Trois cafés (23)

(…) Et tout ce que je reçois de votre part en guise de remerciements, ce sont des plaintes paranoïaques et des jérémiades indignes d’un du Moulot ! J’en viens à me demander si je ne me suis pas trompé sur votre compte et si finalement vous n’êtes pas qu’un simple Dumoulot ! Tout cela pour une petite condition de rien du tout que vous n’avez même pas demandé à connaître ! Ah, vous me décevez, Gérard, vous me décevez énormément !

À voir les gouttes de sueur qui commençaient à perler au front de Dumoulot, j’ai réalisé qu’il n’avait pas compris grand-chose à la tirade de Trois-cafés. Il allait falloir que j’intervienne à nouveau, parce que je l’aime bien, moi, Dumoulot. C’est vrai que c’est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir, mais il est pas méchant pour deux sous. C’est pas comme l’autre, là, ce con de Cottard. Alors je l’aime bien, moi, Dumoulot et je suis intervenu.

— Écoutez, Stanislav. Je crois qu’on va pas s’en sortir. Vous voyez bien qu’il comprend rien à ce que vous dites. Faut dire — le prenez pas mal — que vous y mettez pas du vôtre, non plus. Vous vous écoutez des fois ? « une faute grave contre l’honneur de la Chancellerie… se rendre aux arguments… des plaintes paranoïaques… des jérémiades indignes… des moyens qui vous donnaient barre sur le Chancelier… » et puis quoi encore ?   Même moi, des fois, j’ai du mal. Alors Dumoulot, vous pensez ! Vous savez pas à qui vous causez, mon vieux ! Dumoulot, il est gentil, il est franc comme l’or, c’est un livre ouvert, mais y a rien d’écrit dessus. Y a que des dessins, un peu comme une bande dessinée pour moins de sept ans. Alors voilà ce que je vous propose : vous m’expliquez à moi et je lui explique à lui. Ça sera beaucoup moins pénible comme ça. Alors ? C’est quoi cette condition ?

Là, j’ai bien vu que je l’avais impressionné, Trois-cafés. Tout aristo et bien habillé et cultivé et tout qu’il était, il venait seulement de comprendre  qu’avec son langage tout fleuri et bien propre et bien correct qu’on lui avait appris dans ses écoles, il était pas foutu de se faire comprendre de la moitié d’un abruti comme Dumoulot. Ah si ! Je maintiens ! La moitié d’un abruti ! Je vous l’ai dit tout à l’heure : je l’aime bien Dumoulot — d’ailleurs, en passant, c’est bien pour ça que j’allais faire l’interprète — mais c’est quand même la moitié d’un abruti. Au moins.

— Décidément, Ratinet, vous êtes surprenant, a répondu Trois-cafés en me regardant d’un air admiratif. Alors, je vais vous dire : votre proposition m’agrée et j’accepte votre truchement de grand cœur. Veuillez donc expliquer à notre ami que la condition de la Chancellerie est la suivante …

J’ai pas pu m’empêcher de l’interrompre :

— Dites, Stanislav… « votre proposition m’agrée !», « j’accepte votre truchement ! »… Vous avez encore des progrès à faire, vous savez ? Personne cause plus comme ça de nos jours. Bon ! Ça fait rien, on s’en fiche ! Je suis tout ouïe, pour parler comme vous. Allez zou ! Envoyez la soudure !

Et Trois-cafés m’a expliqué que son copain Robert ne pouvait pas demander au Comité des Particules de travailler sur le cas Dumoulot, même s’il s’appelait du Moulot, parce qu’il était pas membre de l’Ordre. Mais pas grave, qu’il a dit Trois-cafés. Suffira qu’il fasse une demande d’inscription à titre de postulant (ça, ça veut dire quelqu’un qu’est pas membre mais qui voudrait bien). Le hic, c’est qu’il faut payer une cotisation. C’est pas cher, mais quand même un peu : 450 euros pour l’année.

