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Antigone

Première publication : 20/02/2016

Comme nous sommes sans doute à l’aube d’une tragédie, j’ai pensé qu’il était bon de redéfinir le terme. Et pour cela, un auteur de droite m’a paru bien placé. 

Tirée de la tragédie de Sophocle (5ème siècle avant J.C.), Antigone est peut-être la plus belle pièce de Jean Anouilh, probablement la plus connue. Antigone, fille d’Œdipe, veut enterrer son frère Polynice, tué par son autre frère Etéocle. Mais Créon, oncle d’Antigone et roi de Thèbes, a interdit sous peine de mort qu’on enterre Polynice, considéré comme traitre à Thèbes. Le devoir de sœur d’Antigone s’oppose au devoir de roi de Créon. Antigone va enterre son frère malgré l’interdiction du roi, et le roi va faire exécuter Antigone malgré l’amour de Créon pour sa nièce. Tout le monde est juste et droit, il n’y a pas de méchant, mais chacun va au bout de son devoir ou de son destin et tout le monde va mourir.

C’est cela une tragédie.

Par la voix du Chœur qui commente l’action, Anouilh fait part de sa définition de la tragédie par opposition à celle du drame :

Le Chœur

Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. C’est minutieux, bien huilé depuis toujours. La mort, la trahison, le désespoir sont là, tout prêts, et les éclats, et les orages, et les silences, tous les silences: le silence quand le bras du bourreau se lève à la fin, le silence au commencement quand les deux amants sont nus l’un en face de l’autre pour la première fois, sans oser bouger tout de suite, dans la chambre sombre, le silence quand les cris de la foule éclatent autour du vainqueur et on dirait un film dont le son s’est enrayé, toutes ces bouches ouvertes dont il ne sort rien, toute cette clameur qui n’est qu’une image, et le vainqueur, déjà vaincu, seul au milieu de son silence…

C’est propre, la tragédie. C’est reposant, c’est sûr… Dans le drame, avec ces traîtres, avec ces méchants acharnés, cette innocence persécutée, ces vengeurs, ces terre-neuves, ces lueurs d’espoir, cela devient épouvantable de mourir, comme un accident. On aurait peut-être pu se sauver, le bon jeune homme aurait peut-être pu arriver à temps avec les gendarmes. Dans la tragédie, on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents, en somme! Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution. Et puis, surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu’on na plus qu’à crier, pas à gémir, non, pas à se plaindre, à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir. C’est ignoble, c’est utilitaire.

Là, c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin!

Une affaire de taille

Rediffusion d’un texte publié pour la première fois le 29 mai 2016.

Je vais vous raconter une histoire. C’est une histoire vraie. Il n’y a aucun doute sur sa véracité. Elle a été rapportée par l’un de ses intervenants. Et pas n’importe lequel ! Un prix Nobel ! C’est dire combien cette histoire ne peut qu’être vraie.

Quand il s’agit d’une histoire courte et vraie, on a l’habitude de parler d’anecdote. Voici donc une anecdote. Continuer la lecture de Une affaire de taille

Samedi à la campagne

Une rediffusion d’un texte de 2016.
Les beaux jours reviennent. Invitez donc des amis chez vous, samedi, à la campagne.

Quand à 11h15, je descendis du train à la gare de Martel-sur-Seine, je me demandais encore pourquoi il m’avait invité.

Je l’avais rencontré au début de la semaine dans le TGV. Il s’était assis sur le siège qui me faisait face. Il avait tout de suite engagé la conversation et pendant la première demi-heure du trajet, nous avions tenu la discussion habituelle, celle que tiennent deux inconnus réunis par le hasard et destinés à se séparer un peu plus tard et pour toujours sur le quai d’une gare. Et puis, il m’avait proposé d’aller prendre un whisky au bar du train. Et à partir de ce moment, il n’avait plus parlé que de lui, de ses affaires, de sa femme Françoise, de ses enfants, de sa voiture, son chien, ses chasses, sa propriété en Seine-et-Marne. Alors que le train ralentissait pour entrer dans Paris, il m’avait dit:

       -Vous êtes célibataire, vous m’avez avoué tout à l’heure que vous aimiez la campagne et que le week-end vous n’avez rien de particulier à faire. Venez donc chez moi, enfin chez nous, à Martel samedi prochain. Vous verrez, c’est très agréable. Le train du samedi est très pratique, il arrive là-bas à onze heures quinze.

