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Au moment où elle va passer pour la septième fois devant ma table, porteuse d’un plateau
chargé — j’ai une mémoire photographique presque absolue — de trois demis pression, un verre de Morgon, un autre de bourgogne aligoté, deux cafés dont un allongé, un croque-monsieur, une tarte du jour et deux tickets de caisse, je pousse légèrement du pied la chaise en osier inoccupée qui se trouve devant moi. Le siège se déplace de trois centimètres environ, ce qui demeure caché aux yeux de la serveuse par le plateau de service qu’elle porte devant elle d’une main encore sûre. Le pied de la chaise se trouve à présent sur le trajet de sa Ranger gauche. La pointe de la chaussure ne heurte que légèrement le barreau d’osier bigarré mais, en retardant d’un tiers de seconde le mouvement de la jambe gauche vers le prochain pas, cela suffit à déséquilibrer la jeune femme. Tout en s’efforçant par une contorsion simultanée du buste et du bras droit de maintenir son plateau à l’horizontale, elle tente de prendre un nouvel et ferme appui du pied gauche en l’avançant un peu plus vite et un peu plus loin à la recherche d’un sol accueillant et fiable. Mais il est déjà trop tard. Poussé par l’énergie cinétique qu’elle a accumulé depuis sa sortie de la cuisine, son corps s’est un peu trop incliné vers l’avant de sorte que la projection verticale de son centre de gravité se trouve à présent en dehors de son polygone de sustentation. Lorsque sa chaussure gauche vient enfin frapper le sol à plat, on entend simultanément la claque sonore de la semelle sur le bitume et le cri déjà résigné de sa propriétaire : « Et merde ! »
La suite est inéluctable : tous deux pris par surprise, le muscle droit antérieur de la cuisse gauche et le jumeau interne de la même jambe ne peuvent empêcher le fléchissement de ce membre inférieur au niveau du genou. C’est la raison essentielle pour laquelle la fille part encore davantage vers l’avant dans une sorte de génuflexion inopportune et bâclée. A cet instant, elle tient encore son plateau à l’horizontal, mais dans un souci incompréhensible de compenser la perte d’altitude de la ligne de ses épaules, elle l’a fait passer au-dessus de sa tête. Un javelot acéré remplacerait-il le plateau hérissé de flacons qu’elle tient à bout de bras que cette pose altière pourrait faire penser à une statue de la déesse Athéna partant en guerre contre les Troyens. Mais elle ne peut la conserver bien longtemps. En effet, l’inertie a ses lois et le centre de gravité de Melissa — car c’est comme ça qu’elle se fait appeler — persiste à l’entrainer vers le sol. Il devient donc logique qu’elle se mette en quête d’un autre appui. Pourtant, à la lumière des faits qui vont suivre, on peut penser que c’était une erreur que de le rechercher sur la table vide voisine de la mienne. Cependant, c’est bien ce qu’elle fait. Alors, lorsque la paume de sa main gauche atteint la surface plastifiée façon marbre du guéridon, le caractère intrinsèque d’instabilité de ce meuble prend immédiatement le dessus : basculant sur deux de ses trois pieds, il se renverse. La théorie des dominos est rapidement confirmée par la chute des deux tables voisines et de leur chargement. Il ne reste plus à la serveuse qu’à s’effondrer lamentablement et définitivement parmi les tables renversées, les chaises culbutées, les verres à bière éclatés, les tasses brisées, les sandwiches écrasés, les boissons mélangées et les clients aspergés et offusqués. Ce qu’elle fait.
Je profite de la confusion pour partir en ricanant, sans régler la note.
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Ces lignes sont extraites du « Comptoir du Panthéon », 26ème texte de la série « Couleur Café » publié pour l’a première fois et en entier le 16/11/2018. Le recueil des meilleurs « Couleur Café » qui est en cours de réalisation constituera mon prochain volume publié sur Amazon. Qu’on se le dise, qu’on s’y prépare et qu’on commence à économiser.


Couleur Café n°30
Voici ce que disait Proust il y a cent ans de cette agaçante manie qui consiste à parler entre guillemets. A l’époque du petit Marcel, on ne soulignait cet artifice que par une intonation spéciale (machinale et ironique, comme le dit le narrateur). Aujourd’hui, dans une époque de smileys, d’idéogrammes et d’acronymes infantiles, on croit bon de faire la même chose en y ajoutant ce geste stupide qui consiste à lever les deux mains à hauteur des épaules en dressant l’index et le majeur de chaque main de manière à former deux sortes de V, puis à plier ces quatre doigts à deux reprises. En ayant tracé ainsi dans l’espace deux guillemets de part et d’autre de son visage, on se croit autorisé, par cette typographie virtuelle, à dire n’importe quelle ânerie, pensant s’en être désolidarisé à l’avance par la mimique à la dernière mode.