Archives par mot-clé : Rediffusion

Ce soir à Samarcande

 Le jeu de l’incipit, les habitués du JdC connaissent. Les plus courageux l’ont pratiqué ici lors du premier confinement de 2020. Il s’agit de créer un texte commençant par un incipit imposé, de préférence connu. Ici, j’ai choisi le roman de James Joyce, Ulysse, dont les premières lignes sont ci-dessous en italiques. 

En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait de petites volutes de poussière voletant devant lui dans le couloir qui menait à la chambre qu’il s’était choisie quelques jours auparavant. Buck accrocha le miroir à la poignée de la fenêtre ouverte, se contempla un instant et, satisfait, il commença à se raser. La température était encore agréable, il fallait en profiter car les degrés n’allaient pas tarder à grimper vers la centaine et au-delà.  Planté face au désert, Buck admirait le paysage tout en réfléchissant. Il pensait à tout ce qu’il avait vécu en plus de trois ans de cavale à travers le pays.

« Tout ça, c’est pas vraiment de ma faute, se disait-il. Ça a commencé avec cette foutue attaque de Pearl Harbour. Salopards de Japonais ! Alors, à la mobilisation générale, moi, je voulais bien faire comme les autres, passer des visites médicales, me faire couper les cheveux à ras, porter des vêtements de ploucs, dormir dans des dortoirs remplis de péquenauds, me faire engueuler par tous les sous-off de la terre, faire des marches à en crever, cirer mes pompes et faire mon lit au carré. C’était pour le bien du pays, pas vrai ? Mais quand on m’a annoncé qu’on allait embarquer sous peu pour aller se colleter avec les Allemands, salopards d’Allemands, alors là, j’ai plus été d’accord. Alors, aussi sec, j’ai déserté. Plein Sud, direction le Mexique ! Seulement, le Mexique, quand on part de Pennsylvanie, ça fait une trotte ! Et puis, au bout d’un mois à me trainer à pied et en autostop, voilà que je me fais contrôler avec la première voiture que j’aie jamais volée de ma vie. C’était quand même pas de chance ! Quand le flic est devenu insistant, il a bien fallu que je m’en débarrasse, non ? Sa voiture et lui dedans, j’ai tout flanqué dans la rivière. Sauf son P38, bien sûr. Ni vu ni connu. Mais valait quand même mieux changer de secteur.  Encore un coup de pas de chance : ma voiture qui rend l’âme. Obligé de me remettre au stop. Le petit couple, là, avec la Ford toute neuve, s’ils avaient bien voulu me la donner, leur bagnole, il n’y aurait pas eu de bobo. Mais voilà le gars qui veut jouer les héros et qui s’accroche à la portière en gueulant. Alors il a bien fallu que je le fasse lâcher, et quand on se prend une balle de 38 dans la poitrine, on lâche, forcément. Après, il fallait bien éliminer la fille aussi. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?

La Ford, elle a bien marché pendant deux ans. Ça m’a permis de trouver des petits boulots, par-ci, par-là. De temps en temps aussi, la nuit, j’assommais un ivrogne ou une bonne femme pour leur piquer leur pognon, mais attention, avec le minimum de violence. Ça avait été deux ans tranquilles. Et puis la poisse à nouveau : une bagarre dans un bar à Wichita. J’étais bourré. Les flics m’embarquent. Ils trouvent mes papiers pas nets et voilà qu’ils me font le grand jeu, les photos, les empreintes, le signalement dans tout le pays. Il fallait bien que je m’évade avant que les flics découvrent tout. Ça n’a pas été trop difficile, en assommant les deux gardiens. Il y en a un qui a survécu, ils ont dit à la radio. Tant mieux. Le plus dur, ça a été de trouver une voiture. Bon, le pasteur, il a pas eu de chance, mais je me dis qu’il a dû aller direct au Paradis. La voiture était confortable, climatisée même, une Packard, un coup de chance pour une fois. J’ai foncé plein Sud. À Albuquerque, j’ai vu le panneau : El Paso-Mexico, 250 miles. Mais j’ai pensé que la frontière à El Paso, c’était risqué. Trop grande ville. Il valait mieux passer par le désert. Et j’ai drôlement bien fait. À la nuit, j’ai pris au hasard une piste sur la droite et j’ai roulé pendant des heures. À un moment, je me suis arrêté pour dormir un peu. Encore un coup de pot. Parce qu’à l’aube, quand je me suis réveillé, encadré dans le pare-brise, il y avait ce foutu village, complètement désert. Je savais bien que dans des bleds comme ça, les villes désertées par leurs habitants, ça existe. On appelle ça des villes fantômes. Mais normalement, elles sont en ruine, en tout cas pas aussi clinquantes. Là, tout paraissait neuf, la route, les maisons, la poste, les voitures, la station-service, tout. Et pas un rat. Bizarre ! En tout cas, c’était un sacré coup de bol. Je crois que je vais rester là, bien planqué, tranquille, à l’aise, en attendant que tout ça se tasse et que la guerre finisse. En tout cas, la guerre, depuis le temps que ça dure, j’ai drôlement bien fait de pas y aller. J’aurais pu y laisser ma peau. »

