Trois cafés (13 à 24)

Pour la deuxième fois, je vous offre ci-dessous la possibilité de lire d’une seule traite les épisodes 13 à 14 de Trois cafés. Si vous voulez lire les 12 premiers, c’est facile , il suffit de cliquer sur ceci :

     Douze premiers épisodes

Sinon, veuillez passer à la suite (9000 mots seulement) :

(…) Et, en se tournant vers la cuisine, il a clamé joyeusement :
— Eh bien Georges, je ne vais pas te compliquer la vie : pour moi, ce sera la même chose que mes deux amis ! Œuf-mayonnaise, merlan frit et baba au rhum !
De toute façon, y avait rien d’autre ! Je lui avais bien dit, pourtant ! Là, je me suis encore demandé s’il continuait pas à se foutre de notre gueule, par hasard. Mais brusquement, il s’est tourné vers Dumoulot et, l’air intéressé, il lui a demandé :
— Dis-moi, Gérard, Dumoulot, c’est Dumoulot ou du Moulot ?

— Hein ? qu’il a dit Dumoulot.
— Je veux dire : ton patronyme, c’est en un mot ou en deux ?
— Hein ? a redit Dumoulot.
— Ah ! Je m’exprime mal. Je veux dire : est-ce que dans Du-mou-lot, le du est un du particule ou non ?

— Hein ? a répété Dumoulot qui commençait à transpirer

 Quand il est gêné, Dumoulot, quand il comprend pas ce qui se passe, quand il pense qu’on le mène en bateau, quand on lui pose une question qu’il peut pas répondre, quand il sait plus où il en est, il transpire, Dumoulot. Il devient tout rouge et il transpire. Ça commence à lui couler sur le front, ça dégouline le long du nez et ça finit par lui faire des petites gouttes aux pointes de la moustache. Oui, parce qu’en plus, il a une moustache ! C’est parce qu’il est timide ; la transpiration, pas la moustache. Ah si ! Peut-être… la moustache aussi. C’est vrai qu’il est gentil, Dumoulot, mais il est timide. Ou alors, il a pas confiance en lui. Ou les deux. C’est un gros handicap dans la vie, ça, la timidité. Pareil avec la confiance en soi. Tenez, un exemple, prenez Cottard : il est pas timide, Cottard. La preuve, c’est qu’il prend ma table chaque fois qu’il peut. Donc, il est pas timide. S’il était timide, il arriverait pas à faire semblant depuis vingt-cinq ans d’avoir un vrai boulot à la Mairie, à supposer qu’il y en ait, là-bas, des vrais boulots. Non, ça ! Cottard, il est pas timide. Ça l’empêche pas d’être con, mais il est pas timide.

Donc, je voyais Dumoulot qui transpirait tant que ça pouvait parce qu’il comprenait rien à ce que lui demandait Trois-cafés. Moi non plus, je comprenais pas, d’ailleurs. Quand l’autre a vu qu’il était clair pour personne, il a fait un effort. Il s’est tu un instant pour se frotter le coin des yeux et les ailes du nez, il a desserré son bandana, il a poussé un petit soupir et il a dit comme ça :

— Voyons, voyons, voyons… Mon cher Gérard, ton nom de famille est bien Dumoulot, n’est-pas ?

— Ben… oui.

— Bien ! Je te demandais donc si ton nom s’écrivait en un seul mot ou s’il comportait une particule.

— Une particule ?

— Une particule, reprit patiemment Trois-cafés. Une préposition nobiliaire précédant le nom patronymique et constituant généralement une marque de noblesse. Une particule, en quelque sorte…

Ça y était ! J’avais compris. Mais Dumoulot, pas. La preuve :

— Hein ? qu’il a reredit, nageant dans la sueur et la confusion.

Et là, Trois-cafés a desserré un peu plus son petit foulard pour reprendre un peu moins patiemment :

— Bon ! Plus simple, maintenant : comment s’écrit ton nom ?

— Eh ben… « g, e accent aigu, r… »

— Pas ton prénom, Gérard, pas ton prénom ! Ton nom. S’il te plait, ton nom !

— Ah ! Mon nom ! Eh ben d, u, m, o, u, l, o, t, bien sûr !

— Ce ne serait pas « d, u, plus loin, m, o, u » et cetera ?

— Non, y a pas d’et cetera.