Le bonhomme était plutôt sympathique, et il m’avait parlé de chevaux de selle. J’adore le cheval et, faute de moyens, je n’ai pas souvent l’occasion de monter. J’acceptai donc.

Il m’attendait à la gare de Martel. Le trajet jusqu’à la propriété fut bref. La maison était grande et belle. Sa femme aussi.

      -Françoise, je te présente Hervé, un vieil ami.

Elle se leva du canapé et me tendit assez haut une main alanguie, de telle sorte que j’hésitai entre la lui serrer ou la baiser.

      -Ah oui, Hervé… J’ai beaucoup entendu parler de vous, vous savez ? Vous avez sans doute remarqué que Paul parle beaucoup. Pour une fois que ce n’était pas de lui, vous pensez si j’ai écouté. Je sais tout de vous, ou presque… Mais dites-moi, mon petit Hervé, vous êtes très jeune ! Après tout, tant mieux ! Paul, tu aurais pu me prévenir que tu les prenais au lycée maintenant, tes petits copains de rencontre.

       -Françoise, s’il te plait, ne mets pas notre invité mal à l’aise. Hervé a trente ans, n’est-ce pas Hervé ? Et puis de toute façon, comme on dit, la valeur n’attend pas… Ah ! Ah ! Essaye d’être aimable avec lui… et avec moi aussi par la même occasion. Si, si, ça doit t’être possible. Bien, chérie, voudrais-tu nous servir quelque chose à boire. Hervé ? Champagne ?

Avant que j’aie le temps de répondre, renfrognée, Françoise intervint :

       -Y a plus de champagne.

   -Comment ça, y a plus de champagne ?  Tu as encore oublié d’en commander ? Faut dire que tu es tellement occupée à téléphoner à Murielle ou à je ne sais quelle autre idiote que tu n’as plus le temps de tenir correctement cette maison. Tu n’as pourtant pas grand-chose d’autre à faire.

       -Non, Paul, tu as simplement oublié, comme toujours, de me laisser de l’argent. Vous savez Hervé, Paul joue les hommes d’affaires, les capitaines d’industrie, les grands seigneurs, mais en fait il est radin comme un peigne.

Je me souvins alors que, dans le TGV, c’était moi qui avais payé les whiskies. Françoise continuait:

     -Radin comme un peigne, je vous dis. Surtout depuis qu’il est pratiquement ruiné. Hein, Popaul, dis-le au monsieur que tu es pratiquement ruiné.

        -Ça suffit, Françoise ! D’abord, je ne suis pas ruiné, loin de là. J’ai encore du ressort et deux ou trois coups en vue. L’affaire des chemises du Liban et celle des sardines des Maldives devraient même être assez juteuses. Il faut juste que j’arrive à …

       -Paul, tu ne vois pas que tu nous emmerdes avec tes sardines. Tu sais bien que ce sera encore un coup foireux, comme les autres.

       -Pas foireux du tout. Tu verras. Non, Hervé, je ne suis pas ruiné, loin de là. Mais si un jour je le suis, ce sera bien à cause de cette évaporée ! Elle passe son temps à acheter des robes et des chaussures hors de prix qu’elle ne portera probablement jamais. Sans compter les cadeaux somptueux qu’elle fait à tous ceux qui font semblant de s’intéresser à elle. D’ailleurs, vous devriez tenter votre chance.

Je fis mine de protester que je n’avais aucunement l’intention de…

     -Non, non Hervé, me coupa-t-il. Je vous assure, j’ai l’habitude, Vous pouvez y aller. Ça ne me dérangerait pas. Et puis, vous au moins, vous m’êtes sympathique. C’est pas comme ce Patrick, ce bellâtre qui croit encore qu’il faut porter une gourmette, un blazer noir et un pantalon blanc pour être distingué.

