Archives de catégorie : Fiction

Variations de tension

Basse tension

L‘homme s’approcha de l’entrée, poussa la porte et pénétra dans la salle d’attente. Au fond de la pièce, une femme d’âge moyen tapait à la machine derrière un bureau.
— Bonjour, monsieur. Vous désirez?
— Bonjour madame, je souhaiterais voir le docteur Cottard.
— Est-ce que vous avez rendez-vous ?
— Hélas non, mais c’est important.
— Je suis désolée, mais c’est impossible. D’ailleurs, le docteur est absent. Il faudra prendre un rendez-vous.
— Bon, tant pis, je repasserai .

Moyenne tension

L‘homme paraissait agité. Il s’approcha de la grande porte vitrée et la poussa avec hésitation. La salle dans laquelle Continuer la lecture de Variations de tension

Aux Ides de Mars

Pendant un temps, un long temps, c’était je crois avant de découvrir Proust et ses recherches, j’étais obsédé par Jules César. Je fréquentais beaucoup ses écrits, ceux de Suétone et de Jerphagnon à son propos. César était pour moi la personnalité des trente derniers siècles, avec Winston Churchill peut-être, mais pas pour les mêmes raisons. Alors, quand je me suis mis à écrire, j’ai beaucoup écrit sur lui, des parodies, des pastiches, des fictions, des utopies…J’étais, et je le suis toujours, très frustré par la disparition précoce de ce monument historique, assassiné qu’il fût aux Ides de Mars (c’est à dire le 15) de l’année 44 avant J-C. par une bande de sénateurs bedonnants poussant devant eux un homme intègre (selon Shakespeare) et manipulé par un Mélanchon antique (je fais exprès d’écrire son nom avec un A ; il parait que ça le rend furieux). Encore aujourd’hui, je me demande souvent comment Rome et, par voie de conséquence, le monde auraient évolué si César avait échappé à son attentat. Le texte qui suit, théâtral à souhait, n’évoque pas ce qu’aurait pu être cette utopie d’un long règne apaisé de Jules César. Au contraire, il veut confirmer que cette tragédie romaine est aussi une tragédie grecque, autrement dit que ce qui est écrit est écrit et que l’homme n’échappe pas plus à son destin que les fleuves ne remontent à leur source.

La scène se passe à Rome, dans l’office d’une villa.
Servilius, esclave du propriétaire des lieux, travaille à la présentation de plats somptueux et abondants. Entre Diodiros, également esclave.

Servilius

-Ah ! Salut, Diodiros, je suis bien content de te voir ! Ce matin, il y a du travail. Tu penses, nous recevons à déjeuner douze personnes, et pas des moindres ! Ils sont déjà là, dans l’atrium. Que des sénateurs !

Diodiros

-Non, Servilius, onze sénateurs et un préteur.

Servilius

-Ah, c’est vrai, j’oubliais que ton Continuer la lecture de Aux Ides de Mars

Un atelier d’urbanisme

Comment s’appelle-t-il déjà, le nouveau Maire de Paris ? Ah oui ! Emmanuel Grégoire — entre nous, il va nous falloir lui trouver un ou deux surnoms affectueux à celui-là. Grégoire était, si mes renseignements sont bons, premier adjoint pendant le règne de Cruella. Je précise «si mes renseignements sont bons » parce que je ne suis pas tout à fait sûr qu’ils le soient. En effet, pas une fois au cours de sa campagne, Monsieur Grégoire n’a mentionné le nom de son ex-patronne. Les premières déclarations de m’sieur not’maire semblent pourtant confirmer qu’il est dans sa droite ligne et même davantage. Le premier projet qu’il a mentionné consisterait à créer des carrefours et des feux rouges sur le boulevard périphérique afin que les piétons puissent le traverser. (J’ai vérifié : il ne s’agit pas d’un poisson d’avril). Ils sont forts quand même les écologistes quand ils sont au pouvoir. Ils arrivent à imaginer l’inimaginable. La passion (la haine fait partie des passions) les domine, l’idéologie les guide et l’absolutisme les conduit… quand ce n’est pas la folie. On peut en juger par ce récit fidèle d’un atelier de créativité impromptu qui s’est tenu il y a deux ans dans le bureau d’Annie Dingo. Au début, étaient présents la Maire (en furie, mais inspirée) et le Dir Cab (bègue, mais pas quand il téléphone). Ont apparu ensuite le médecin de l’Hôtel de Ville (complaisant mais inquiet) et Cottard (toujours aussi con).
Là, c’est Annie qui soliloque. C’est parti !