 Trois-cafés avait l’air fatigué. Il avait dénoué son bandana et s’en épongeait le front ; à croire que la transpiration, c’était contagieux. Tout ça commençait à m’agacer pas mal. Il fallait que j’intervienne. Alors j’ai dit :

— Écoutez, cher Monsieur. Ça commence à énerver tout le monde, cette histoire. C’est Dumoulot comme il a dit. En un seul mot. Sans particule. Sans marque de noblesse. Sans rien. Dumoulot ! Ça vous va ? Vous êtes content ? Parce que… hein ! bon !

J’ai bien vu qu’il avait compris, mais il a répondu directement à Dumoulot :

— Sans particule… Vous êtes sûr ? Ah ! Cela m’étonne !

— Peut-être ! que j’ai dit, un peu trop sec. Mais c’est comme ça ! Dumoulot, Dumoulot, Du-mou-lot !, À la fin des fins !

Mais il a continué pareil, comme si j’existais pas :

— Ah ! Vraiment, je le redis, je suis très étonné ! Vois-tu, Gérard, je connais très bien les Sagan du Moulot-Trévise, vieille famille du Nord. Les Moulot-Trévise sont liés par leur arrière-grand-père, Edgar Dumont du Moulot, avec les Moulot de la Gardinière, très ancienne famille d’Aquitaine. Tu me suis, Gérard ?

— Euh… ben, oui, a balbutié Dumoulot, transpirant de plus belle.

— Eh bien, il se trouve qu’en novembre dernier, alors que j’étais invité à chasser le sanglier par les Moulot-Trévise dans leur propriété de l’Oise, j’ai rencontré l’ainé des Moulot de la Gardinière, Alfred, qui y était invité également. Un fin fusil, cet Alfred, je dois dire. Tu me suis toujours, Gérard ?

— Euh… ben, oui, je crois.

— Excellent, excellent. Eh bien il se trouve que la ressemblance entre toi et Alfred du Moulot de la Gardinière est frappante ! Cette implantation des cheveux, cette disposition des oreilles, la moustache, ah oui, la moustache surtout… Alors, vois-tu, Gérard, je me demande si Alfred et toi ne seraient pas quelque part un peu liés par le sang.

— Ah bon ?

— C’est pour cette raison que je te demande si tu es certain de t’appeler Dumoulot en un seul mot.

— Euh… ben, oui.

— Il faut considérer que la parenté que je soupçonne peut remonter à bien avant le vieil Edgar Dumont du Moulot. Il arrive parfois que les gènes qui déterminent les traits physiques sautent plusieurs générations avant de réapparaitre simultanément chez plusieurs individus du même arbre généalogique. Cette ressemblance, irréfutable, est une preuve quasi certaine qu’Edgar, Alfred et toi, mon cher Gérard, êtes cousins, éloignés peut-être, mais cousins.

— Ah bon ?

— Indubitablement ! Creusons un peu, Gérard, veux-tu ? Es-tu certain que ton père s’appelait Dumoulot ? Oui ? Bon. Et ta mère ?

— Gropichard, a répondu Dumoulot, plein de bonne volonté. Gisèle Gropichard…

— Gropichard… Rien à espérer de ce côté-là. Ton grand-père… Dumoulot aussi ?

— Euh… ben, je crois, mais je l’ai pas connu.

— Aurais-tu des papiers à son nom ? Ou à celui de ton père ? Un certificat de baptême, un livret militaire, un livret de famille… Réfléchis, Gérard, c’est important !

— Je sais pas… faudrait que je cherche… Mais dites un peu ! Pourquoi c’est important ?

— C’est important parce qu’il est fréquent qu’au cours des siècles les noms patronymiques évoluent. Ils prennent une particule ou ils la perdent, ils ajoutent le patronyme d’une épouse, ils adjoignent le nom d’un lieu-dit, d’une propriété… Ce n’est pas toujours légal, mais ça se fait couramment. Il est donc tout à fait possible, et je dirais même hautement probable, qu’il y a un ou deux siècles, tes ancêtres directs s’appelaient du Moulot ou du Mouleau, ou du Mouleau de la Girardière ou Sagan du Moulot. Que les guerres, les révolutions, les mauvais mariages et les faillites aient fait évoluer ton véritable patronyme de du Moulot de Quelque Chose à jusqu’à Dumoulot de Rien du Tout ne serait pas vraiment surprenant, tu comprends ?

