Trois cafés (6)

(…) Les larmes aux yeux, qu’il avait, le Georges. Et c’est là que Trois-cafés nous a estomaqués, quand il s’est penché vers Georges comme pour lui faire une confidence et qu’il a dit plus doucement :

— Ah ! Encore un mot, Georges. Je préfèrerais que tu ne me m’appelles pas Mon Prince. Je n’ai pas droit au titre. Pas encore…

Il avait beau avoir parlé doucement, on avait très bien entendu : il n’avait pas encore droit au titre de Prince. Qu’est-ce que ça voulait dire, ça ? Que c’était un aristo ? Que bientôt, il deviendrait Prince ? Ou qu’il se foutait carrément de notre gueule ?

Mais pour Georges, c’était du sûr, du sérieux : Trois-cafés avait de la branche, mais en plus, dans son arbre, il était en train de grimper ! A présent, totalement ébahi, incapable de prononcer un mot, notre bistrotier considérait le futur prince avec admiration et respect, chose que je ne l’avais jamais vu faire pour rien ni pour personne à part pour le dictionnaire Larousse, Jean Gabin et Zinedine Zidane.

Pour nous autres dans la salle, c’était pareil, on savait pas quoi dire. On savait pas quoi dire parce qu’on savait pas quoi penser : ce type, inconnu au bataillon, habillé comme pas possible, qui rentre dans notre bistrot sur un coup de tonnerre, qui tutoie Georges, qui demande trois cafés d’un coup pour lui tout seul, et qui balance qu’il est pas encore tout à fait prince, ça donne à réfléchir, non ? Donc, moi, Dumoulot, ce con de Cottard et Madame Françoise, c’est ce qu’on faisait : on réfléchissait, on se demandait « mais qui c’est ce type ? » sans trouver la réponse ni oser lui poser une question genre « mais qui vous êtes, vous ? » Moi, le coup du prince, je dois dire que j’y croyais pas trop. Mais j’hésitais à lui demander, parce que si Trois-cafés était vraiment un aristo, je savais pas comment lui adresser la parole. Comment on lui parle à un duc, un vicomte ou un truc comme ça ? C’est qu’il faut pas gaffer avec ces gens-là, sans ça on passe vite pour un péquenot. Alors, je restais là, planté, à rien dire, tout en me répétant « mais qui c’est ce type, mais qui c’est ce type ? »

C’est Madame Françoise qu’a réagi la première. Faut dire qu’avec vingt-cinq ans de kiosque à vendre des journaux devant la Fac à des professeurs, des licenciés, des agrégés, je t’en passe et des meilleurs, elle avait appris à parler aux gens distingués. Alors, voilà qu’elle lui dit :

— Excusez-moi si je vous demande pardon, cher Monsieur, c’est pas que j’écoutais, mais j’ai cru vous entendre dire à Monsieur Georges que vous ne vouliez pas qu’il vous appelle Monsieur le Prince.

— C’est exact, chère Madame, a répondu aimablement Trois-cafés. En réalité, et pour être plus précis, je ne souhaite pas qu’on me donne le titre de Prince, car je n’y ai pas encore droit. Cela pourrait me causer quelques difficultés avec la Chancellerie, comprenez-vous ?

— Bien sûr, la Chancellerie. Je vois, je vois…

À la tête que faisait Madame Françoise, moi, je voyais bien qu’elle voyait rien du tout. Mais l’autre a dû y croire, parce qu’il a embrayé aussi sec :

— Nos règles concernant la validation des titres sont des plus strictes et le Grand Chancelier l’est davantage encore, je ne vous l’apprends pas !

— Non, non, bien sûr, le Grand Chancelier, je sais, je sais, a dit Madame Françoise d’un air de plus en plus égaré.

— Ah ? Vous connaissez Robert ?

— Euh… Robert ?

 — Colmont… Robert Bompar de Colmont, le Grand chancelier. Vous l’avez surement croisé. Il a fait ses études ici, à la Fac, il y a moins de vingt ans. Colmont, ça ne vous dit rien ?