«  (…) Voyons… je réfléchis tout haut… les travaux pour les pistes cyclables, les fontaines du Rond-Point, les embouteillages, la crasse dans Paris, le trou financier, ma vérification personnelle de la hauteur des vagues sur le site de surf olympique à Tahiti, tout ça est en train de me péter à la figure. Il me faut un projet dérivatif, quelque chose qui occupe les gens, un truc qui marque les esprits, une réalisation qui transforme Paris pour toujours, l’apogée de ma mandature. Eh bien, cette histoire de prolongement de la rue de Rennes jusqu’à la Seine, ça c’est une bonne idée. Et qu’est-ce qu’il en pense, le petit Dir Cab, hein ? Elle n’est pas bonne mon idée peut-être, hein ? Hein ?

Le petit Dir Cab n’avait pas compris que la question était rhétorique. Aussi, il pensa être subtil en approuvant la Patronne tout en soulevant une légère objection, un obstacle mineur, une peccadille :

— Si, si, bien sûr, Ma… Ma… Madame, elle est excellente. Toute… Toutefois…

— Quoi, toutefois ? Qu’est-ce qu’il y a, toutefois ?

Le ton de la dame aurait dû alerter Lubherlu, mais il poursuivit :

— Eh bien, il y a la dé… la démolition de l’Institut. Ça risque de po… po… Continuer la lecture de Un atelier d’urbanisme

Mélange des genres

Le texte ci-dessous est un extrait de Go West !, récit des aventures, petites et grandes, vécues au cours de l’été 62 par un autostoppeur français aux États Unis. A cette époque, le narrateur n’a pas encore vingt ans. Son périple est jalonné de rencontres féminines plus ou moins réussies. A Barstow, une femme l’accueille dans sa baignoire. Ce qui vient de s’y passer lui inspire quelques réflexions. 

(…) Nous nous étions mélangés sans paroles ni tendresse, mais dans une sorte de calme naturel, confiant, déterminé et, somme toute, plutôt gai. Tout cela était à mille lieues des approches hésitantes, prudentes, souvent habillées d’un romantisme affecté, que je pratiquais quand les choses pouvaient devenir sérieuses avec une gentille de passage. Comme elle le ferait souvent par la suite et, à y réfléchir, comme toutes celles que j’avais rencontrées depuis le début de ce voyage, Nancy avait pris toutes les initiatives. Et à présent, elle était assise, certes à demi nue, mais aussi impassible que Continuer la lecture de Mélange des genres

Rencontre avec un gentleman

Là, c’est Casquette qui dégoise comment qu’il a rencontré son meilleur pote, Sammy de Pantin : Casquette s’est fait lourder de chez ses vieux ; avec trois autres arpètes de sa bande, il va arroser ça entre Pigalle et Blanche ; mais ça tourne vinaigre fissa  parce qu’un des gluges file une mandale à une gonzesse qui se met à gueuler au charron ; et v’la t’y pas que ça défrise deux maquereaux qui passaient par là ; vite fait, c’est la castagne…

(…) J’ai fait partie d’une bande à Nanterre, oh ! pas bien dangereuse, la bande, mais on faisait des petits vols à l’arraché, ou dans les entrepôts la nuit, ou dans les magasins. Les gars m’ont trouvé de quoi loger sur une péniche du côté de Chatou. C’était un vieil anar qui abritait les jeunes de banlieue qu’avaient des problèmes avec les flics. Ça sentait mauvais sur ce rafiot ! Il devait bien y avoir deux cents chats là-dedans, autant de chiens, et pas mal de graines de voyous ; mais on rigolait bien, on était jeunes. Bon, un soir avec trois copains, on décide de descendre en ville. La semaine d’avant, Continuer la lecture de Rencontre avec un gentleman

Gustave, gros con

Sur l’autoroute qui mène au tunnel du Fréjus, Bernard est en retard parce que, juste avant de partir pour Turin, il a eu une dispute avec sa femme Gisèle. Il fait nuit, il neige et il est en retard. Et voilà qu’à quelques kilomètres seulement de l’entrée du tunnel, une coulée de neige barre la chaussée. Bernard qui ne sait plus quoi faire se met sous la protection d’un chauffeur routier qui va traverser à pied la coulée de neige pour rejoindre l’abri d’une station-service.  