— Holà ! j’ai dit. Pas cher ? Peut-être pour vous, Monseigneur ! Mais pour Dumoulot … ! Il travaille au métro,  vous vous rappelez ? Et vous pensez qu’il pourrait aligner 450 balles comme qui rigole ? Non… C’est foutu !

— Pas du tout, qu’il a objecté, l’autre. Il y a une formule à 45 euros par mois résiliable à tout moment. 45 euros ! Ce n’est pas le Pérou, quand même !

J’ai que non, que c’était pas le Pérou et que je pourrai sans doute faire passer ça.

— Il ne me paraît pas opportun de dire dès à présent à notre ami qu’une fois sa particule et ses titres confirmés, il deviendra de droit membre à part entière et devra acquitter une cotisation annuelle de 2250 euros.

— Alors, c’est foutu ! Il voudra jamais !

— Réfléchissez, Ratinet. Quand nous en serons là, avec particule, terres et château, on peut imaginer que notre ami du Moulot n’aura plus de problème d’argent, non ?

J’ai dû reconnaitre que c’était pas idiot et j’ai traduit tout le bazar à Dumoulot. Il a un peu tordu le nez sur les 45 euros de cotisation par mois, mais Trois-cafés lui a rappelé que, compte tenu de sa ressemblance avec le Moulot de la Jardinière, la période d’étude et les 45 euros par mois ne dureraient surement pas longtemps. Le « pas longtemps » lui a suffi et il a accepté.

— Parfait, parfait, a dit Trois cafés. Alors, maintenant, Gérard, vous me préparez tout de suite une feuille de papier avec vos nom, prénom, date de naissance, adresse, profession, noms, prénoms et dates de naissance du père et de la mère et quarante-cinq euros pour le premier mois de cotisation. C’est urgent. Il faut que je remette tout ça à Robert avant minuit avec ma lettre de parrainage parce que c’est ce soir que la Chancellerie ferme le registre des inscriptions pour l’année. Eh oui, c’est fâcheux mais le nombre maximum de candidatures pour cette année a été atteint hier soir. Si par malheur votre dossier complet n’était pas enregistré ce soir, il faudrait attendre jusqu’à janvier prochain pour le présenter. Ce n’est pas ce que nous voulons, n’est-ce pas, Gérard ? Bon ! Je vous laisse préparer tout ça. Pendant ce temps-là, je vais en terrasse rédiger ma lettre de parrainage. Ah ! Georges ! Si cela ne t’ennuie pas, je prendrai mes trois cafés dehors. Tartines grillées, marmelade et beurre demi-sel, n’est-ce pas ? Comme d’habitude…

Puis, se tournant vers Dumoulot :

— Allez, Gérard, la machine est lancée ! Vous êtes content, j’espère ?

Et sans attendre la réponse, il est sorti, sans voir qu’il avait l’air plutôt gêné, le du Moulot potentiel. Mais moi je savais bien pourquoi : c’est qu’il avait pas un Kopeck sur lui.

A SUIVRE 

ET DEMAIN…
PURE RÉACTION

Message mensuel d’octobre

Compte tenu de son succès, je n’ai aucune raison de modifier mon message mensuel du mois dernier, au contraire. Je vais donc vous le resservir intégralement ce mois-ci. Voici : 

J’écris des mots. Ça fait maintenant dix-sept ans que j’écris des mots, régulièrement, tout le temps, partout, le matin dans les cafés, l’après-midi dans les jardins, le soir chez moi… J’écris des petites chroniques d’humeur, des critiques de cinéma, de théâtre et de littérature ; j’écris des histoires courtes, quelques pages, des nouvelles, un peu plus longues, et même des romans, trois courts et deux de bonne longueur. J’ai même deux longs inachevés dans mes tiroirs. Depuis treize ans, je fais paraître tous ces écrits sous forme de feuilleton dans ce blog, Le Journal des Coutheillas.  Ensuite, ils paraissent en livre broché et en format Kindle chez Amazon. Pour y accéder, tapez seulement « Philippe Coutheillas » dans la case « recherche » d’Amazon.fr

Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle.  Mais ce soir là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

LA MITRO et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres nouvelles revisitent aussi bien l’assassinat de Jules César que les jeux Continuer la lecture de Message mensuel d’octobre →

Le texte, Coco, le texte ! 