Moi, je voyais bien que la pauvre Françoise nageait complètement, qu’elle n’avait jamais entendu parler du Grand Chancelier et encore moins de Robert Machin-Chouette de Colmont. Mais l’autre, là, Trois-cafés, non, il voyait pas. Alors, il insistait :

— Un grand garçon, brun, dégingandé, un peu comme moi…, mais l’air peu aimable, je dois dire…

A SUIVRE

Rome unique objet

Ce texte a été publié une première fois ici le 28 novembre 2015. Comme vous avez eu largement le temps de l’oublier, le voici à nouveau. Lisez-le comme un témoignage de ce que Rome fut il n’y a pas encore si longtemps.
Témoignage d’une Rome disparue, car on dit que les choses ont bien changé, là-bas. Surtourisme, bien sûr…

Si vous me demandiez de vous dire un lieu d’adoption, un lieu que j’aimerais particulièrement à cause des souvenirs qui s’y attacheraient, un lieu dont j’aurais tant reçu que je lui en serais éternellement reconnaissant, un lieu qui…, un lieu que…, alors, je vous dirais : ça, c’est Paris !
Paris, j’y ai vécu la plus grande partie de ma vie, je l’ai quittée un temps, c’est vrai, mais j’ai fait beaucoup pour y revenir, y compris changer de vie.
Mais Paris, j’y suis né. C’est ma ville mère, pas ma ville d’adoption.

Alors s’il fallait quitter ma ville, quitter ma mère, en trouver une nouvelle, alors ce serait Rome.

Pourtant, quand j’y suis arrivé Continuer la lecture de Rome unique objet

Trois cafés (5)

(…) Ça ! Quand il tient quelque chose, Georges, il lâche pas facilement le morceau ! Mais l’autre fait semblant de pas comprendre, ou alors il comprend pas, parce qu’il répond tranquille comme Baptiste :

— Dans trois tasses et au bar, et sans sucre, je te prie.

Georges s’est activé un moment sur sa machine, puis il a posé les trois tasses sur le zinc en disant :

— Et voilà, trois cafés. Ça fera 3,90, mon Prince, sans le pourboire.

Carrément agressif, le Georges. Je vous l’avais dit, il lâche jamais rien.

Trois-cafés — c’est comme ça qu’à partir de là j’ai décidé de l’appeler— Trois-cafés, donc, a fait comme si de rien n’était. Il a humé la première tasse en fermant les yeux, il en a bu une petite gorgée et l’a reposée délicatement sur le comptoir. Et puis il a ouvert les yeux et dans un grand soupir de satisfaction, il a dit :

— Excellent, le café. Remarquable même …

— Vous aimez ? a demandé Continuer la lecture de Trois cafés (5)

Journal intime – 9 décembre 2006

Champ de Faye
(…) Ces oublis me troublent de plus en plus, tant et si bien que j’en ai parlé au Docteur M., ma nouvelle généraliste, lors d’une visite il y a quelques jours. Elle m’a fait passer un petit test très simple, trop simple : dessiner une horloge marquant quatre heures moins vingt, me rappeler à dix minutes d’intervalle quatre noms entrevus sur un carton (merlan, peuplier, les autres j’ai oublié), dire si je me sens déprimé, et toute cette sorte de choses… J’ai eu l’impression de réussir le test, mais elle envoie néanmoins un rapport à l’hôpital Broca, qui me contactera pour des examens plus sérieux. J’en ai profité pour lui raconter, très à propos, l’histoire de celui qui vient consulter son médecin en lui disant « Docteur, je perds la mémoire. »-« Ah oui, et depuis quand ? »-« Depuis quand quoi ? » Succès moyen.

J’ai donc décidé cette nuit d’écrire une sorte de Continuer la lecture de Journal intime – 9 décembre 2006

Trois cafés (4)

(…) Alors, vous pensez ! Un type qu’arrive dans le bistrot de Georges à l’improviste et en Prince de Galles, et qui balance comme ça, sans prévenir, un « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » alors que personne le connait, ça peut surprendre, non ? Alors on est restée bouche bée. C’est pour ça.
Mais c’était pas fini, vous allez voir. Deux pas de plus et il était au zinc et, en détachant bien chaque mot, chaque syllabe, il a dit doucement et poliment à Georges : « Trois cafés s’il te plait. »

Comme ça, le type ! Trois cafés s’il te plait, qu’il demande ! Direct ! Gonflé quand même, non ? D’ailleurs Georges a pas tardé a réagir :

—   Je vous les sers tout de suite, mon Prince, ou on attend que vos amis arrivent ? qu’il a dit, Georges, en insistant bien sur le Vous tout en nous faisant un clin d’œil bien appuyé.

Là je fais une parenthèse : un peu plus tard, quand on a pu reparler tranquillement de tout ça, j’ai demandé à Georges si c’était à cause du costume qu’il l’avait appelé « mon Prince ».

— Non, qu’il a dit Georges. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il avait, le costume ? C’est juste Continuer la lecture de Trois cafés (4)