Carnet d’écriture (26) – Proust et Moi

(…) Il avait un peu raison, Jimini Cricket, mon petit grillon intérieur, celui qui me dit souvent que je n’y arriverai pas, que je n’aurai pas le temps, pas le talent, pas le courage. Il a de bonnes analyses parfois, mais si je l’écoutais tout le temps, je ne ferais jamais rien. Alors, je me suis dit deux choses :

La première, c’est qu’on ne peut écrire qu’avec ce que l’on a, avec sa culture et sa mémoire, avec son histoire personnelle et les souvenirs qu’on en a gardés, et bien sûr avec son imagination et son talent (petit t, avec t variant de zéro à l’infini).
D’un joueur de tennis qui, surpris et grisé par un coup heureux réussi contre un adversaire nettement supérieur, se met à tenter avec succès des coups difficiles, des coups que même à l’entrainement il ne réussit que rarement, on dit qu’il surjoue. Il se met à jouer au-dessus de son niveau. Surjouer peut lui réussir pendant quelques coups, quelques jeux, un set… Ça enthousiasme le public — qui aime bien de temps en temps voir le petit poucet bouffer l’ogre — mais ça ne trompe pas le spectateur averti qui sait que le surjeu ne paie jamais longtemps.
En écriture, c’est pareil. Grisé par une jolie formule, une image intéressante ou une métaphore osée qu’il a trouvée presque fortuitement, il arrive qu’à ces mots, celui qui écrit ne se sente plus de joie et se mette en tête d’enchainer les belles phrases. Il arrive même que l’inspiration s’y mette et que le clavier soit en forme. Alors, il a l’impression d’être Oscar Peterson devant son piano et tout devient facile. On dit qu’il surécrit, qu’il force son talent. Mais jamais cela ne dure car il n’a ni le souffle, ni la culture, ni l’expérience ni le talent (petit t). Et s’il persiste, il tombe dans le discours du Maire de Champignac, l’amphigouri, le cliché, les fioritures, l’inutile, le ridicule.

La première chose que je m’étais dite, c’était donc que, quoi que je décide d’écrire, je devais le faire avec mes moyens, c’est-à-dire ma culture, ma mémoire, mon histoire personnelle et mes souvenirs. Je m’autorisais ainsi à tout écrire, y compris mes états d’âme, mais avec mes moyens usuels, en m’interdisant de forcer mon talent petit t.

Ma seconde réflexion a porté sur cette option qui paraissait désormais indispensable : Ecrire mes états d’âme ! Comme me l’avait fait savoir Mr.Cricket, renoncer brusquement à des décennies de retenue ne serait pas facile, mais il était devenu évident qu’il fallait en passer par là. Bon, d’accord, je pouvais faire un effort et reprendre l’écriture des épisodes de l’hôtesse de l’air et de la folle aux bigoudis pour les agrémenter de réflexions internes. Pour moi qui n’avais pas vingt ans, les faits étaient assez nouveaux et assez intenses pour avoir provoqué des avalanches de pensées et de prises de décisions inhabituelles. À une telle distance dans le temps, si aujourd’hui je me souvenais encore assez précisément des faits, j’avais oublié les états d’âme qu’ils avaient provoqués. Pourtant je me sentais capable de les retrouver, de les reconstituer, au besoin de les inventer.
Mais une fois, que j’aurais fait ça ? Une fois que j’aurais réécrit de cette manière ces deux épisodes réputés forts, je ne pourrais plus retomber, du moins pas trop longtemps, dans la seule description clinique des paysages américains et des coutumes des gens qui les peuplent. Une nouvelle question se posait : dans ma découverte des USA, combien restait-il d’incidents assez remarquables, non seulement pour intéresser le lecteur, mais surtout pour justifier les analyses psychologiques de mon comportement que je souhaitais donner ? Trois, quatre ? C’était très insuffisant pour les deux mois et les quatre-cents pages qui me restaient à écrire ! La conclusion était évidente mais la décision dure à prendre : il faudrait broder, embellir, inventer, créer, mentir ; mentir mais seulement de temps en temps, mentir en restant au plus près de la vérité, mentir sans le dire tout en le disant, toujours laisser le lecteur dans le doute : Le narrateur a-t-il vraiment giflé la fille du motel ? Que s’est-il vraiment passé pour lui pendant cette nuit du 4 août ? Bakersfield, Barstow, La Chose d’un autre monde, la Cadillac rose, le Biltmore Hotel… quoi de vrai dans tout ça ?