(…) Bernard est parti en courant vers sa voiture. Mais avec cette neige et ses chaussures de ville, ça ne manque pas : quand il veut se retourner pour vérifier que le routier l’attend toujours, il glisse et tombe rudement sur le côté. Il se relève aussitôt et crie vers le chauffeur qui n’a pas fait un geste pour venir vers lui : « Non, non ! Ça va, ça va, je vous assure, tout va bien ! J’arrive dans deux minutes ! Attendez-moi, hein ? » La couche de neige n’est pas bien épaisse et, en dessous, le dur bitume n’est pas loin. Pourtant, Bernard n’a mal nulle part. C’est le choc qui l’a anesthésié, mais pour quelques secondes seulement. Au deuxième pas vers sa voiture, il commence à sentir une sorte de gêne monter dans son coude droit. Il s’arrête pour le masser un peu. C’est alors qu’il ressent dans son épaule droite une vive douleur, qui s’évanouit aussitôt. Il la fait bouger un peu pour l’assouplir et la douleur revient, comme un coup de poignard dans l’articulation. Il serre son bras contre son corps et la douleur disparaît. Il dit tout haut : « Merde alors ! Je me suis fait vraiment mal !  Pourvu que… » mais il n’arrive pas à imaginer ce qu’il a pu se faire. De toute façon, il n’a pas le temps, il y a l’autre, là, qui l’attend près de son camion. Il ne faudrait pas qu’il parte sans lui. Alors, à pas prudents, Bernard repart vers sa voiture.

La Peugeot est recouverte de cinq centimètres de neige au moins, à l’exception du pare-brise sur lequel les essuie-glaces s’évertuent en grognant à maintenir le dessin de deux éventails. Il entreprend d’ouvrir la portière de sa main droite et tout de suite Continuer la lecture de Gustave, gros con

Survivre à Treblinka

Samuel Goldenberg était né juif dans le village de Rovno en Ukraine, mais ça, il l’avait oublié, car depuis la fin de son adolescence, il était devenu Sammy de Pantin, élégant petit voyou de Pigalle à qui tout réussissait, membre respecté de la bande du Suédois, racketteur, souteneur, surineur à l’occasion. Mais un matin, à l’aurore, la police française est venue le chercher chez lui, pas en tant qu’hors la loi, non, mais parce qu’il était juif.
Les lignes qui suivent sont les premières du journal qu’il a tenu dans le camp d’extermination de Treblinka.

 Lundi 26 octobre 1942

Premier jour de mon journal. Ça fait trois mois que je suis là mais c’est juste aujourd’hui que je commence. C’est Claude qui m’a dit de le faire. Il m’a donné des raisons pour ça : pour m’occuper et pour me souvenir plus tard. Mais moi, je commence à le connaître, Claude. Je l’aime bien, il m’a sauvé la mise une fois. Mais c’est un révolutionnaire, c’est plutôt un agitateur qu’un mouton. J’ai compris que ce qu’il voudrait vraiment c’est pour plus tard qu’il y ait des témoignages, des gens qui racontent ce qui se passe vraiment ici. Vu comme c’est parti, c’est probable que dans pas très longtemps, des gens, il y en aura plus beaucoup. Mais des trucs écrits, si on les cache bien, avec un peu de chance, ça pourra être retrouvé plus tard quand tout sera fini.
Donc voilà : un peu pour lui faire plaisir, un peu pour m’occuper, j’ai décidé de commencer mon journal. Bon mais là, j’ai plus le temps. Il va Continuer la lecture de Survivre à Treblinka

Mémoires d’un flic de la Cité des Anges

SUNSET BLVDMarilyn Monroe est morte le 4 août 1962 vers 22 heures dans sa maison de Brentwood à Los Angeles. Jack Clemmons, à l’époque sergent au LAPD est le premier officier de police à être intervenu sur place. Mais il n’est pas que simple officier de police, il est aussi une taupe du FBI au sein du LAPD, et Marietta, son correspondant, lui a confié une mission particulière de la plus haute importance : retrouver un dictaphone. Dans ses mémoires publiées en 1983, « Say goodbye to the President », Clemmons a raconté sa découverte du corps de Marilyn et ses premières investigations.
« Le Français » dont il est question à la fin de cet extrait, c’est le narrateur de « Go West ! », récit des aventures américaines d’un étudiant de dix-neuf ans pendant l’été 62, mêlé bien malgré lui au mystère toujours non élucidé de la mort de Marylin Monroe.
Go west ! actuellement sous presse devrait paraitre chez Amazon dans les prochaines semaines.