— Oui, je comprends, dit Gérard qui ne comprenait pas. Mais du Moulot ou Dumoulot, qu’est-ce que ça change ?

— Mais tout, mon ami, tout ! s’exclama Trois-cafés. Ça change tout ! La situation sociale, le respect des voisins, les meilleurs emplois, les réceptions, les salons parisiens, les invitations à la chasse, à l’Opéra, sur la Côte d’Azur, tout te dis-je ! Sans compter l’éventuel titre en déshérence qui pourrait t’échoir, ni les terres qui vont avec !

Il y avait déjà un bout de temps que Cottard était parti rejoindre la cantine de la Mairie et que Georges avait commencé à servir à déjeuner. Sous des prétextes divers, il ne s’éloignait jamais de notre table de plus d’un mètre cinquante et pas un mot de notre conversation ne devait lui échapper. Au regard fixe que portait Madame Françoise sur son Sudoku niveau Samouraï, je voyais bien qu’elle faisait semblant et qu’elle n’avait pas dû en perdre grand-chose non plus. Absorbé dans son effort soutenu pour ne pas perdre le fil, Dumoulot, qui n’avait pas encore touché à son œuf-mayo, le saupoudrait machinalement de sel depuis une dizaine de minutes. De son côté, et tout en parlant avec enthousiasme, Trois-cafés avait coupé le sien en cinq rondelles qu’il avait disposées devant lui dans son assiette comme les cinq points de la face d’un dé à jouer. De temps en temps, il se ménageait une pause dans son discours, choisissait avec circonspection une rondelle pour la porter lentement à sa bouche. Ensuite, ça ne manquait jamais, il repliait délicatement sa serviette en papier pour s’en essuyer le coin de la bouche avec distinction. Et moi, moi qui avais fini mon œuf depuis longtemps, je prenais mentalement des notes en attendant la suite. Je veux dire la suite du déjeuner et de cette sacrée histoire de particule.

Nos merlans venaient de surgir de la cuisine, portés par un Georges tellement courbé en deux pour mieux entendre ce qui se disait qu’on aurait dit un larbin obséquieux. Et pourtant, Georges, c’est pas son genre. L’arrivée des poissons frits avait interrompu la conversation et j’observais la situation sana rien dire : Dumoulot s’était plongé dans la contemplation de son assiette tout en titillant le pauvre animal de sa fourchette. On aurait bien dit qu’il réfléchissait. De son côté, Trois-cafés, qui lui avait subtilisé son œuf dur, le coupait en deux morceaux qu’il avalait en douce et sans cérémonie. Sous la photo du Puy de Dôme, le crayon toujours en l’air, Madame Françoise restait suspendue aux lèvres à présent muettes des deux débatteurs. Le silence allait devenir gênant quand tout à coup Dumoulot est sorti de sa torpeur.

— Attendez, attendez ! qu’il a dit brusquement en regardant Trois-cafés sous le nez. Vous voulez dire que je suis peut-être un aristocrate ?

— Absolument, et si je dis peut-être, c’est parce que je n’affirme jamais rien dont je ne sois certain.

— Et vous dites aussi qu’un titre de noblesse pourrait m’échouer ?

— Pas t’échouer, t’échoir, Gérard, t’échoir. C’est probable.

— Avec des terres ?

— C’est vraisemblable.

— Et un château ?  Y aura un château ?

— Pourquoi pas ? Cela s’est vu.

— Ah ben, dis donc ! s’extasia Dumoulot qui commençait à pas mal se voir en du Moulot. Ah ben dis-donc. Si je m’attendais ! Quand je pense que… Ah ben, dis-donc ! Et quand est-ce que je… je veux dire quand est-ce que tout ça… Enfin, vous voyez…

— Tu veux savoir quand tu pourras profiter de toutes ces choses ?

— C’est ça ! Quand ?

— Assez vite, assez vite, dit tranquillement Trois-cafés avec l’air de jauger les délais possibles. Bien sûr, il faudra faire une enquête généalogique pour créer, s’il n’existe déjà, un arbre le plus complet possible de tes ancêtres et observer les évolutions de ton nom de famille en remontant dans le temps jusqu’à ce que l’on tombe sur une particule nobiliaire.

— Et ça prendra longtemps ?

—Compte tenu de ta ressemblance frappante avec ce bon Alfred, à mon avis non, pas très longtemps.

— Ah ben tant mieux !

