Une critique de Lorenzo dell’Acqua
Fort Alamo est un roman de Fabrice Caro. Ce n’est pas le premier de cet auteur connu de bandes dessinées qui a en plus un talent rare chez un écrivain : l’humour.
Le thème est simple : toutes les personnes qui irritent le narrateur décèdent dans les minutes qui suivent : AVC brutal, arbre sur le bord de la Nationale où va s’encastrer la voiture qui vient de le doubler, mort subite en tous genres à la sortie du supermarché ou sur son lieu de travail. Qui n’a jamais eu envie de tuer l’automobiliste qui vous a fait une queue de poisson, ou le garçon du Cyrano qui s’obstine à vous ignorer alors que vous aviez prétendu à votre charmante et future conquête y être connu comme le loup blanc, ou cet arrogant qui vous prend pour le préposé du magasin alors que vous lui avez gentiment tenu le battant de la porte, ou la vendeuse qui ferme sa caisse quand arrive enfin votre tour, ou ce gamin casqué qui prend la dernière place assise dans le métro alors qu’il a soixante ans de moins que vous ou encore la vieille dame qui fait semblant d’être aveugle et passe devant vous dans la file d’attente au Monoprix ? Il s’agit d’un fantasme que tout le monde a ressenti au moins une fois dans sa vie sans jamais avoir osé en avertir l’intéressé. La lecture de ce roman est plaisante même si on devine ce qui va arriver à tous ceux qui énervent le narrateur.
Ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est la description du calvaire qui vous attend si vos souhaits se réalisaient. Et là, vous vous dites que ce n’était pas une bonne idée de tuer toutes ces ordures. Non pas par culpabilité, car vous étiez convaincu de rendre service à l’Humanité entière, mais à cause de l’angoisse insoutenable qui ne va plus vous quitter. Désormais, il me sera impossible d’aller dîner chez mon frère car je ne supporte pas ma belle-sœur qui va faire un infarctus à l’apéritif et, pire encore, je ne pourrai plus jamais prendre un café au Comptoir du Panthéon entre huit heures et onze heures trente avec NRCB qui refuse de publier mes textes hilarants par pure jalousie. Je ne pourrai pas non plus me rendre à l’anniversaire de mon collègue de bureau qui ne mérite pas son poste mieux rémunéré que le mien ni à l’apéritif chez nos voisins qui adorent leur connard de chien voué à une mort certaine dès notre arrivée. Votre quotidien deviendra invivable même si vos ressentiments sont (objectivement) justifiés.
J’ai bien aimé la description de la vie qui nous attendait si se réalisaient nos envies secrètes de faire disparaître tous ceux qui nous agacent. Moralité : Il ne faut pas désirer la mort d’autrui car ce pouvoir théorique et exorbitant nous empêcherait rapidement de sortir de notre chambre. D’ailleurs, la Religion l’interdit formellement : « Tu ne tueras point », et la Psychanalyse dit que cette interdiction est à l’origine du Complexe d’Œdipe ce qui est étrange car, dans la Mythologie, ils n’y vont pas de main morte côté châtiments corporels en tous genres.

Le Bourget