(…)
Deux minutes plus tard, j’entrai dans 5th Helena drive. Il était 10 :34 p.m.
C’est un cul de sac. La maison de Marilyn est tout au fond, portail ouvert. Deux voitures garées côte à côte font face à la porte d’entrée, un cabriolet T’Bird et une Rolls Royce décapotée. Sous le porche il y a un type en bermuda qui s’avance vers moi entre les deux voitures. Je le reconnais tout de suite, c’est Peter Lawford, l’acteur. Je ne suis pas surpris, tout le monde sait que c’est un ami intime de Marilyn. Je me présente. Lawford a l’air bouleversé.  Dans le désordre, il me dit que Marilyn est dans sa chambre, qu’elle est morte, sur son lit, que c’est la nurse qui l’a appelé, qu’il est venu tout de suite, que c’est terrible, qu’il a cassé un carreau pour entrer dans la chambre, qu’elle a fait une overdose, qu’elle est morte, qu’il a appelé le médecin de Marilyn, que la nurse a appelé la police, que c’est bien d’être venu si vite, qu’elle est morte… Je finis par l’interrompre et lui demander de m’accompagner à l’intérieur. Nous passons entre les deux voitures pour entrer dans la maison l’un derrière l’autre. Il me guide jusqu’à la chambre. Je lui demande de me laisser seul faire mon travail. Je referme la porte à clé derrière moi et je sors mon carnet de notes. La pièce est faiblement éclairée par une lampe de chevet et par le plafonnier d’un dressing-room resté ouvert.
Marilyn est là, en peignoir, étendue sur le lit, morte. Elle est couchée sur le côté droit, encore tiède. Son bras gauche repose sur sa hanche. Son bras droit Continuer la lecture de Mémoires d’un flic de la Cité des Anges

Go West ! (120)

(…) C’est pourquoi nos retrouvailles furent plus douces que je ne craignais. Il m’a engueulé brièvement, annoncé que, ce soir, nous irions diner chez Lipp et il est retourné à son bureau. J’ai pris un bain en écoutant la radio. Les informations de 5 heures annonçaient que des missiles russes d’une portée de 2000 kilomètres approchaient de Cuba et je me suis endormi.  

Voilà, c’est tout. C’est comme ça que se termine l’histoire de mon été 62. Il n’y a pas de chute parce que dans la vraie vie, il n’y en a pas non plus ; des hasards, des coïncidences, mais pas de chute, pas de dénouement, pas de retournement, pas de morale ; un conte, sans signification, raconté par idiot ; c’est ça la vie.

Fin

Épilogue

On pourra trouver décevant qu’un récit aussi picaresque s’achève ainsi, par le mièvre tableau d’une famille enfin réunie dans un appartement du 14ème arrondissement de Paris. Après tant d’aventures et de rebondissements romanesques diront certains, on pouvait s’attendre à quelque chose de plus sensationnel que le tableau émouvant de quatre personnes s’embrassant autour d’une table de salle manger. À ceux-là, je rappellerai que la vie n’est pas un roman et que la platitude de la fin de mon récit est une preuve de plus de sa véracité.

Bien sûr, j’aurais pu inventer Continuer la lecture de Go West ! (120)

Go West ! (119)

(…)Quand je sors des toilettes, JP est à la porte. Il râle :
— T’en a mis un temps ! Qu’est-ce que t’as fichu ?
— Rien !
En même temps, je tire sur ma ceinture pour qu’il puisse voir le revolver plaqué contre mon bas-ventre. Ça le fait rigoler.
— Ben alors bonne chance, mon vieux ! Moi, je ne te connais pas !

L’avion s’est posé à 11 heures 30. A 11 heures 50, nous passions le contrôle de police et deux minutes plus tard, la douane. Je commence à transpirer. JP arrive devant le douanier juste avant moi. Le douanier lui fait signe d’avancer. C’est mon tour.
— Quelque chose à déclarer ?
— Euh, non. Rien.
Le parcours à pied que nous avons fait depuis la descente de l’avion jusqu’au guichet de la douane a déplacé le P. 38. Il ne me gêne pas vraiment mais ça lui permet de se rappeler à ma mémoire. Une sueur froide coule sous mes aisselles. En plus, avec mon pull et ma veste boutonnée, je commence à avoir vraiment chaud.
— C’est votre bagage ? Ouvrez-le s’il vous plait. Continuer la lecture de Go West ! (119)