— Ensuite, quand nous aurons trouvé la particule et du même coup la famille dont tu es issu, il faudra examiner les membres vivants de cette famille, leurs liens de parenté, leurs patrimoines respectifs actuels ainsi que leur provenance, telle qu’héritage, mariage, réussite dans les affaires, etc…

— Dites-donc ! Ça fait beaucoup de boulot ça, non ? Et puis ça doit être super-compliqué !

— Mais non, Gérard, ce n’est pas si compliqué. Il suffit d’avoir un peu d’expérience. Tu vois, c’est un peu comme le Contrôle des Poids et Mesures pour notre ami Cottard : avec l’expérience, ça devient facile.

— Mais j’en ai pas, moi, d’expérience ! Je travaille au métro !

— Gérard, voyons ! Il n’est pas question de faire cela toi-même ! Même moi, je ne pourrais jamais m’en sortir tout seul ! Il te faudra faire appel à des spécialistes, toute une équipe, des policiers, des notaires, des historiens, des architectes, des experts en œuvres d’art, des graphologues, des psychologues, des médecins…

— Pourquoi des médecins ?

— Tu sais, Gérard, quand on constitue de telles équipes, il est toujours bon d’avoir un médecin avec soi.

— Mais ça doit couter une fortune, tous ces gens, là, se mit à geindre Dumoulot. J’ai pas les moyens, moi… Je travaille au métro !

Il avait commencé à se ratatiner dès le début de l’énumération des spécialistes. A présent, tête baissée et fourchette en main, il achevait de disperser son merlan aux quatre coins de son assiette. Au bout d’une minute ou deux, il sembla reprendre un peu d’espoir. Il avait dû faire secrètement le compte de ses économies car, du ton de quelqu’un qui vient de se décider à un grand sacrifice pour une bonne cause, il dit :

— Bon, faudrait compter combien à peu près ?

— Je ne sais pas moi ! répondit Trois-cafés en haussant les épaules. Quelque chose comme deux à trois mille euros…

— Deux à trois mille !

— Par mois, précisa Trois-cafés.

— Alors, c’est foutu ! Je travaille au métro…

 Atterrés ! Nous étions tous atterrés. La construction puis l’effondrement de son château en Espagne avait bien de quoi consterner Dumoulot, mais aussi tous ceux qui en avait suivi le chantier, Georges, Madame Françoise et moi. Georges, qui en avait été jusqu’à envisager de sacrifier gracieusement une bouteille de mousseux pour arroser l’ascension sociale de l’un de ses meilleurs clients, remettait à regret sur son étagère la bouteille poussiéreuse qu’il avait gagnée six ans auparavant à la Foire d’Arpajon et tirant sur des pipes en plâtre. Dans son coin, Madame Françoise écrasait une larme en affutant son crayon à Sudoku au-delà du raisonnable avec une lime à ongle pour se donner une contenance. Ce con de Cottard n’était pas là, mais s’il l’avait été, il aurait surement dit une connerie genre « condoléances ». Mais comme il était pas là, il a rien pu dire. Heureusement ! Même moi, j’étais atterré. En fait, atterré, c’est peut-être pas le mot juste. Navréserait peut-être plus adapté. Ou alors compatissant. Oui, compatissant, c’est mieux ! Attristé ? C’est pas mal non plus, attristé. Ah non ! Voilà ! J’ai trouvé !  Désolé ! C’est ça, j’étais désolé ! C’est bien désolé qui est le mot juste. Moi, j’essaie toujours d’utiliser le mot juste. C’est pour ça que j’ai toujours avec moi deux dictionnaires, le dictionnaire de l’Académie Française et un dictionnaire de synonymes. Ça, c’est quand j’écris, bien sûr ; parce que quand je parle, c’est pas possible. Deux dictionnaires ! C’est important le mot juste. Y a des tas de gens qui utilisent pas le mot juste, vous avez remarqué ? Ils prennent un mot qu’est pas celui qu’ils auraient dû prendre, un mot à côté, un mot exagéré, et même un mot contraire à ce qu’ils voulaient dire. Par exemple, à la place de « Nous étions tous atterrés », à tous les coups ils auraient dit « Nous étions tous bouleversés ». Bouleversé, ça veut dire « chamboulé », « secoué », « décomposé »… Mais c’est pas ça qu’ils étaient, Madame Françoise et Georges, sans même parler de moi. En fait, ils étaient compatissants et déçus ; compatissants au sort de Dumoulot et déçus que la belle histoire naissante dont ils étaient témoins tourne en eau de boudin. En un mot, ils étaient atterrés. Moi, c’est autre chose. J’étais pas vraiment compatissant au sort de Dumoulot, dont je me foutais quand même un peu beaucoup. J’étais pas plus déçu de la fin des espoirs de Dumoulot, et je trouvais même que c’était plus intéressant et même plus rigolo comme ça. Non, j’étais désolé, c’est-à-dire à la fois triste et compatissant et tout, mais seulement formellement, comme on est désolé que quelqu’un ait perdu son parapluie, mais qu’en fait on s’en fout pas mal. C’est pas que je me foutais complètement de Dumoulot, parce que perdre un château, c’est quand même pas pareil que perdre un parapluie, mais un peu quand même, parce que Dumoulot, avec ses histoires de combines foireuses pour revendre des tickets de métro portugais ou des sardines périmés, ou l’inverse, il en avait l’habitude, des déceptions ! C’était pas la première fois que je l’entendais dire « — Alors, c’est foutu ! ».