Je vérifiais instinctivement que mon pantalon était en flanelle grise, que mon blazer était bleu marine et que je ne portais pas de gourmette.

     -Hervé, dit Françoise, ne l’écoutez pas. Si vous tentiez la moindre approche avec moi, il serait furieux. Il se pourrait même qu’il vous casse la figure… enfin, qu’il essaye de vous casser la figure, parce que tout ce que vous voyez, là, sous la veste, c’est de la gonflette, c’est du vent.

Je le regardais mieux. C’était peut-être de la gonflette. Mais c’était quand même impressionnant. Pendant ce temps-là Françoise continuait :

   -C’est vrai que vous êtes jeune, Hervé, et vous ne l’avez peut-être pas encore tout à fait  compris, mais Paul, c’est du vent ! Du vent dans les affaires, du vent avec les amis, du vent au lit. C’est tout bidon. Alors, il vous pousse vers moi, parce que ça l’excite, ce pervers !

Paul se dressait devant sa femme, rouge de colère, postillonnant :

     -Dis donc Françoise, qui est-ce qui a la migraine tous les soirs ? Qui est-ce qui se tape tout ce qui bouge dans un rayon de trente kilomètres ? Qui est-ce qui a couché avec mon associé ? Qui l’a poussé à partir avec la caisse ? Qui est-ce qui s’est retrouvée à la rue quand il l’a laissée tomber ? Qui est-ce, hein ? Qui est-ce ?

J’intervins alors pour la première fois dans leur conversation.

   -Je vous prie de m’excuser, chère Madame, juste un instant. Pourriez-vous, s’il vous plaît, m’indiquer les toilettes ?

     -Mais bien-sûr, mon petit Hervé. C’est la deuxième porte, là à gauche. Revenez nous vite ! Cette conversation est tellement intéressante.

Je pris la deuxième porte à gauche. C’était la salle de bain. Il y avait une fenêtre. Je l’ouvris doucement et passai sans bruit par-dessus l’appui. Je posai le pied avec précaution sur une allée de gravier. Je traversai une grande pelouse, sautai une clôture et commençai à courir vers la gare.

 

Faut-il dissoudre le peuple ?

 Voici ce que j’écrivais le 16 novembre 2016. Pour le lire avec profit, il faut d’abord se rappeler que :
— Le Royaume Uni avait voté pour le Brexit le 23/06/2016
— Donald Trump avait été élu Président des États-Unis le 8/11/2016
— Et qu’une élection présidentielle se profilait en France pour le 7/05/2017 avec de fortes probabilités pour que Mlle Le Pen participe au second tour, ou pire.

Êtes-vous de l’avis qu’à ce texte, à part les dates, il n’est pas nécessaire de changer quoi que ce soit ?

 

 Faut-il dissoudre le peuple ?

Pour l’extrême droite comme pour l’extrême gauche et, quelques fois, même pour la gauche non extrême, l’élection de Donald Trump, c’est le sursaut attendu des indignés, des oubliés et des déçus de toutes sortes contre le système, c’est la victoire du peuple contre les élites et des tas d’autres choses tout aussi lyriques et enthousiasmantes.

Bon. Si on veut.

Mais si la victoire du peuple contre les élites, c’est Continuer la lecture de Faut-il dissoudre le peuple ?

J’en ai marre !

Il y a six ans environ, je publiai cette critique de la conversation. Les choses ayant plutôt tendance à empirer dans ce domaine, il devenait urgent que je la publie à nouveau. 

J’en ai marre !

