Vive les vacances…

C’est l’autre jour à Champ de Faye que j’ai revu « Les Vacances de Monsieur Hulot ». Dehors, il faisait bien 38°, mais grâce à une savante stratégie de gestion des volets soigneusement préparée à l’avance, nous avions réussi à maintenir au salon l’incroyable température de 21°. Vautré sur le canapé, vêtu d’un short, de chaussettes de tennis et, pour lutter à armes égales contre le froid émanant du sol, d’un très joli cardigan, je surfais sur la télévision, zappant de documentaire écolo sur la pêche en eaux troubles en aventures de super-héros MAGA, de tournoi de paddle (y a-t-il plus ennuyeux que ces parties de ping-pong où les joueurs jouent sur la table ? ) en débat sur les dangers des crèmes solaires, lorsque sur un écran subliminal, une étrange mais célèbre silhouette est apparue, figeant d’un coup mon index sur la télécommande. Je reconnus aussitôt les premières images des Vacances de Monsieur Hulot et ne bougeai plus pour les 80 minutes suivantes. Littéralement, j’éclatai de rire au moins quatre fois, et ça, c’est pas tous les jours ! Alors voici à nouveau ma critique de ce film qui aura bientôt trois quarts de siècle.

Critique aisée n°252

Les vacances de Monsieur Hulot
Jacques Tati – 1953

C’est notre mini débat autour de ma photo du Bar L’Océan du Guilvinec, publiée le 27 novembre dernier, qui m’a remis en mémoire Les Vacances de Monsieur Hulot. La première fois que j’ai vu ce film, je devais avoir 11 ou 12 ans, et la dernière, c’était il y a quatre ans, et s’il devait repasser demain à la télévision, je le reverrais à coup sûr.

L’œuvre cinématographique de Jacques Tati est peu abondante, six longs métrages en tout et pour tout, dont je n’ai manqué que le dernier, Parade.
Pourquoi si peu de films en 35 ans de carrière ? Je ne suis ni historien du cinéma ni biographe de Tati, mais je crois me souvenir des difficultés financières dans lesquelles son perfectionnisme et son avance sur son époque (à partir de Play Time) avaient entraîné sa maison de production. Dommage…

Les Vacances de Monsieur Hulot… ce merveilleux deuxième film de Jacques Tati, sorti en 1953, est plus abouti que Jour de fête qui constituait déjà la surprise de 1949. Il est aussi plus généreux que l’excellent Mon oncle (1958), plus naturaliste que le très beau Play Time (1967), plus réussi que le moins bon Trafic (1971) et que l’oublié Parade (1973)
Les Vacances… peuvent se voir et se revoir indéfiniment encore aujourd’hui, tout comme on peut voir et revoir indéfiniment Les temps modernes de Chaplin, pour apprécier, analyser, disséquer les situations et les gags qui en découlent.

Mais il y a une différence sensible entre ces deux films, Les temps modernes et Les Vacances …, et finalement entre ces deux génies du cinéma.

Dire qu’avec Les Temps modernes, Chaplin a voulu dénoncer la misère et l’exploitation de l’homme par l’homme — et réciproquement — me parait à la fois une banalité et une exagération qui reviendrait à lui attribuer des intentions sociales et politiques qu’à mon avis il n’avait pas. Chaplin avait saisi le ressort comique que lui procurait le personnage du pauvre petit immigrant, fragile et roublard à la fois, affrontant un monde bien établi, méfiant et peu désireux de l’intégrer, et c’est sur ce ressort qu’il a construit la plupart de ses films — à l’exception bien sûr du Dictateur. Malgré cette réserve sur les intentions premières du réalisateur, il est quand même évident que, tout en faisant rire, parfois énormément, les films de Chaplin présentaient une critique, parfois acerbe, de ses contemporains et de leur société.

Avec Les Vacances de Monsieur Hulot, Jacques Tati ne dénonce rien du tout ; il ne critique pas un instant les travers de la société dans laquelle il vit, celle des années 50. Bien sûr, au moment du tournage, les trente glorieuses viennent de commencer, mais peu de gens en sentent déjà les effets : le monde paysan vit  bien comme les personnages de Jour de fête, au rythme du facteur et du garde-champêtre, et les citadins vont en vacances « à la mer » en troisième classe en train à vapeur dans des hôtels qui ressemblent plus à des pensions de famille qu’à des palaces. Et Tati observe tous ces gens ; il se moque de leurs travers, de leurs attitudes, de leurs ridicules mais, c’est du moins l’impression que j’en ai gardée, il le fait gentiment, sans hauteur, sans ironie, avec tendresse. Chez Tati, il y a des imbéciles, des prétentieux, des maladroits, mais il n’y a jamais de méchant. Tati aime ses personnages, Tati est un humaniste, ce dont je ne suis pas sûr pour Chaplin.

Être humaniste, c’est bien, mais cela complique plutôt la tâche de l’humoriste, car cela le prive de l’ironie, de la caricature, de la farce et de la méchanceté qui sont, on le sait, les ressorts du comique les plus puissants. Malgré son mètre quatre-vingt-onze, Tati ne regarde jamais ses personnages de haut. Mieux, il se place au beau milieu d’eux, avec sa silhouette anachronique et empruntée, maladroit parmi les maladroits, gentiment ridicule parmi les gentils ridicules. Dans ce petit monde estival rythmé par les marées et la cloche du déjeuner, et contrairement à Charlot dans ses aventures, Hulot n’est la victime de personne ni de rien d’autre que sa propre gentillesse, de sa serviabilité et de sa maladresse. Les Vacances… sont pour moi son véritable chef d’œuvre.