Pourtant, c’est à ce moment que Trois-cafés a relancé la partie en disant :

— Mais pas du tout ! Pourquoi cela serait-il « foutu », comme tu dis ?

— Ben si, c’est foutu, quoi ! Je travaille au métro, alors pensez !

— Mais non, mais non. Je connais des gens qui feraient ça pour rien ou presque.

— Ah ouais ? Combien ? Mille par mois ? Cinq cents ? Allez ! Même ça je pourrais pas ! Je vous l’ait dit, non ? Je travaille au métro…

— Bon, Gérard. Écoute-moi. Je ne voulais pas te le dire tout de suite, parce que ce n’est pas absolument certain, mais voilà : pour une question d’honneur qu’il ne m’appartient pas de révéler, Robert ne peut pas me refuser grand-chose. Alors si je lui demandais comme un service de s’occuper de ton cas, je suis persuadé qu’il le ferait.

— Robert ? Et qui c’est ce Robert ?

— Qui c’est ce Robert, s’agaça Trois-cafés en imitant Dumoulot. Qui c’est ce Robert ? Mais Robert Bompar de Colmont, voyons ! Le Grand Chancelier ! Il faudrait suivre, mon petit Gérard, sans ça on n’y arrivera pas. Bon ! Je résume : Robert et moi avons fait nos années d’études supérieures ensemble à la Fac d’à côté. Il est devenu Grand Chancelier et il m’est redevable. Or, et c’est là que ça devient intéressant… Tu me suis toujours, Gérard ? ll vient de créer à la Chancellerie la Commission de Recherche et de Vérification des Particules et Titres Nobiliaires. La COREVÉPATINO, autrement dit le Comité des Particules, est constituée de bénévoles membres de notre ordre et tous spécialistes des domaines que j’ai cités tout à l’heure. Si Robert le leur demande, ils prendront en charge ton affaire. Si, moi, je le demande à Robert, il leur demandera. Et si toi, tu me le demandes, il est fort probable que je le demanderai à Robert. C’est plus clair maintenant ?

Dumoulot transpirait sang et eau à essayer de comprendre ce que venait de dire Trois-cafés. Je voyais bien qu’il avait pigé les premières étapes du raisonnement mais qu’il avait des doutes sur l’avant dernière et qu’il butait probablement sur la dernière. C’était comme si je voyais son cerveau tourner à toute vitesse, mais au point mort. Georges, Madame Françoise et moi, bien sûr, on avait compris. Dans son excitation, Georges avait servi les babas au rhum dans les assiettes à merlan, Madame Françoise brûlait de demander à Trois-cafés un peu plus de détails sur cette affaire d’honneur qui liait le Grand Chancelier à notre bientôt-prince et moi, moi je me demandais pourquoi Trois-cafés ne s’exprimait pas un peu plus simplement, genre « tu me demandes à moi, je passe le bébé à Robert et ses gars font le boulot ».

Trois-cafés s’impatientait. Il répéta sa question :

— Gérard, tu m’entends ? Est-ce que c’est plus clair maintenant ?

Dumoulot restait silencieux, buté. On n’en pouvait plus de ce suspens. Alors, j’ai décidé de prendre la parole au nom de tout le bistrot :

— Hé ? Ho ? Dumoulot ? T’es encalaminé ? T’as les méninges prises en masse ou quoi ? Le monsieur te demande si tout ça c’est clair pour toi. Alors, respire à fond et réponds, sacré bonsoir, qu’on passe à la suite. On veut savoir, nous ! Alors ? C’est clair ou c’est pas clair ?

