Archives de catégorie : Critiques

Contribution à l’étude des comportements des visiteurs et surtout des visiteuses dans les musées

Courant mars dernier, le JdC avait publié une étude de Lorenzo dell’Acqua sur les étranges comportements des visiteurs et des visiteuses dans les musées. Son titre était « ETUDE DES COMPORTEMENTS DANS LES MUSÉES ». Lorenzo a repris son étude, il l’a corrigée, étoffée, améliorée et allongée. Malgré cela, il lui a donnée un titre plus modeste que celui de l’étude d’origine.  C’est cette version (finale ?) que le JdC vous présente aujourd’hui.

 

Contribution à l’étude des comportements des visiteurs
et surtout des visiteuses dans les musées

par le Docteur Lorenzo dell’Acqua

Chapitre I : Les visiteurs, étude individuelle

 Bien qu’interrompues par les confinements successifs et les séjours au bord de la mer en famille, mes campagnes d’exploration des musées parisiens se sont succédées à un rythme croissant au cours de ces dix dernières années et ont atteint le chiffre record de cent vingt cinq en 2024 (soit un jour sur trois). Cette fréquentation exponentielle était motivée par mon émerveillement devant ces analogies entre les visiteurs et les tableaux qui n’en finissaient pas de se renouveler et que j’étais peut-être le premier à voir.  Continuer la lecture de Contribution à l’étude des comportements des visiteurs et surtout des visiteuses dans les musées

Le texte, Coco ! Le texte !

La diction…
Primordial, au théâtre, la diction…

Bon, oui, d’accord, avant la diction, il y a le texte. Le texte, ce n’est pas que le respect de l’acteur envers l’auteur, c’est la première des politesses du comédien envers le spectateur.
Le texte, disait Louis Jouvet , d’abord le texte.
Dans  « Entrée des artistes », ce film un peu artificiel et complaisant sur le théâtre mais tellement merveilleux grâce à la présence imposante de

Jouvet, ce dernier interprète un professeur d’art dramatique. Pour sermonner l’un de ses élèves qui ne sait pas parfaitement son texte, il lui dit :
« Il y a au théâtre comme dans l’épicerie une honnêteté professionnelle qui consiste à ne pas tromper le public. Il faut d’abord savoir son texte. Si tu voles ici une rime, ailleurs un alexandrin, le public finira par s’apercevoir qu’il n’y a pas le poids et tu perdras ta clientèle. » (Ça c’est du dialogue ! C’est de l’Henri Jeanson tout pur.)

Donc : le texte, d’abord le texte, d’accord.
Mais après le texte, la diction…
La diction, c’est ce qui permet au spectateur— et je veux dire chaque spectateur, qu’il soit au premier rang d’orchestre ou tout là-haut, au Paradis — de saisir le texte, chaque mot du texte. Quand la diction n’y est pas — et par diction il faut entendre l’articulation, l’intonation et, très important, le volume de la voix — c’est comme si Continuer la lecture de Le texte, Coco ! Le texte !

Qu’est-ce qu’un Suisse ?

Première parution : 13/11/2017
Entre 1849 et 1852, Flaubert effectue un long périple en Orient. Pendant le voyage, il écrit énormément de lettres, dans lesquelles il raconte tout, vraiment tout. Dans cette lettre datée d’Athènes, il raconte Constantinople. Visionnaire, Gustave ? Pas tant que ça ! En tout cas, il n’avait pas prévu Erdogan ! Ni le reste !

Lettre de Flaubert à Louis Bouilhet (1)
Athènes, au Lazaret (2) du Pirée (3),19 décembre 1850. Jeudi

(…) Dans un autre lupanar (4) nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables. —La maison était tenue par une ancienne maitresse de notre drogman (5). On était là chez soi. Au mur, il y avait des gravures tendres, et les scènes de la vie d’Héloïse et d’Abélard (6) avec texte explicatif en français et en espagnol. —Ô Orient, où es-tu ? — Il ne sera bientôt plus que dans le soleil. A Constantinople (7), la plupart des hommes sont habillés à l’européenne, on y joue l’opéra, il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. ! Dans cent ans d’ici, le harem (8), envahi graduellement par la fréquentation des dames franques, croulera de soi seul, sous le feuilleton et le vaudeville. Bientôt, le voile, de plus en plus mince, s’en ira de la figure des femmes, et le musulmanisme avec lui s’en ira tout à fait. Le nombre de pèlerins de La Mecque (9) diminue de jour Continuer la lecture de Qu’est-ce qu’un Suisse ?

