Trois cafés (5)

(…) Ça ! Quand il tient quelque chose, Georges, il lâche pas facilement le morceau ! Mais l’autre fait semblant de pas comprendre, ou alors il comprend pas, parce qu’il répond tranquille comme Baptiste :

— Dans trois tasses et au bar, et sans sucre, je te prie.

Georges s’est activé un moment sur sa machine, puis il a posé les trois tasses sur le zinc en disant :

— Et voilà, trois cafés. Ça fera 3,90, mon Prince, sans le pourboire.

Carrément agressif, le Georges. Je vous l’avais dit, il lâche jamais rien.

Trois-cafés — c’est comme ça qu’à partir de là j’ai décidé de l’appeler— Trois-cafés, donc, a fait comme si de rien n’était. Il a humé la première tasse en fermant les yeux, il en a bu une petite gorgée et l’a reposée délicatement sur le comptoir. Et puis il a ouvert les yeux et dans un grand soupir de satisfaction, il a dit :

— Excellent, le café. Remarquable même …

— Vous aimez ? a demandé Georges en se radoucissant. C’est un mélange à moi. Je le fais venir spécialement de Dodoma. C’est en Tanzanie. Je peux pas vous donner les dosages parce que c’est secret. Disons un bon tiers d’Arabica, une grosse moitié de Robusta, un zest de Bourbon Pointu et trois ou quatre grains de Yirgacheffe d’Ethiopie. Ça, c’est juste pour le côté épicé. Vous avez remarqué le côté épicé ? Et l’amertume du Robusta ? Pas mal, hein ? Une fois, c’était il y a deux ans, j’ai diminué le Robusta, mais j’y suis vite revenu. C’était devenu trop doux, c’était plus un café d’homme. Ah, ça me fait plaisir que vous aimiez ! Parce que dans le quartier, c’est pas tous les jours.  D’ailleurs ma femme me dit souvent « Georges, ton café, il est pas mauvais, mais il est trop cher. On gagne rien là-dessus. De toute façon, tes habitués, ils voient pas la différence. C’est donner des dollars aux cochons. » « Peut-être, que je lui dis, mais si ça me plait à moi de servir le meilleur café de la rive gauche, hein ? » Non mais sans blague !

C’était la première fois que j’entendais Georges parler aussi longtemps d’une seule traite. C’était la première fois aussi que je l’entendais parler d’autre chose que du sale temps qu’il fait, des impôts qui accablent les bistrotiers, des âneries qu’ils passent à la télévision, et des résultats de la Ligue 1 de football. Il avait l’air tout ému, Georges.

— Permets-moi de te le confirmer, Georges ! a déclaré Trois-cafés d’un air solennel. Ce café est remarquable, sans doute meilleur qu’on puisse trouver sur les deux rives du fleuve. Subtil comme il se doit, nuancé comme il faut, amer en suffisance et épicé avec humour. Si ta clientèle est telle que ton épouse l’a décrite, elle ne te mérite pas.

Les larmes aux yeux, qu’il avait, le Georges. Et c’est là que Trois-cafés nous a estomaqués, quand il s’est penché vers Georges comme pour lui faire une confidence et qu’il a dit plus doucement :

— Ah ! Encore un mot, Georges. Je préfèrerais que tu ne me m’appelles pas Mon Prince. Je n’ai pas droit au titre. Pas encore…

A SUIVRE

Journal intime – 9 décembre 2006

Champ de Faye
(…) Ces oublis me troublent de plus en plus, tant et si bien que j’en ai parlé au Docteur M., ma nouvelle généraliste, lors d’une visite il y a quelques jours. Elle m’a fait passer un petit test très simple, trop simple : dessiner une horloge marquant quatre heures moins vingt, me rappeler à dix minutes d’intervalle quatre noms entrevus sur un carton (merlan, peuplier, les autres j’ai oublié), dire si je me sens déprimé, et toute cette sorte de choses… J’ai eu l’impression de réussir le test, mais elle envoie néanmoins un rapport à l’hôpital Broca, qui me contactera pour des examens plus sérieux. J’en ai profité pour lui raconter, très à propos, l’histoire de celui qui vient consulter son médecin en lui disant « Docteur, je perds la mémoire. »-« Ah oui, et depuis quand ? »-« Depuis quand quoi ? » Succès moyen.

J’ai donc décidé cette nuit d’écrire une sorte de Continuer la lecture de Journal intime – 9 décembre 2006

Trois cafés (4)

(…) Alors, vous pensez ! Un type qu’arrive dans le bistrot de Georges à l’improviste et en Prince de Galles, et qui balance comme ça, sans prévenir, un « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » alors que personne le connait, ça peut surprendre, non ? Alors on est restée bouche bée. C’est pour ça.
Mais c’était pas fini, vous allez voir. Deux pas de plus et il était au zinc et, en détachant bien chaque mot, chaque syllabe, il a dit doucement et poliment à Georges : « Trois cafés s’il te plait. »

Comme ça, le type ! Trois cafés s’il te plait, qu’il demande ! Direct ! Gonflé quand même, non ? D’ailleurs Georges a pas tardé a réagir :

—   Je vous les sers tout de suite, mon Prince, ou on attend que vos amis arrivent ? qu’il a dit, Georges, en insistant bien sur le Vous tout en nous faisant un clin d’œil bien appuyé.

Là je fais une parenthèse : un peu plus tard, quand on a pu reparler tranquillement de tout ça, j’ai demandé à Georges si c’était à cause du costume qu’il l’avait appelé « mon Prince ».

— Non, qu’il a dit Georges. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il avait, le costume ? C’est juste Continuer la lecture de Trois cafés (4)

Trois cafés (3)

(…)En fait je me rappelle plus très bien. Mais ce que je me rappelle, c’est que dehors, il faisait un temps de chien, une grosse averse avec des bourrasques glacées. C’est peut-être ça qui m’a donné l’impression que la porte s’était ouverte brusquement. Ben oui, la différence entre le calme dedans et la tempête dehors. Ça ou le coup de tonnerre qu’a éclaté en même temps qu’il ouvrait la porte. 

Bon, c’est pas grave, on s’en fiche. Brusquement ou pas, la porte s’est ouverte et il est apparu. Très grand, très maigre, efflanqué même. Il portait un drôle de costume, je veux dire un costume comme on en voit pas tous les jours par ici, un costume bizarre, plutôt gris clair, à carreaux. Quand je dis qu’il était à carreaux, le costume, vous risquez de vous faire une fausse image, parce qu’un costume à carreaux, moi je trouve ça plutôt vulgaire. Mais là, pas du tout, au contraire. Le tissu était plein de petites lignes noires plus ou moins serrées. Sur la veste, ça formait comme des carreaux, plus ou moins gris. Pareil sur le gilet en dessous et pareil sur le pantalon. Plutôt chic, le bonhomme. Plus tard, Dumoulot m’a dit que c’était un Prince de Galles. Pas le bonhomme, le costume. Ce qu’était moins chic — d’après Dumoulot qui s’y connait en élégances — c’est qu’à la place d’une chemise-cravate comme il aurait fallu, il portait une sorte de ticheurte, blanc, un peu flasque, — un Marcel m’a soufflé Dumoulot — et un petit foulard rouge, genre bandana, bien serré autour du cou. Mais le plus bizarre, c’était pas le Prince de Galles ni le Marcel dessous, c’était qu’il était pas mouillé du tout. Le type : pas de parapluie, pas d’imper, pas de chapeau, rien, dehors il pleut des cordes et il est pas mouillé. J’ai toujours pas compris Continuer la lecture de Trois cafés (3)