— Ben, te fâches pas, Ratinet, mais je suis tout embrouillé, là. La particule, les trois mille euros, le Chandelier, la Covérétapino, je sais plus où j’en suis, moi. Qu’est-ce qu’y veut, le monsieur ?

— C’est pas lui qui veut, c’est toi, et d’un ! Toi, tu veux une particule d’aristo, un titre d’aristo un château d’aristo et tout le tremblement, et de deux ! Lui, il peut t’aider à les avoir si tu lui demandes gentiment, et de trois ! Alors toi, tu lui demandes gentiment, et de quatre ! Et lui, il passe le bébé à son pote Robert qui lui en doit, et de cinq ! Et l’équipe à son pote fait le boulot, et de six ! Et tout ça gratos, et de sept ! Alors, tu fais pas chier, tu réfléchis plus, tu secoues bien la tête, tu demandes gentiment et tu dis merci ! Y a pas plus simple ! À toi !

Ce discours injonctif eut plusieurs effets : il entraina l’approbation entière et bruyante du cafetier qui envisagea à nouveau le sacrifice de sa bouteille de demi-sec, la surprise heureuse de la dame au Sudoku qui, depuis, n’a cessé de me vouer une admiration justifiée, l’approbation de Trois-cafés, sinon sur la forme de mon intervention, du moins sur le fond, le vide sidéral de ce con de Cottard, qui était toujours en train de se goinfrer à l’Hôtel de Ville aux frais des administrés. C’était déjà pas mal, et même beaucoup si l’on veut considérer la situation ex ante.  Mais le pompon, ce fut le déclenchement de la comprenette de Dumoulot, qui s’illumina d’un coup et fit, si j’ose dire, sa demande à Trois-cafés en bonne et due forme :

— D’accord, Stanislav, d’accord ! Demandez au Grand Chandelier de prendre mon affaire en main. S’il vous plait…

Trois-cafés, absolument ravi, dans un surprenant élan de tendresse, étreignit Dumoulot dans une accolade qui, quoique protocolaire, déstabilisa l’employé du métro au point qu’en retour, il tenta, mais sans succès, d’embrasser son bienfaiteur sur la joue.

— Considère que c’est chose faite, Gérard. Justement, je dois rencontrer Robert tard ce soir au siège de notre Ordre pour affaires nous concernant. J’y ajouterai ton cas. Je te tiendrai au courant du résultat de ma mission ici-même demain à la même heure.

— Super ! a commenté Dumoulot, à présent complètement débloqué. Et vous croyez vraiment que ça va marcher ?

— Sans pouvoir encore en jurer, laisse-moi te dire, mon cher ami, que j’en suis intimement convaincu. Maintenant, je dois tous vous laisser pour aller traiter quelques affaires personnelles, car il faut bien gagner sa vie. Donc, mes hommages, chère Madame et salut à vous, amis nouveaux mais déjà chers à mon cœur !

Trois-cafés resserra son bandana, rajusta un bouton de sa veste, traversa la salle du bistrot en trois enjambées et ouvrit grand la porte. Dehors, la tempête s’était calmée sans que nous nous en soyons aperçus. Il faisait gris mais il ne pleuvait plus. Mais, au moment où la silhouette en Prince de Galles s’est dessinée dans l’encadrement de la porte, un grand éclat de soleil a illuminé la rue, traversé la vitrine du café, projetant l’ombre immense de notre visiteur sur le parquet illuminé.

Là, j’ai quand même trouvé qu’il en faisait beaucoup, Trois-cafés…

Une fois Trois-cafés parti, on s’est retrouvés à nous regarder en chiens de faïence, comme des cons, surtout après que Cottard nous ait rejoint après son déjeuner à la cantine. Pour le mettre à niveau, Madame Françoise lui a raconté en détail tout ce qu’il avait manqué. Quand elle en est arrivée à l’histoire de la Commission des Particules et Machins-Trucs, j’ai bien cru voir dans le regard de Cottard comme l’ombre d’un doute, ou alors peut-être comme une trace d’ironie ou encore comme une étincelle d’amusement. En fait, Cottard, il était comme moi : il savait pas trop à quoi s’en tenir. On se disait qu’on verrait bien demain… si jamais il revenait, Trois-cafés !