Carnet d’écriture (16) – La lumière au bout du tunnel

La lumière que vous apercevez au bout du tunnel n’est autre que le fanal du train qui vous fonce dessus

Vous connaissez sûrement cet aphorisme. Il nous avait été utilement rappelé par Jim ici même il y a quelques années. Ce n’est pas parce qu’elle est le reflet d’un fatalisme résigné qui engage à la paresse et même à l’inaction, considérant que toute action humaine visant à contrecarrer le destin, c’est-à-dire la volonté des dieux, est inutile que j’aime cette loi quasi murphienne. Je l’aime parce qu’elle est un ressort tragique plein de ressources. Elle ouvre un champ de possibilités très large et permet d’inventer des destins tragiques et surprenants à la fois, comme celui de ce grand vizir de Bagdad qui croyait échapper à la mort en galopant vers Samarcande.

C’est en pensant très fort à elle que j’ai imaginé Continuer la lecture de Carnet d’écriture (16) – La lumière au bout du tunnel

Carnet d’écriture (15) – Philippe aux Philippines

Oui Je me souviens que mon père adorait les amandes vertes. Quand j’étais petit, à la maison, il y en avait très souvent. Moi aussi, j’aimais beaucoup les amandes vertes, mais c’était un calvaire de les dégager de leur coque. Qu’on utilise un couteau ou un casse-noix, l’opération était difficile et parfois dangereuse. Mais quand on y était parvenu sain et sauf, quel plaisir de sortir la graine (ou bien serait-ce le fruit ?) de sa coque et de la croquer avec ou sans sa fine peau marron !
Il arrivait parfois qu’à l’intérieur de la coque la graine (ou le fruit) soit double et c’est là que ça devenait intéressant. On disait alors qu’il y avait « Philippines« . Celui qui avait mis au jour les graines jumelles devait les partager avec une autre personne de la tablée. Le lendemain matin, celui des deux qui disait le premier à l’autre « Bonjour Philippines ! » avait gagné le droit de recevoir un baiser ou un cadeau de l’autre. Charmante coutume aujourd’hui tombée en désuétude comme la plus grande partie de la civilisation pré-internetienne que nous avons connue.

Il pourrait être intéressant de rechercher pourquoi Continuer la lecture de Carnet d’écriture (15) – Philippe aux Philippines

Carnet d’Écriture (14) – Excipit ou Comment s’en sortir

Tout le monde sait ce que c’est qu’un incipit. Ah ! Le fameux Longtemps, je me suis couché de bonne heure ! D’ailleurs j’en ai parlé dans le onzième numéro de ces Carnets d’Écriture. Vous vous rappelez peut-être qu’au joyeux temps du confinement, j’en avait fait un jeu littéraire, tentative oulipienne rapidement dévoyée par certains. Mais passons. Donc, un incipit, on sait ce que c’est. Mais un excipit ? 

Symétrique de l’incipit, on trouve l’excipit  à l’autre bout d’une œuvre littéraire. Le mot savant en désigne les dernières lignes. Ah ! Le moins fameux : Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps.

Ne faites pas le malin et ne me dites pas que Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (14) – Excipit ou Comment s’en sortir

Carnet d’Écriture (13) – Haro sur Hidalgo

(…) Voilà donc ce que m’avait dit mon père par cette belle matinée de printemps alors que nous attendions la sortie des classes devant le Cour Desir.
Bien que la connaissance de cette curiosité citadine ne m’ait jamais servi à rien, je l’ai conservée précieusement dans un coin de mon cerveau, comme on garde dans une vielle boite à cigare la montre LIP irrémédiablement figée à 9 heures 17 que vous a laissée votre oncle Archibald. Mais un jour…

Mais un jour… Un jour qu’était pas fait comme les autres, un jour que vous cherchez un sujet pour une belle histoire à raconter qui puisse étonner le lecteur blasé de Télérama, instruire les enfants abandonnés à leur ignorance par l’Éducation Nationale, et sortir de l’embarras le chauffeur de taxi malgache, un jour donc, les bulles de souvenir de cette incongruité urbanistique remontent à la surface de votre marais cérébral comme les feux follets dans un marécage poitevin , et vous vous dites in petto « Merci Papa ».