Buck avait fini de se raser. Il déposa son rasoir dans le bol, plaça le miroir par-dessus et, une dernière fois, regarda le désert devant lui. Une boule d’une blancheur insoutenable apparût à l’horizon. De la taille d’un ballon d’enfant, en deux secondes, elle grossit démesurément jusqu’à envahir la moitié du ciel. Le maillot de corps en nylon de Buck se recroquevilla sur sa poitrine, ses cheveux et ses sourcils se mirent à se tortiller et la chair de son visage se mit à fondre tandis que l’encadrement de la fenêtre prenait feu et s’envolait avec le reste de la maison, en même temps que les débris enflammés des autres maisons, en même temps que les carcasses incandescente des voitures, en même temps que tout ce qui avait été le faux village d’Alamogordo, que le projet Manhattan avait fait construire pour étudier les effets destructeurs de la première bombe atomique. C’était le 16 juillet 1945. Il était 7h30 du matin.

ET DEMAIN :
A TALE OF TWO CITIES (7) – LE FLEUVE

Théorie mathématique de la bêtise

C’est la troisième fois que je publie cette théorie. Malgré cela, le fléau n’est toujours pas éradiqué. Alors, cent fois sur le métier…

*

Georges Brassens a dit que le temps ne faisait rien à l’affaire et que quand on était con, on était con. Mais, sauf le respect que je dois au bonhomme et l’affection que je lui porte, je dois dire que Brassens se trompait car, en matière de connerie, le temps est un facteur important. Non pas que le con devienne plus con avec l’âge, mais le con d’aujourd’hui l’est davantage que le con d’hier. En effet, récemment, grâce au progrès, la connerie a avancé à pas de géant. Rappelons-nous que le Web est devenu d’usage public à partir des années 90 et que Facebook a été créée en 2004. L’ami Georges, mort en 1981, bien trop tôt, ne pouvait bien sûr pas tenir compte de ces extraordinaires facteurs de progrès.
Voyons ce que Milan Kundera disait du sujet. (Comme il parle de Flaubert, Kundera ne dit pas « connerie« . Il dit « bêtise« , mais c’est pareil.)

« Le 19ème  siècle à inventé la locomotive. Flaubert a découvert la bêtise. J’ose dire que c’est là la plus grande découverte d’un siècle si fier de sa Continuer la lecture de Théorie mathématique de la bêtise

Les Saisons

C’est sans aucun doute le livre qui m’a le plus bousculé depuis une dizaine d’années. Je considère comme un devoir de publier à nouveau la critique que j’en avais faite car, par ces temps de canicule, sa lecture est recommandée. 

Critique aisée n°166

Les Saisons
Maurice Pons – 1965
Christian Bourgois – 214 pages
 

Il faut avouer que j’ai bien failli abandonner. J’ai tellement patiné dans la gadoue froide et visqueuse des vingt premières pages, je me suis tellement senti mal à l’aise à entrer dans ce village en ruine sous cette pluie désespérante, j’ai tellement été rebuté par les premières rencontres avec ses habitants que j’ai bien failli abandonner et ranger le bouquin avec son billet de train composté coincé entre les pages vingt et vingt et un — car on ne sait jamais…

Il n’y avait pas que le climat de ce bled pourri qu’on me décrivait qui me dissuadait d’avancer, pas que la peinture à la Bidochon des premiers exemplaires de sa population qui me prenait à rebrousse-poil, et pas que la noirceur cauchemardesque de l’atmosphère qui me faisait craindre le pire. Ce qui me freinait le plus, c’était la richesse et la désuétude du vocabulaire qui m’annonçaient une indigestion rapide.