Sur YouTube, on ne trouve pas que des Labradors qui parlent, des arbres qui tombent, et des avions qui se posent de travers. On peut y trouver aussi du théâtre, et du bon. Je ne parle pas de ces médiocres captations de mauvaises pièces de boulevard périphérique, mais de théâtre classique (Molière, Marivaux, Musset, Hugo…) interprété par les meilleurs comédiens que la France peut compter, ceux de la Comédie Française¹. 

Depuis 2020, une quarantaine de pièces de théâtre ont ainsi été réalisées par la Comédie Française et diffusées sur YouTube.
Les spectacles que l’on peut y trouver ne sont pas des représentations traditionnelles telles qu’on peut les voir dans les salles de la Comédie. Ce sont en fait des versions améliorées de ce que l’on appelle une « lecture à la table ». Dans le monde du théâtre, m’a-t-on dit une lecture à la table, c’est la première étape dans la création d’un spectacle. C’est une répétition dans laquelle les comédiens, réunis autour d’une table et munis du texte de l’œuvre qu’ils commencent à répéter, lisent leur rôle. Il n’y a pas de décor, pas de costumes, pas de scénographie. Le texte est filé d’un bout à l’autre, en présence de tous les comédiens et du metteur en scène. Le travail est orienté sur la familiarisation des comédiens avec le texte et la recherche du sens. 

Ce que présente la Comédie Française et qui a pour titre générique « Théâtre à la table » se rapproche des « lectures à la table » traditionnelles dans la mesure où les comédiens sont réunis autour d’une table, disposent du texte écrit et sont en costume de ville ; mais cela en diffère dans la mesure où la « lecture » a été répétée cinq fois, où les comédiens « jouent » et où ils sont libres de se déplacer autour de la table.

« Monsieur de Pourceaugnac » est le premier spectacle que j’ai vu de cette série. De cette pièce, je ne connaissais que le titre. À ma décharge, vous admettrez qu’elle n’est pas la plus connue de Molière². Et pourtant, elle est fort plaisante, comme aurait dit Louis XIV. Et c’est tant mieux, car c’est avec elle que j’ai découvert et le principe du « Théâtre à la table » et ses avantages, son avantage pour être plus précis, son formidable avantage pour être plus descriptif.

Cet avantage, ce n’est pas (que) le confort de votre salon ou de votre chambre d’où vous verrez la pièce, ce n’est pas l’absence de toux compulsives de spectateurs catarrheux et probablement contagieux, ce n’est même pas le coût du billet d’entrée ; cet avantage, c’est le texte. Peut-être pour la première fois de ma vie, j’étais entièrement concentré sur le texte, je saisissais chaque mot, peut-être même chaque intention. Bien sûr, cela était dû à la qualité des comédiens, de leur diction, de la prise de son. Bien sûr, cela était dû aussi aux gros plans presque constants du réalisateur.  Mais j’attribue cette réussite ( de mon point de vue ) au fait que  je n’avais rien d’autre que la voix et l’expression du visage du comédien et rien d’autre que le texte sur lesquels porter mon attention. Je n’étais pas distrait par un détail du costume, un défaut du décor, un nuage de poussière dans le sillage d’une robe, une toux persistante dans la salle, un rire à contre-temps, une douleur croissante dans mon genou droit… Je n’avais que le texte, Coco, le texte ! 

Je réalisai qu’en réalité je n’avais jamais réellement écouté Agnès déchiffrer les devoirs de l’épouse, ni Arnolphe lui déclarer sa passion. Pas davantage je n’avais entendu l’épouse d’Orgon enjôler Tartuffe pour mieux le piéger. Jusque là, je n’avais pas saisi le drame d’Arnolphe, je n’avais pas compris l’habileté d’Elmire.

