(…) Il avait un peu raison, Jimini Cricket, mon petit grillon intérieur, celui qui me dit souvent que je n’y arriverai pas, que je n’aurai pas le temps, pas le talent, pas le courage. Il a de bonnes analyses parfois, mais si je l’écoutais tout le temps, je ne ferais jamais rien. Alors, je me suis dit deux choses :
La première, c’est qu’on ne peut écrire qu’avec ce que l’on a, avec sa culture et sa mémoire, avec son histoire personnelle et les souvenirs qu’on en a gardés, et bien sûr avec son imagination et son talent (petit t, avec t variant de zéro à l’infini).
D’un joueur de tennis qui, surpris et grisé par un coup heureux réussi contre un adversaire nettement supérieur, se met à tenter avec succès des coups difficiles, des coups que même à l’entrainement il ne réussit que rarement, on dit qu’il surjoue. Il se met à jouer au-dessus de son niveau. Surjouer peut lui réussir pendant quelques coups, quelques jeux, un set… Ça enthousiasme le public — qui aime bien de temps en temps voir le petit poucet bouffer l’ogre — mais ça ne trompe pas le spectateur averti qui sait que le surjeu ne paie jamais longtemps.
En écriture, c’est pareil. Grisé par une jolie formule, une image intéressante ou une métaphore osée qu’il a trouvée presque fortuitement, il arrive qu’à ces mots, celui qui écrit ne se sente plus de joie et se mette en tête d’enchainer les belles phrases. Il arrive même que l’inspiration s’y mette et que le clavier soit en forme. Alors, il a l’impression d’être Oscar Peterson devant son piano et tout devient facile. On dit qu’il surécrit, qu’il force son talent. Mais jamais cela ne dure car il n’a ni le souffle, ni la culture, ni l’expérience ni le talent (petit t). Et s’il persiste, il tombe dans le discours du Maire de Champignac, l’amphigouri, le cliché, les fioritures, l’inutile, le ridicule.
La première chose que je m’étais dite, c’était donc que, quoi que je décide d’écrire, je devais le faire avec mes moyens, c’est-à-dire ma culture, ma mémoire, mon histoire personnelle et mes souvenirs. Je m’autorisais ainsi à tout écrire, y compris mes états d’âme, mais avec mes moyens usuels, en m’interdisant de forcer mon talent petit t.
Ma seconde réflexion a porté sur cette option qui paraissait désormais indispensable : Ecrire mes états d’âme ! Comme me l’avait fait savoir Mr.Cricket, renoncer brusquement à des décennies de retenue ne serait pas facile, mais il était devenu évident qu’il fallait en passer par là. Bon, d’accord, je pouvais faire un effort et reprendre l’écriture des épisodes de l’hôtesse de l’air et de la folle aux bigoudis pour les agrémenter de réflexions internes. Pour moi qui n’avais pas vingt ans, les faits étaient assez nouveaux et assez intenses pour avoir provoqué des avalanches de pensées et de prises de décisions inhabituelles. À une telle distance dans le temps, si aujourd’hui je me souvenais encore assez précisément des faits, j’avais oublié les états d’âme qu’ils avaient provoqués. Pourtant je me sentais capable de les retrouver, de les reconstituer, au besoin de les inventer.
Mais une fois, que j’aurais fait ça ? Une fois que j’aurais réécrit de cette manière ces deux épisodes réputés forts, je ne pourrais plus retomber, du moins pas trop longtemps, dans la seule description clinique des paysages américains et des coutumes des gens qui les peuplent. Une nouvelle question se posait : dans ma découverte des USA, combien restait-il d’incidents assez remarquables, non seulement pour intéresser le lecteur, mais surtout pour justifier les analyses psychologiques de mon comportement que je souhaitais donner ? Trois, quatre ? C’était très insuffisant pour les deux mois et les quatre-cents pages qui me restaient à écrire ! La conclusion était évidente mais la décision dure à prendre : il faudrait broder, embellir, inventer, créer, mentir ; mentir mais seulement de temps en temps, mentir en restant au plus près de la vérité, mentir sans le dire tout en le disant, toujours laisser le lecteur dans le doute : Le narrateur a-t-il vraiment giflé la fille du motel ? Que s’est-il vraiment passé pour lui pendant cette nuit du 4 août ? Bakersfield, Barstow, La Chose d’un autre monde, la Cadillac rose, le Biltmore Hotel… quoi de vrai dans tout ça ?
Et c’est ainsi qu’un peu honteux, j’ai pris la décision de m’accorder sous condition toutes ces libertés littéraires. Avec le plaisir d’écrire que je retrouvai grâce à cette licence, je ne tardai pas à découvrir que j’avais réinventé un genre dont j’ignorais le nom jusqu’alors, l’autofiction. Ce n’était plus du mensonge, c’était un genre littéraire. Je ne mentais plus, je faisais de l’autofiction. Ça me fit d’autant plus plaisir que je réalisai que Proust n’avait pratiquement fait que ça toute sa vie.
A suivre
ET DEMAIN : A TALE OF TWO CITIES