Cette phrase faillit bien emporter ma décision :

« (…) assise à califourchon sur les genoux de l’un des douaniers, — le douanier en second à ce qui devait apparaître bientôt — qui la maintenait contre lui en lui plaquant les deux mains ouvertes sur les fesses, elle lui pressait entre deux doigts les ailes du nez, et la séborrhée sale dont elles étaient gorgées jaillissait des pores en petits vermisseaux à têtes noires.« 

Mais avant de lâcher prise, avant de me mettre à relire Bonjour Tristesse ou l’Attrape-Cœurs, je suis allé Continuer la lecture de Les Saisons

Une mécanique bien huilée

Ce que vous allez lire est le début de cet incroyable récit d’un scandale très parisien. Vous pourrez en lire la suite en achetant sur Amazon 

Les Disparus de la rue de Rennes 

Chapitre 1 – Une mécanique bien huilée

Où l’on constatera qu’à l’instar du temps judiciaire, le temps municipal n’est pas celui de tout le monde et qu’en réalité, il y a moins d’urgence que de gens pressés.

C’est le 27 juin 2022 à 11 h 45, alors qu’il procédait à une opération de contrôle de routine, que Roger Ratinet[1], technicien de la Mairie de Paris préposé à la vérification de la conformité des plaques de rue à la parité homme/femme, découvrit que les quarante premiers numéros de la rue de Rennes avaient disparu. Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour se remettre.

Le lendemain, de retour à son bureau, il entreprit de rédiger le rapport d’anomalie circonstancié que méritait un tel événement. Quel ne fut pas son embarras quand il constata qu’il n’existait aucun formulaire adapté à ce qu’il avait à rapporter. Il y avait bien le formulaire spécial pour signaler la destruction d’un abribus ou d’une fontaine Wallace, ou celui adapté au vol d’une borne d’incendie ou de toilettes publiques, ou encore celui qu’on utilisait couramment pour signaler l’évaporation dans la nature d’un agent de la voirie avec tout son équipement, mais il n’y avait rien, absolument rien pour signaler la disparition d’un immeuble, d’un monument ou de quoi que ce soit d’approchant. Alors, vous pensez, toute une portion de rue, et commerçante qui plus est ! Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour réfléchir.

Le lendemain, de retour à son bureau, il reprit le cours de ses pensées et une idée lui vint. Content, il rentra aussitôt chez lui pour demander Continuer la lecture de Une mécanique bien huilée

L’hippopotame

Il fait nuit. Dire qu’il fait frais serait exagéré, mais il fait bon, comme par un beau soir d’été quelque part en France. Quand j’ouvre la portière de la Peugeot, une odeur de poussière chaude me saisit tout entier. Nous allons quitter Ngambé un peu avant l’aube parce que c’est la bonne heure pour rouler. C’est la bonne heure pour rouler, mais il faudra faire attention. Dans la faible lumière jaune d’un réverbère, le pick-up entreprend un demi-tour devant le Grand Hôtel de Paris. Au carrefour de la République, il tourne à droite, vers Makuta, laissant les dernières lumières derrière lui. André, mon chauffeur, prend un peu de vitesse. Nous sommes encore dans les faubourgs et souvent, des hommes et des femmes, à pied ou juchés par deux ou par trois sur des mobylettes hésitantes apparaissent brusquement dans la courte lueur des phares.  On ne voit que le bas de leur corps, leur taille, leurs jambes qui s’agitent, le bas de leur boubou ou leur short de footballeur. Leurs épaules, leurs visages restent dans l’obscurité, le cône des projecteurs ne monte pas jusque-là. Des camions arrêtés pour la nuit là où bon leur a semblé surgissent de temps en temps. Des enfants, des chèvres, des chiens traversent précipitamment la route devant le pick-up. André Continuer la lecture de L’hippopotame

Pauvre Noël

Pauvre Noël Couvresac ! La nuit est tombée depuis des heures. Il pleut depuis des jours et la rivière en crue lui barre le chemin. Pour pouvoir rejoindre La Prétentaine, la seule solution à présent, c’est de traverser le cimetière. Et Noël a peur des démons de la nuit. Pauvre Noël !

          (…) Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et Continuer la lecture de Pauvre Noël