
(…) Plutôt que de développer devant cet ami tous mes arguments en réponse à sa remarque, j’ai préféré annoncer que je ne tarderai pas à lui prouver le contraire par une prochaine nouvelle.
Voilà pour le « pourquoi » de Blind diner ».
Passons maintenant au « comment ».
Très rapidement, je décidai de raconter mon histoire en gestation à la première personne du singulier et au présent de l’indicatif. Ce choix présente quelques avantages propres à faciliter la rédaction : ce temps de narration élimine pratiquement tous les problèmes de concordance des temps et le choix du narrateur-acteur, au contraire de cet insupportable pédant qu’est le narrateur omniscient, permet d’avancer dans l’histoire en toute innocence, sans prescience de ce qui va se passer, conditions imposées ipso facto au lecteur.
Souhaitant démontrer qu’un dîner entre inconnus peut être passionnant, il fallait que les conversations soient brillantes, ou tout au moins prononcées dans un langage élaboré. Je devais donc recruter mes personnages parmi les CSP+ et CSP++ plutôt que chez les Epsilon- d’Aldous Huxley. C’est pourquoi j’ai créé une riche veuve, un courtier d’assurance, une vedette de télévision, une star de la mode, un médecin chercheur, une femme politique, un écrivain. Pour montrer que je connais aussi bien le peuple que la belle bourgeoisie, j’ai quand même introduit une vieille bonne et un chauffeur de taxi, mais avec de petits rôles.
Petit extrait des présentations :
— Mes amis, laissez-moi vous présenter quelqu’un que je ne connais que depuis quelques jours. Mais vous le connaissez tous, sans doute : François Longchamp, le comédien de tous les succès ! »
Elle est incroyable cette Renée, quand même ! Elle a dit ça comme si elle était Drucker annonçant Alain Delon sur un plateau de télévision. Pour un peu, il faudrait qu’on applaudisse. Un acteur ! Il ne manquait plus que ça.
« François, voici Marcelle, Anne et Charles, poursuit-elle sur un ton plus raisonnable. Charles est écrivain ; j’aime beaucoup ce qu’il fait. Là-bas, c’est Gérald, le mari d’Anne. Gérald, s’il te plait, sors donc un peu de devant cette fenêtre et viens te mêler aux autres, voyons ! Bien ! Je vous laisse un instant…quelques détails à régler en cuisine. Profitez-en pour faire connaissance. Charles, sers quelque chose à notre vedette de ce soir. Ah ! Mais on n’y voit rien ici ! »
Il fallait aussi que le cadre du dîner soit digne de mes CSP+ et ++. J’ai donc choisi la place des Vosges, dont on peut imaginer que les gens qui la fréquentent, tout en étant fortunés, sont soucieux d’un environnement culturel que seuls le Marais et certaines zones de la Rive Gauche peuvent leur offrir.
Voici l’appartement :
(…) Renée nous a conduit jusqu’au salon. Comme à l’habitude, la pièce n’est éclairée que par quelques lampes dispersées ici et là, sur une commode, un bureau, un guéridon et par les minuscules projecteurs qui éclairent discrètement les tableaux accrochés aux murs. Ce faible éclairage fait naturellement ressortir la lumière qui vient de l’extérieur et, du même coup, la vue magnifique que l’on a des fenêtres sur les arbres du jardin et les immeubles de la place. Je sais par expérience que nous allons rester dans cette demi-pénombre jusqu’à ce que les derniers arrivés aient achevé de s’extasier. Alors Renée s’écriera :
« Mais on n’y voit rien ici. Françoise, voulez-vous allumer quelques lumières, s’il vous plait ? »Et Françoise, la vieille bonne, glissera le long des murs et des canapés pour allumer lustres et lampadaires. C’est à chaque fois comme ça. C’est le jeu. (…)
J’avais choisi le lieu, j’avais choisi les personnages, restait à choisir le thème et le point de vue.
Pour qu’une discussion soit intéressante, il vaut mieux qu’elle se nourrisse d’un désaccord que d’une parfaite entente entre intervenants. C’est même encore mieux si le désaccord tourne à la dispute. C’est désolant, mais c’est comme ça. Lorsque j’ai commencé à écrire cette histoire, nous sortions d’un premier confinement covidentiel, et j’avais entendu tellement d’âneries sur le sujet que j’ai pensé les utiliser. J’ai donc placé mon histoire au tout début d’une pandémie non encore identifiée.
Voici le début de la dispute recherchée :
— Maintenant que nous sommes tous là, ne me dites pas que personne ici n’a écouté ce pauvre Président, quand même. Kris, vous l’avez écouté, vous ?
— Oui, bien sûr, mais le début seulement, lui répond Kris de l’autre extrémité de la table. Mon taxi m’attendait en bas.
— Alors ? C’est grave ? demande Anne, inquiète.
— Eh bien, à mon avis, ils ne savent pas trop à quoi s’en tenir encore, mais ce qui est sûr, c’est qu’en Chine, en Corée, à Singapour, ils ont pris des mesures drastiques. En Italie, ça commence à exploser, en Espagne aussi. Pour la France, ce n’est pas encore bien clair. J’ai l’impression qu’avec ce discours un peu flou, on a voulu nous préparer à des choses graves, des mesures lourdes. Ça m’a l’air tout à fait sérieux.
— Vraiment ? intervient Charles qui est placé à côté d’elle. Pourtant un ami bien informé me disait récemment, je le cite, que c’était juste une petite grippette, qu’on faisait encore tout un foin pour pas grand-chose et que dans quelques jours, on n’en parlerait plus.
— Eh bien, vous direz à votre ami qu’il est un imbécile. Les Chinois n’ont pas confiné soixante millions de personnes juste pour leur faire prendre des vacances.
— Vous entendez, Gérald ? demande innocemment cette ordure de Charles en se penchant vers moi. Votre voisine pense que vous êtes un imbécile. Qu’est-ce que vous en dites ?
Pour ce qui est du point de vue, j’ai choisi de prendre celui d’un imbécile satisfait, que j’ai attribué au courtier.
Et voilà, il ne restait plus qu’à laisser se dérouler l’histoire, à faire vivre et réagir les personnages en croisant les doigts pout que ça se passe mal, car rien n’était prévu au départ, ni les secrets honteux des personnages, ni leur réactions aux interférences des autres personnages.
Je dois avouer aujourd’hui que la fin me paraît faible, en tout cas non concluante. Mais elle laisse possibles tous les possibles et pourquoi pas, un deuxième acte. Auquel je n’ai pas du tout réfléchi. Si vous avez des idées ….
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Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle. Mais ce soir-là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

Oui, j’ai une idée pour l’acte 2, toujours la même. Blind dinner se basant essentiellement sur des dialogues caricaturaux, bien ciselés, entre personnes emblématiques dans une atmosphère propice à la confrontation, bref, je pense, persiste et signe, que ce petit chef d’œuvre (pardonnez s.v.p. cet encensement qui n’est pas de la flatterie) ferait une excellente pièce de théâtre parisienne, une sorte de « Jeu de la vérité » sans tomber dans le piège d’un remake de la pièce éponyme existante. Après tout, il y a des précédents, La Règle du jeu (film n°1 de Philippe), Helzapoppin, Les Branquignoles, selon que l’auteur cherche à faire évoluer la confrontation vers le tragique ou vers le comique. Molière ou Sacha Guitry s’en sortiraient très bien, les dialogues en vers ne sont pas obligatoires.