Et c’est ainsi qu’un peu honteux, j’ai pris la décision de m’accorder sous condition toutes ces libertés littéraires. Avec le plaisir d’écrire que je retrouvai grâce à cette licence, je ne tardai pas à découvrir que j’avais réinventé un genre dont j’ignorais le nom jusqu’alors, l’autofiction. Ce n’était plus du mensonge, c’était un genre littéraire. Je ne mentais plus, je faisais de l’autofiction. Ça me fit d’autant plus plaisir que je réalisai que Proust n’avait pratiquement fait que ça toute sa vie.

A suivre

 

ET DEMAIN : A TALE OF TWO CITIES

En librairie

J’écris des mots. Ça fait maintenant dix-sept ans que j’écris des mots, régulièrement, tout le temps, partout, le matin dans les cafés, l’après-midi dans les jardins, le soir chez moi… J’écris des petites chroniques d’humeur, des critiques de cinéma, de théâtre et de littérature ; j’écris des histoires courtes, quelques pages, des nouvelles, un peu plus longues, et même des romans, trois courts et deux de bonne longueur. J’ai même deux longs inachevés dans mes tiroirs. Depuis treize ans, je fais paraître tous ces écrits sous forme de feuilleton dans ce blog, Le Journal des Coutheillas.  Ensuite, ils paraissent en livre broché et en format Kindle chez Amazon. Pour y accéder, tapez seulement « Philippe Coutheillas » dans la case « recherche » d’Amazon.fr

Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle.  Mais ce soir là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

LA MITRO et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres nouvelles revisitent aussi bien l’assassinat de Jules César que les jeux télévisés, les petits meurtres sans importance, l’effet papillon ou la manière d’accéder auParadis.

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L’hippopotame

Il fait nuit. Dire qu’il fait frais serait exagéré, mais il fait bon, comme par un beau soir d’été quelque part en France. Quand j’ouvre la portière de la Peugeot, une odeur de poussière chaude me saisit tout entier. Nous allons quitter Ngambé un peu avant l’aube parce que c’est la bonne heure pour rouler. C’est la bonne heure pour rouler, mais il faudra faire attention. Dans la faible lumière jaune d’un réverbère, le pick-up entreprend un demi-tour devant le Grand Hôtel de Paris. Au carrefour de la République, il tourne à droite, vers Makuta, laissant les dernières lumières derrière lui. André, mon chauffeur, prend un peu de vitesse. Nous sommes encore dans les faubourgs et souvent, des hommes et des femmes, à pied ou juchés par deux ou par trois sur des mobylettes hésitantes apparaissent brusquement dans la courte lueur des phares.  On ne voit que le bas de leur corps, leur taille, leurs jambes qui s’agitent, le bas de leur boubou ou leur short de footballeur. Leurs épaules, leurs visages restent dans l’obscurité, le cône des projecteurs ne monte pas jusque-là. Des camions arrêtés pour la nuit là où bon leur a semblé surgissent de temps en temps. Des enfants, des chèvres, des chiens traversent précipitamment la route devant le pick-up. André Continuer la lecture de L’hippopotame

Temps mort

Parfois, au moment où je vais m’endormir, il m’arrive de diriger mes rêves. C’est un instant rare et apaisant. À vrai dire, quand cela se produit, il ne s’agit pas véritablement de rêves mais plutôt de quelque chose d’intermédiaire entre la pensée consciente qui s’efface et le délire onirique à venir. C’est une pensée vagabonde, une pensée libérée des certitudes relatives au futur immédiat et non encore soumise à l’imprévisibilité du rêve. Quand je dis que je peux diriger cette pensée vagabonde, ce n’est pas tout à fait exact, mais je peux tenter de l’orienter et c’est déjà beaucoup. Ce sont des instants rares et je les fais naître à chaque fois que je peux.

Quand les circonstances sont favorables, c’est vers un train que je fais tendre mes pensées vagabondes. C’est un train de nuit. Sa destination est inconnue. Ou plutôt, elle n’est pas précisée. Elle est sans importance. L’important, c’est Continuer la lecture de Temps mort

Cinq bonnes raisons de ne plus être amis

Je vais reproduire ci-dessous le texte d’un récent commentaire de Lorenzo, que sa position en bas d’un article sur la Caverne du Pont-Neuf ne mettait pas particulièrement en lumière. Le voici en intégralité : « Après les discussions passionnantes sur les qualités esthétiques respectives des cavernes et des échafaudages, serait-il possible d’élever le débat et de soumettre aux lecteurs avachis par la canicule un autre sujet de réflexion qui me tarabuste tous les matins vers cinq heures ?L’amitié peut-elle durer toute la vie ?
« Parce que c’était lui, parce que c’était moi » ne reflète pas Continuer la lecture de Cinq bonnes raisons de ne plus être amis