Eh ben, il est revenu. Quand il a poussé la porte du bistrot il était pas encore dix heures, pas loin, mais pas encore dix heures, disons moins cinq, moins dix, est-ce que je sais moi ? Moins cinq ou moins dix, qu’est-ce que ça peut faire de toute façon ? On s’en fiche… Dedans, il n’y avait que Georges et moi, et dehors, il n’y avait pas de tempête. Il faisait un temps comme tous les jours, mi-figue mi raisin. Quand Trois-cafés est entré, y a pas eu de coup de tonnerre, y a pas eu de coup de soleil ; juste un grand type en Marcel et Prince de Galles qui a fait un pas dans la salle et qui a lancé joyeusement en se frottant les mains :

— Messieurs, je vous souhaite bien le bonjour. Comment vas-tu, mon cher Georges ? Je prendrais volontiers trois petits cafés… et peut-être aussi une ou deux tartines légèrement toastées, beurre demi-sel, marmelade, enfin comme d’habitude. Ça sera quand tu veux, Georges.

Tandis que Georges s’empressait de passer dans sa cuisine pour donner les instructions à son Sénégalais, Trois-cafés est venu se planter devant ma table :

— Et vous, Monsieur, comment-allez-vous ce matin ?

— Euh… ben, comme un mercredi…

Pourquoi j’avais dit ça ? Pourquoi j’avais sorti cette réponse à la con, ce truc idiot qui ne faisait plus rire personne depuis cent ans ? Ben si ! Faut croire que si ! Parce que, lui, il a ri. Il s’est esclaffé, même.

— Ah ! Comme un mercredi ! Ah ! Ah ! Alors ça, c’est amusant !

Au début, j’ai cru qu’il se foutait de moi. Faut dire qu’il aurait pu ! Mais non ! Il trouvait ça marrant ! Il riait vraiment ! Et même, il en redemandait :

— Il faut absolument que je pense à faire la blague à Robert demain. C’est qu’il n’a pas beaucoup l’occasion de rire en ce moment, le pauvre ! Comme un mercredi ! Ah ! Ça va l’amuser, ça !

J’en revenais pas de ce succès. Je décidai de pousser mon avantage :

— Dites Stanislav, quand vous la ferez à Robert, n’oubliez pas de changer le jour !

— Pardon ?

— Ben oui, parce que demain, on sera jeudi ! Pas mercredi, jeudi ! Faudra dire « comme un jeudi », sans ça, ça va pas marcher !

Alors là, il a explosé. Il riait tant qu’il a dû desserrer son petit foulard rouge.

— Pas mercredi, jeudi ! Ah ! C’est encore plus drôle avec jeudi ! Ah ! Je n’en peux plus ! Arrêtez, mon cher, arrêtez ! Vous voulez me faire mourir ?

J’arrêtai. Il se calma un peu et dénoua son bandana pour s’en essuyer les yeux avant de me dire :

— Dites-donc, Ratinet, vous êtes un sacré rigolo. Vous permettez que je vous appelle Ratinet ?

— De toute façon, que je lui ai répondu, vous serez pas le seul ! Alors, allons-y pour Ratinet ! Mais, dites, Stanislav, vous me dites Vous ! Je croyais que vous réserviez ça aux aristos, aux étrangers et aux femmes ! Faudrait savoir !

C’est alors qu’il a pris un petit temps pour récupérer son souffle. Ensuite, il a saisi par le dossier la chaise qu’était en face de moi et l’a retournée pour s’asseoir dessus à califourchon. Et puis, il m’a regardé bien dans les yeux et  il m’a dit :

— Bon ! Écoutez Ratinet, maintenant qu’on a bien ri, soyons sérieux un moment, voulez-vous ? Effectivement, je vous ai vouvoyé. Pourtant, vous n’êtes ni femme, ni étranger, ni noble, quoique sur ce dernier point, on ne soit jamais sûr de rien. Il n’empêche que je vous ai dit vous. Ça m’est venu naturellement, sans que je le décide ni même que j’y pense. En fait, c’est parce que je vous ai perçu différent.  Ah ! Mes trois cafés ! Merci, Georges !

Georges venait de déposer les trois tasses devant lui. Trois-cafés attendit que le bonhomme soit retourné en cuisine pour poursuivre.