En quelques jours, avec Théâtre à la table, j’ai vu sur YouTube Monsieur de Pourceaugnac, Tartuffe, l’Ecole des femmes, Georges Dandin, les Femmes savantes, Les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l’amour et il m’en reste à voir. Si Georges Dandin et On ne badine pas m’ont laissé sur ma faim, le reste était éblouissant. 

Allez-y de ma part. En plus, c’est gratuit. 

Note 1 :
Une amie à qui j’avais accordé l’énorme privilège de lire cet article avant publication a émis une réserve sur mon affirmation selon laquelle : « les meilleurs comédiens que la France peut compter (sont) ceux de la Comédie Française ». Bien que je peine à le reconnaitre, mon amie a raison et, comme parfois, j’ai été trop péremptoire. Je reconnais que Bernard Blier, François Perier, Pierre Brasseur, Raimu et quelques autres n’ont jamais été « de la Comédie Française » et furent pourtant d’extraordinaires acteurs. Outre leur qualités propres de comédiens, ils avaient ceci de commun avec les Comédiens-Français : une diction parfaite. Mais ils sont aujourd’hui des acteurs morts et on peut chercher avec une lanterne qui, parmi les comédiens non français d’aujourd’hui, réunit ces deux exigences : être bon comédien et avoir une bonne diction, je veux dire une diction compréhensible quel que soit le rôle, le sentiment exprimé et la volonté de naturalisme du metteur en scène…

Je sais que vous allez vouloir me prouver que j’ai tort en me citant Depardieu, et j’admettrai que vous avez partiellement raison : Depardieu, bonne diction mais qualité d’acteur sinusoïdale (pour ceux qui ont fait Lettres : avec des hauts et des bas). 

Note 2 :
Le thème de cette pièce pourrait ne pas plaire à tout le monde. On est même surpris qu’elle puisse être reprise aujourd’hui où la pensée ne peut qu’être conforme. En effet, toute l’intrigue consiste à se moquer, rouler dans la farine et chasser de Paris un gentilhomme de Limoges, Monsieur de Pourceaugnac. Mais bon, quand on fait un succès actuel des « Femmes savantes », dont les meilleures tirades ne sont pas piquées des hannetons, on peut tout se permettre, pas vrai ?  

Sachez que vous pouvez désactiver les horripilants sous-titres automatiques et phonétiques en agissant sur “paramètres” sur l’écran YouTube. Pour 2 heures de spectacle, ça vaut largement le coup.

ET DEMAIN …
LE MESSAGE MENSUEL

Trois cafés (22)

(…) Et, dans une dernière moue languissante, Madame Françoise a cédé :
— C’est bien pour vous faire plaisir, Stan…-
— Ah, merci, merci, merci ! Je vais téléphoner à Robert pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il sera aux anges ! Ah, que je suis content ! Je vais me mettre à la préparation de notre petite expédition dès demain et je vous en reparle très vite ! À présent, vous voudrez bien m’excuser, mais il faut que je voie notre ami Gérard.
Sur un petit nuage, Madame Françoise est partie s’asseoir à sa table sous la télévision où elle restée une bonne demi-heure les yeux dans le vague. Je l’imaginais en train de se demander ce qu’elle allait bien pouvoir mettre pour assister au mariage du siècle.

Si vous me demandiez ce que faisait Cottard pendant tout ce temps, je vous dirais bien qu’il faisait comme si il était pas là. En fait, il était là, mais il le regrettait parce qu’il voulait surtout pas parler à Trois-cafés because le déjeuner avec Hidalgo. Du coup, il s’était planqué derrière un journal qu’il avait ramassé sur le comptoir et il faisait semblant de consulter les annonces immobilières. De son côté, Trois-cafés était allé rejoindre Dumoulot à sa table, celle qu’est juste à côté de la mienne.

