(…) Les larmes aux yeux, qu’il avait, le Georges. Et c’est là que Trois-cafés nous a estomaqués, quand il s’est penché vers Georges comme pour lui faire une confidence et qu’il a dit plus doucement :
— Ah ! Encore un mot, Georges. Je préfèrerais que tu ne me m’appelles pas Mon Prince. Je n’ai pas droit au titre. Pas encore…
Il avait beau avoir parlé doucement, on avait très bien entendu : il n’avait pas encore droit au titre de Prince. Qu’est-ce que ça voulait dire, ça ? Que c’était un aristo ? Que bientôt, il deviendrait Prince ? Ou qu’il se foutait carrément de notre gueule ?
Mais pour Georges, c’était du sûr, du sérieux : Trois-cafés avait de la branche, mais en plus, dans son arbre, il était en train de grimper ! A présent, totalement ébahi, incapable de prononcer un mot, notre bistrotier considérait le futur prince avec admiration et respect, chose que je ne l’avais jamais vu faire pour rien ni pour personne à part pour le dictionnaire Larousse, Jean Gabin et Zinedine Zidane.
Pour nous autres dans la salle, c’était pareil, on savait pas quoi dire. On savait pas quoi dire parce qu’on savait pas quoi penser : ce type, inconnu au bataillon, habillé comme pas possible, qui rentre dans notre bistrot sur un coup de tonnerre, qui tutoie Georges, qui demande trois cafés d’un coup pour lui tout seul, et qui balance qu’il est pas encore tout à fait prince, ça donne à réfléchir, non ? Donc, moi, Dumoulot, ce con de Cottard et Madame Françoise, c’est ce qu’on faisait : on réfléchissait, on se demandait « mais qui c’est ce type ? » sans trouver la réponse ni oser lui poser une question genre « mais qui vous êtes, vous ? » Moi, le coup du prince, je dois dire que j’y croyais pas trop. Mais j’hésitais à lui demander, parce que si Trois-cafés était vraiment un aristo, je savais pas comment lui adresser la parole. Comment on lui parle à un duc, un vicomte ou un truc comme ça ? C’est qu’il faut pas gaffer avec ces gens-là, sans ça on passe vite pour un péquenot. Alors, je restais là, planté, à rien dire, tout en me répétant « mais qui c’est ce type, mais qui c’est ce type ? »
C’est Madame Françoise qu’a réagi la première. Faut dire qu’avec vingt-cinq ans de kiosque à vendre des journaux devant la Fac à des professeurs, des licenciés, des agrégés, je t’en passe et des meilleurs, elle avait appris à parler aux gens distingués. Alors, voilà qu’elle lui dit :
— Excusez-moi si je vous demande pardon, cher Monsieur, c’est pas que j’écoutais, mais j’ai cru vous entendre dire à Monsieur Georges que vous ne vouliez pas qu’il vous appelle Monsieur le Prince.
— C’est exact, chère Madame, a répondu aimablement Trois-cafés. En réalité, et pour être plus précis, je ne souhaite pas qu’on me donne le titre de Prince, car je n’y ai pas encore droit. Cela pourrait me causer quelques difficultés avec la Chancellerie, comprenez-vous ?
— Bien sûr, la Chancellerie. Je vois, je vois…
À la tête que faisait Madame Françoise, moi, je voyais bien qu’elle voyait rien du tout. Mais l’autre a dû y croire, parce qu’il a embrayé aussi sec :
— Nos règles concernant la validation des titres sont des plus strictes et le Grand Chancelier l’est davantage encore, je ne vous l’apprends pas !
— Non, non, bien sûr, le Grand Chancelier, je sais, je sais, a dit Madame Françoise d’un air de plus en plus égaré.
— Ah ? Vous connaissez Robert ?
— Euh… Robert ?
— Colmont… Robert Bompar de Colmont, le Grand chancelier. Vous l’avez surement croisé. Il a fait ses études ici, à la Fac, il y a moins de vingt ans. Colmont, ça ne vous dit rien ?
Moi, je voyais bien que la pauvre Françoise nageait complètement, qu’elle n’avait jamais entendu parler du Grand Chancelier et encore moins de Robert Machin-Chouette de Colmont. Mais l’autre, là, Trois-cafés, non, il voyait pas. Alors, il insistait :
— Un grand garçon, brun, dégingandé, un peu comme moi…, mais l’air peu aimable, je dois dire…
A SUIVRE