La conversation est sans conteste l’une des activités qui distingue le mieux l’homme de l’animal. Qui plus est, c’est aussi l’exercice qui permet de distinguer l’homme distingué de l’homme tout court. Nos ancêtres, tout au moins ceux d’entre eux qui, depuis Platon jusqu’au baron de Charlus, se trouvaient en haut de leur panier, avaient poussé l’art de converser vers des sommets qui, contemplés aujourd’hui depuis nos marécages embrumés, paraissent bien inaccessibles.
S’il existe plusieurs catégories de conversations, chacune d’entre elles, quand elle est honorablement pratiquée, peut présenter de l’intérêt. On distingue habituellement:

—les propos anodins ou, comme disent les anglais, small talks, les petites conversations, sur le temps qu’il fait, l’augmentation du prix des fruits et légumes ou l’ingratitude des enfants,
—le dialogue, qui est un échange de propos sensés, d’égal à égal, du moins pour le temps de l’exercice,
—la conférence, forme élaborée du soliloque, et sa forme plus modeste, la causerie qui, malheureusement, consistent la plupart du temps à asséner des banalités à des gens qui sont peut-être venus pour ça, mais pas toujours de leur plein gré,
le conciliabule, qui réunit au moins deux personnes pour se mettre d’accord par la discussion sur un certain nombre de points ou de dispositions à prendre, et qui revêt toujours un aspect Continuer la lecture de J’en ai marre !

La Chrysler

Dans le cadre de mon retour sur moi-même, je veux dire sur le moi des années passées, voici encore une rediffusion de cet article déjà nostalgique quand je l’ai publié une première fois en 2017.

Chronique des années 90

10-La Chrysler

En fait, on ne l’appelait pas comme ça, mais ça sonne tellement bien « la Chrysler ». Ça fait tout de suite voiture de luxe, puissante, bicolore et sur-dessinée, glissant silencieusement dans les rues de Beverley Hills. Cette image doit me rester de cette chanson parodique de Fernand Raynaud qui commençait comme ça :
T’es un peu belle, mignonne,
T’es balancée comme une Chrysler…

Dans les années 90, l’automobile américaine était en crise. On n’était même pas certain que cette marque puisse passer le prochain hiver. Mais Chrysler commençait à commercialiser en France un mini van sur lequel elle fondait beaucoup d’espoir, le Voyager. Son nez très court qui lui donnait une gueule de petit camion, sa silhouette carrée qui rappelait de loin la Citroën Kubik de mon enfance dont j’ai déjà parlé ici, ses barres de toit qui lui donnaient un air randonneur… Tout cela me plaisait bien. D’ailleurs, il faudrait bientôt remplacer la Volvo qui avait fait son temps et qui de toute façon devenait trop petite : les enfants tenaient de plus en plus de place à l’arrière, sans parler d’Ena, notre labrador jaune de trente-trois kilos.

Avoir à conduire cette encombrante voiture Continuer la lecture de La Chrysler

Mais où sont les neiges d’antan ?

Ce poème nostalgique a été publié pour la première fois le 16 février 2017. Quand parfois je réalise qu’avec l’âge et le réchauffement climatique, le ski pour moi, c’est bel et bien fini, voilà que le spleen me reprend. 

TIGNES LE LAC

À Jean-Louis
À Patrick
À François

Vous souvenez-vous, mes amis,
Aujourd’hui devenus bien vieux,
Quand nous allions faire du ski,
O combien c’était merveilleux.

Nous partions de très bon matin,
C’est à dire vers neuf heures et demi
Tandis que je rongeais mon frein
A attendre ce bon vieux Jean-Louis.

Je dressais le programme du jour.
Jean-Louis finissait son loto.
Patrick et François, pleins d’humour,
M’app’laient aussitôt Bénito.

C’était bien souvent vers la Daille Continuer la lecture de Mais où sont les neiges d’antan ?

Un cœur en hiver

Critique aisée n°213 (rediffusion)

Un cœur en hiver
Claude Sautet – 1992
Emmanuelle Béart, Daniel Auteuil, André Dussolier

Il y a quelques temps, je vous avais donné mes impressions de César et Rosalie. Aujourd’hui, je voudrais vous parler un peu d’Un cœur en hiver et tout d’abord souligner les points communs et les différences qui me sont apparus entre ces deux films.

Les points communs
Premièrement, ils sont tous les deux de Claude Sautet. Deuxièmement, je les avais vus tous les deux à leur sortie. Troisièmement, je les ai tous les deux revus très récemment sur Netflix.

Les différences
Tout d’abord, ils sont Continuer la lecture de Un cœur en hiver