— Ah ! Gérard ! Mon ami ! J’ai beaucoup de choses à te dire. Tout d’abord, Continuer la lecture de Trois cafés (22) →

Les désillusions perdues

par Lorenzo dell’Acqua

Comme son ami l’écrivain NRCB, le photographe Lorenzo dell’Acqua était fort déçu. Depuis la parution du Roman des Regards, personne ne lui avait demandé d’autographe dans la rue. Pire encore, personne ne le reconnaissait dans les musées, ni les surveillants, alors qu’il s’y rendait un jour sur trois, ni les visiteurs dont certains avaient dû lire son livre.

Au début, cette frustration lui parut déplacée tant il était conscient de sa chance inouïe : il avait réussi à publier ses photos et, cerise sur le gâteau, avec un écrivain prestigieux. Et puis, petit à petit, cette frustration prit de l’ampleur. Ce n’était pas la fin des séances de signatures avec des lecteurs enchantés ni celle des interviews à la radio qui l’affectaient car il savait bien que cela ne pourrait pas durer éternellement. Mais alors, pourquoi cet état dépressif ?

Il n’envisagea pas une seconde de chercher une Continuer la lecture de Les désillusions perdues →

Trois cafés (21)

Alors, maintenant, elle passe la moitié de son temps chez Georges. Elle dit qu’elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu’elle a gagné quand elle était en prison. Mouais… je vous dirais franchement, moi, j’y crois pas à son truc du Loto. Je crois plutôt qu’elle vit avec le fric qu’elle a accumulé quand elle était dealeuse. Mais quand je dis ça, je dis rien. Et puis, c’est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenthèse.

 Bon ! Alors ! On en était au moment où Madame Françoise s’était persuadée qu’elle avait connu en gros et en détail le jeune futur Grand Chancelier, Robert Bompar de Colmont.

— Je ne crois rien du tout, chère amie, lui a répondu gentiment Trois-cafés.  Et surtout, je ne veux rien savoir.

Madame Françoise a insisté :

— Mais Robert vous a dit qu’on avait… ?

— Il ne m’a rien dit de semblable. Mais ce qu’il m’a dit, c’est qu’il aimerait beaucoup vous revoir pour parler du passé. Et comme, justement, il marie sa fille dans deux mois d’ici, très exactement les 16, 17 et 18, il m’a chargé de vous inviter. Ça se passera au château familial, en Haute Provence ; quatre cents invités triés sur le volet, deux orchestres, trois traiteurs, une vedette du music-hall dont le nom est gardé secret pour le moment… Ce sera une réception extraordinaire, les Colmont sont réputés pour cela ! Et puis, le mariage de la fille du Grand Chancelier, c’est un évènement ! Vous seriez logée au château, comme Continuer la lecture de Trois cafés (21) →

Les portraits de Proust : le timide

« (…) les mêmes défauts s’étaient au contraire exagérés chez Saniette, au fur et à mesure qu’il cherchait à s’en corriger. Sentant qu’il ennuyait souvent, qu’on ne l’écoutait pas, au lieu de ralentir alors, comme l’eût fait Cottard, de forcer l’attention par l’air d’autorité, non seulement il tâchait, par un ton badin, de se faire pardonner le tour trop sérieux de sa conversation, mais pressait son débit, déblayait, usait d’abréviations pour paraître moins long, plus familier avec les choses dont il parlait, et parvenait seulement, en les rendant inintelligibles, à sembler interminable. Son assurance n’était pas comme celle de Cottard qui glaçait ses malades, lesquels aux gens qui vantaient son aménité dans le monde répondaient: «Ce n’est plus le même homme quand il vous reçoit dans son cabinet, vous dans la lumière, lui à contre-jour et les yeux perçants.» Elle n’imposait pas, on sentait qu’elle cachait trop de timidité, qu’un Continuer la lecture de Les portraits de Proust : le timide →