Plus simplement, un jour vous vous dites « Tiens, j’avais oublié : les quarante premiers numéros de la rue de Rennes n’existent pas ! C’est mon père qui m’avait dit ça.» Pour peu que vous soyez un peu à court de horions à lancer sur Anne Hidalgo, vous sentez confusément qu’il y a là une mine de possibilités pour la couvrir d’opprobre et de ridicule. Alors, vous vous Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (13) – Haro sur Hidalgo

Carnet d’Écriture (12) – Kurt Vonnegut pour modèle

Kurt Vonnegut est l’un des plus grands écrivains américains du XXème siècle. J’ai longtemps cru que c’était lui qui avait écrit «Catch 22» et «Pourquoi j’ai mangé mon père», mais non, c’est pas lui. Mais, c’est vraiment lui qui a écrit, entre autres, deux bouquins que je n’ai pas lus et vous non plus, mais dont les titres nous disent à tous quelque chose : Abattoir 5 (je suis en train de le lire) et Le petit déjeuner des champions.

En dehors de ses succès littéraires réels, Kurt était un farfelu notoire, connu pour ses discours cinglés de fin d’année universitaire qu’il acceptait de faire uniquement parce qu’il pouvait s’y souler gratuitement. Expert en techniques discursives, il disait « Si vous voulez que les gens écoutent ce que vous avez à dire, prétendez que c’est quelque chose que votre père vous a dite », et c’est ce que je vais faire, en occultant que, d’après Kurt lui-même, les seuls conseils que lui ait jamais donnés son père étaient : « Ne tue personne » et « Ne te mets rien dans l’oreille »

Donc, un jour qu’avec mon père j’allais rue de Rennes chercher l’un de mes enfants à la sortie du Cours Desir (et non pas Désir comme c’est tellement tentant de le dire, mais de toute façon, ça n’a plus d’importance, le cours Desir ayant disparu à la fin des années 90), il me dit :
— As-tu remarqué, Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (12) – Kurt Vonnegut pour modèle

Retrouver le temps

Aujourd’hui, je vais faire quelque chose d’exceptionnel : je vais vous renvoyer vers un clip de 44 minutes.
Non, ne partez pas tout de suite. Essayez au moins les premières minutes, et puis, si vous aimez, gardez le lien en copie quelque part pour un jour où vous aurez retrouvé le temps.
Vous avez peut-être déjà deviné : ce lien vous emmènera vers Le temps retrouvé, dernier tome de A la Recherche du temps perdu, et plus précisément vers les dernières pages de cette oeuvre colossale et douce à la fois. 

Je crois que c’est à l’heureux temps du confinement, où chacun a pu retrouver un peu de son temps, que les sociétaires et pensionnaires de la Comédie Française ont décidé de lire de large extraits de La Recherche pour les diffuser sur YouTube et permettre ainsi à tout un chacun de passer le temps de manière intelligente.
Parmi toutes les lectures ainsi disponibles, il y a celle que je vous propose aujourd’hui : les dernières pages du dernier volume de La Recherche. 

De cette oeuvre de trois mille pages, quelqu’un a fait un jour le résumé suivant : « Le petit Marcel veut devenir écrivain » Dans cet aphorisme plein d’esprit, Continuer la lecture de Retrouver le temps

Carnets d’Écriture (11) – Un incipit en tête…

Il y a une dizaine d’années, trois années de suite, j’ai participé à des ateliers d’écriture. Ce fut plus intéressant sur le plan social que sur le plan littéraire. Dans un tel atelier, une séance se passe souvent de la manière suivante : après une introduction à un thème ou après la lecture de quelques lignes d’un auteur préférablement reconnu, l’intervenant propose aux participants d’écrire séance tenante et dans un temps limité un texte en relation avec le thème introduit ou les lignes qu’il avait choisies. De plus, la plupart du temps, l’intervenant impose de respecter certaines contraintes. Par exemple : réécrire les lignes lues en changeant de point de vue, ou de genre, ou sous forme de dialogue et toute cette sorte d’acrobaties qui finissent par former l’habile écrivain. La contrainte que j’ai rencontrée le plus fréquemment est celle de l’incipit, qui exige du participant qu’il commence son texte par une phrase imposée. Je ne crois pas que jamais personne en atelier n’ait imposé le plus fameux incipit de tous, à savoir « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » mais à part celui-là, tout est possible car la littérature en fournit à foison. C’est d’ailleurs très instructif et souvent amusant, tout en respectant la contrainte imposée, de prendre Continuer la lecture de Carnets d’Écriture (11) – Un incipit en tête…