Bien qu’il soit admiré mondialement par l’ensemble des professionnels, Tati n’a pas fait école. Après lui, il y a eu bien d’autres grands réalisateurs de comédies mais, à ma connaissance aucun que l’on puisse rapprocher de Jacques Tati, mis à part Pierre Étaix — dans sa droite ligne mais sur un plan mineur et sans véritable succès commercial — et Pierre Richard — avec de notables différences, notamment sur la plan scénaristique.

Vous l’avez compris, sinon c’est à désespérer, j’aime Les Vacances… pour toutes les raisons cinématographiques du monde. Mais il y a aussi une raison d’un autre ordre que je vous livre en confidence, c’est la nostalgie : cet Hôtel de la Plage de Saint-Marc-sur-Mer ressemble furieusement à l’Hôtel des Tamaris de Saint-Brévin-l’Océan dans lequel, en 1952, je passai mes premières vacances « à la mer ».

Essayez donc de voir cette bande annonce sans avoir les larmes aux yeux, de rire ou de nostalgie.

 

ET DEMAIN :
La disparition de l’Esperluette

Trois cafés (6)

(…) Les larmes aux yeux, qu’il avait, le Georges. Et c’est là que Trois-cafés nous a estomaqués, quand il s’est penché vers Georges comme pour lui faire une confidence et qu’il a dit plus doucement :
— Ah ! Encore un mot, Georges. Je préfèrerais que tu ne me m’appelles pas Mon Prince. Je n’ai pas droit au titre. Pas encore…

Il avait beau avoir parlé doucement, on avait très bien entendu : il n’avait pas encore droit au titre de Prince. Qu’est-ce que ça voulait dire, ça ? Que c’était un aristo ? Que bientôt, il deviendrait Prince ? Ou qu’il se foutait carrément de notre gueule ?

Mais pour Georges, c’était du sûr, du sérieux : Trois-cafés avait de la branche, mais en plus, dans son arbre, il était en train de grimper ! A présent, totalement ébahi, incapable de prononcer un mot, notre bistrotier considérait le futur prince avec admiration et respect, chose que je ne l’avais jamais vu faire pour rien ni pour personne à part pour le dictionnaire Larousse, Jean Gabin et Zinedine Continuer la lecture de Trois cafés (6)

Rome unique objet

Ce texte a été publié une première fois ici le 28 novembre 2015. Comme vous avez eu largement le temps de l’oublier, le voici à nouveau. Lisez-le comme un témoignage de ce que Rome fut il n’y a pas encore si longtemps.
Témoignage d’une Rome disparue, car on dit que les choses ont bien changé, là-bas. Surtourisme, bien sûr…

Si vous me demandiez de vous dire un lieu d’adoption, un lieu que j’aimerais particulièrement à cause des souvenirs qui s’y attacheraient, un lieu dont j’aurais tant reçu que je lui en serais éternellement reconnaissant, un lieu qui…, un lieu que…, alors, je vous dirais : ça, c’est Paris !
Paris, j’y ai vécu la plus grande partie de ma vie, je l’ai quittée un temps, c’est vrai, mais j’ai fait beaucoup pour y revenir, y compris changer de vie.
Mais Paris, j’y suis né. C’est ma ville mère, pas ma ville d’adoption.

Alors s’il fallait quitter ma ville, quitter ma mère, en trouver une nouvelle, alors ce serait Rome.

Pourtant, quand j’y suis arrivé Continuer la lecture de Rome unique objet

Trois cafés (5)

(…) Ça ! Quand il tient quelque chose, Georges, il lâche pas facilement le morceau ! Mais l’autre fait semblant de pas comprendre, ou alors il comprend pas, parce qu’il répond tranquille comme Baptiste :

— Dans trois tasses et au bar, et sans sucre, je te prie.

Georges s’est activé un moment sur sa machine, puis il a posé les trois tasses sur le zinc en disant :

— Et voilà, trois cafés. Ça fera 3,90, mon Prince, sans le pourboire.

Carrément agressif, le Georges. Je vous l’avais dit, il lâche jamais rien.

Trois-cafés — c’est comme ça qu’à partir de là j’ai décidé de l’appeler— Trois-cafés, donc, a fait comme si de rien n’était. Il a humé la première tasse en fermant les yeux, il en a bu une petite gorgée et l’a reposée délicatement sur le comptoir. Et puis il a ouvert les yeux et dans un grand soupir de satisfaction, il a dit :

— Excellent, le café. Remarquable même …

— Vous aimez ? a demandé Continuer la lecture de Trois cafés (5)

Journal intime – 9 décembre 2006

Champ de Faye
(…) Ces oublis me troublent de plus en plus, tant et si bien que j’en ai parlé au Docteur M., ma nouvelle généraliste, lors d’une visite il y a quelques jours. Elle m’a fait passer un petit test très simple, trop simple : dessiner une horloge marquant quatre heures moins vingt, me rappeler à dix minutes d’intervalle quatre noms entrevus sur un carton (merlan, peuplier, les autres j’ai oublié), dire si je me sens déprimé, et toute cette sorte de choses… J’ai eu l’impression de réussir le test, mais elle envoie néanmoins un rapport à l’hôpital Broca, qui me contactera pour des examens plus sérieux. J’en ai profité pour lui raconter, très à propos, l’histoire de celui qui vient consulter son médecin en lui disant « Docteur, je perds la mémoire. »-« Ah oui, et depuis quand ? »-« Depuis quand quoi ? » Succès moyen.

J’ai donc décidé cette nuit d’écrire une sorte de Continuer la lecture de Journal intime – 9 décembre 2006