ça me parait impossible…

— Écoutez, mon vieux. Je vais vous donner un conseil. Je ne suis surement pas le mieux placé pour ça : je ne vous connais que depuis vingt-quatre heures, je ne sais pas grand-chose de votre pays et rien de votre métier actuel. Mais ce que je sais de façon certaine, c’est qu’après la guerre, la vie ne pourra plus être la même qu’avant. Tout va changer, ici comme en Amérique ! Il y a tellement de gens qui Continuer la lecture de Le Cujas (79)

Le Cujas (78)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Douzième  partie 

(…) A l’époque nous vivions à Vauvenargues ; c’est un petit village à côté d’Aix en Provence. Mon arrière-grand-père, le Comte Henri de Colmont, avait acheté le château en 1839 aux Vauvenargues, en même temps que des vignobles et des terres agricoles au Nord d’Aix en Provence. Sous le Second Empire, mon grand-père avait beaucoup développé l’exploitation des vignes. Il avait aussi diversifié son activité en se lançant dans la production de lavande sur le plateau de Valensole. Le vin, l’agriculture traditionnelle, la lavande, tout cela avait permis à la famille de traverser les crises politiques, les guerres et le phylloxéra. Bref, au début des années vingt, nous faisions partie des familles les plus riches de Provence.

Tandis qu’Antoine déroulait l’histoire de son enfance, Dashiell commençait à dodeliner de la tête. La journée avait été longue, chargée de nourriture, d’alcools et d’émotions. Il était plus de minuit et Antoine continuait à parler, égrenant similitudes et différences entre leurs jeunesses respectives.

— Vous voyez ce que je voulais dire tout à l’heure, Dashiell. Nous avons à peu près le même âge et nous avons été élevé tous les deux dans l’abondance et la facilité. Mais pendant que vous hésitiez entre le communisme, la finance et la photographie, je savais déjà que je voulais être écrivain. Pendant que vous flirtiez gentiment dans les dunes avec une jeune voisine sportive, je tombais amoureux d’une jolie cousine. Alors que vous êtes persuadé que votre Continuer la lecture de Le Cujas (78)

Le Cujas (77)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Onzième  partie

(…)  — Vous vous trompez, mon vieux. Moi je crois que si vous avez changé cet été-là, si vous vous êtes mis à la voile, si vous êtes redevenu un adolescent bronzé et insouciant, c’était pour plaire à Patricia, ou tout au moins pour lui ressembler. Vous vous êtes façonné par rapport à elle. Si, au lieu d’elle, vous aviez rencontré une jeune communiste par exemple, il est probable que vous auriez renforcé vos « convictions généreuses », comme vous dites.

— Je ne sais pas… peut-être. Mais, même si vous avez raison, je veux dire sur le rôle des femmes dans notre vie, vous admettrez que c’est par hasard que nous les rencontrons. C’est donc bien le hasard qui nous commande !

— Vous jouez sur les mots pour avoir le dernier, Dashiell. Il faudra que l’on reparle de ça. Mais en attendant, dites-moi la suite, s’il vous plait.

Pendant qu’il racontait son adolescence, Dashiell s’était largement servi de jambon de pays et le sel de la charcuterie lui avait donné soif. Abandonnant sa réserve de jeune homme bien élevé et tout en continuant à discourir, il s’était servi et resservi de ce vin blanc frais dont il appréciait la saveur fruitée. Il était légèrement ivre et il en était conscient. Il voyait bien qu’il s’était lancé dans des confidences bien plus intimes qu’il ne l’aurait voulu. Mais, dans la lueur de ce feu de cheminée, dans ce salon sombre et confortable, devant cet auditeur attentif et bienveillant, il avait envie de continuer à raconter. Il s’écoutait avec surprise parler de choses qu’il croyait oubliées ou n’avoir jamais dites à personne et, en les disant, il avait l’impression Continuer la lecture de Le Cujas (77)

Désirer l’infinitif

Texte de Marie-Claire, déjà publié le 23 avril 2017

Avoir le cœur qui flanche, les larmes au bord des yeux. Sans trop savoir pourquoi, ne plus se passionner pour rien. Faire saigner ses chagrins comme un enfant égratigne un genou blessé.

Chercher refuge auprès du piano. Poser ses mains sur le clavier. Frapper une touche, puis deux, retrouver ses automatismes.

Traduire avec ses doigts les notes que l’on a gravées dans sa mémoire, les laisser pénétrer en soi, ressentir un bien être, une chaleur, la paix.

Ecouter la musique, d’abord tendre, s’enflammer. Y trouver l’écho de ses sentiments, communier avec elle, s’y noyer.

Interpréter enfin le calme revenu, se détendre.

Effleurer le clavier d’une dernière caresse et quitter le piano, consolé.

Prendre sur soi, être toujours sur le qui-vive. Offrir de soi une image si lisse que rien ne s’y accroche. Donner satisfaction… Et voir le temps passer.

Dans un sursaut, lâcher prise. Décider de prendre du recul.

Choisir un moyen simple, prendre un congé, partir à la campagne. Marcher, mais Continuer la lecture de Désirer l’infinitif

Le Cujas (76)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Dixième partie  partie

(…) Je vivais chaque jour après l’autre, sans penser plus loin qu’à ce qu’allait être la journée du lendemain. Je ne protestais jamais, je faisais mon travail correctement, et même du mieux possible… C’est sans doute pour ça que je me suis fait repérer et qu’on m’a envoyé à l’école des officiers de Fort Benning. J’en suis sorti Second-Lieutenant. Après ça, il y a eu l’entrainement au parachutisme, et puis le camp en Angleterre avant de sauter sur la France. Le reste, je vous l’ai raconté.

— C’est vrai, Dashiell, vous me l’avez raconté… en quatre phrases !

— Qu’est-ce que vous voudriez entendre de plus sur cette folie ? Je vous ai dit l’essentiel, tout ce qu’il fallait pour comprendre pourquoi tout à l’heure, j’étais là où vous m’avez rencontré au moment où vous m’avez rencontré. À quoi bon en dire davantage ? Vous-même, ce matin, vous n’avez pas été beaucoup plus bavard. Pourtant, vous avez dû vivre à peu près les mêmes choses que moi. Au fond, je suis sûr que vous non plus, vous n’avez pas envie de parler de ça. Peut-être que dans trente ou quarante ans, nous raconterons nos exploits à nos petits-enfants, mais je n’en suis pas sûr du tout. Non, quand tout cela sera fini, nous aurons envie d’oublier, de passer à autre chose. D’ailleurs, vous verrez, dans cinq ans, peut-être même deux, nos histoires de guerre n’intéresseront plus personne.

— Je ne sais pas… mais après tout, vous avez raison : à quoi bon ? Je viens de réaliser que mon père ne m’a jamais parlé de sa guerre, et pourtant il avait été décoré du côté de Reims et nommé commandant en 1918… Bon d’accord, Dashiell, vous ne voulez pas Continuer la lecture de Le Cujas (76)