— Voyez-vous, mon cher, dit-il presque à voix basse, vous n’êtes pas de la race des Georges, des Cottard et des Dumoulot. Georges est un brave cafetier sans conversation ni envergure et qui n’a d’autre intérêt que de servir un bon café. A première vue, Cottard m’apparait comme un être plutôt étroit, mesquin et probablement malveillant. Quant à Dumoulot, qu’il ait ou non une particule, cela ne change rien pour moi : je le vois plutôt comme un gentil imbécile. Mais vous, Ratinet, vous, vous êtes différent. Je sens confusément qu’il y a quelqu’un derrière cet aspect un peu bourru, quelqu’un d’intéressant, quelqu’un de valeur, quelqu’un que j’aimerais connaître mieux. Voilà pourquoi, d’instinct, je vous ai vouvoyé. Allez, Ratinet, parlez-moi de vous ! Dites-moi qui vous êtes vraiment.

Si je m’attendais à un truc pareil ! Quelqu’un qui vous demande qui vous êtes , comme ça, d’un coup, sans prévenir, ça vous est déjà arrivé, à vous ? À moi, jamais. C’était la première fois. Quand vous comprenez que ce que le gars vous demande, c’est pas votre nom et votre adresse, ni si vous seriez pas par hasard le cousin à son beau-frère, ça vous fout un coup. Vous savez plus quoi dire. Moi, en tout cas je savais pas quoi dire. C’est vrai qu’il avait du jugement, le bonhomme. Il les avait drôlement bien cadrés, les Pieds Nickelés. Mais ce qui me perturbait le plus, c’était qu’avec le peu que je lui avais dit hier, il avait bien senti que j’étais pas comme eux, que j’étais différent… en mieux… au-dessus du lot, quoi !

Trois-cafés me regardait intensément, les sourcils levés, en attente, et moi, je me pressais le citron dans tous les sens pour trouver une réponse à la hauteur. Est-ce que c’était mieux de faire le modeste (mais non, je ne suis pas différent, Stanislav, je suis comme eux, je suis comme tout le monde ) ou d’aller dans son sens (différent ? Ah ! Vous avez remarqué…) ? Ou même de l’envoyer balader en lui disant que ça le regardait pas ? J’hésitais, j’hésitais tellement que ça j’allais pas tarder à devenir ridicule. Mais ce qui m’a sauvé, c’est quand Madame Françoise, Cottard et Dumoulot sont entrés dans le bistrot, l’un derrière l’autre. Comme ça, j’ai pas eu à répondre. Pas tout de suite en tout cas.

— Ah ! Chère madame ! Tout d’abord, laissez-moi vous présenter mes hommages matinaux !

À l’entrée des trois Stooges, Trois-cafés avait désenfourché sa chaise pour accueillir Madame Françoise comme si c’était la du Barry qui entrait dans la galerie des glaces.

— Euh… moi de même, M’sieur Stanislas, moi de même, qu’elle a dit, la Comtesse, un peu prise à froid par ces civilités.

— Stanislav, chère amie. Pour vous, c’est Stanislav ; et si j’osais, je vous demanderais bien de m’appeler Stan… Allez, j’ose ! Appelez-moi Stan ! Tous mes amis le font ! Allez, dites-le… S’il vous plait…

— Euh… Ben… Stan…

— Ah ! Merci, merci, chère amie. Eh bien, vous ne pouvez pas savoir comme je suis heureux de vous rencontrer ce matin !

— Ah ?

— Mais oui ! Figurez-vous qu’hier soir j’ai rendu visite au Grand Chancelier, Robert, votre ami Robert de Colmont. Eh bien, savez-vous qu’il se souvient très bien de vous, la jolie jeune femme brune qui vendait des journaux et des friandises devant la Fac de Droit !

— Vraiment ? a demandé Madame Françoise, juste pour la forme car, tout compte fait, elle croyait bien elle aussi se souvenir du jeune aristo moustachu.

— Absolument ! Absolument ! D’ailleurs, lorsque je lui ai dit que je vous avais rencontrée, je dois dire que cela lui a fichu un petit coup d’émotion dont je ne le croyais pas capable, lui d’ordinaire si sévère, si rigide ! C’est à se demander si… Non, non ! Ne répondez pas ! Je ne veux rien savoir ! Cela ne me regarde en aucune manière…

— Ah ? Vous croyez que…

Là, ça m’ennuie un peu, mais je vais devoir ouvrir une nouvelle parenthèse, parce que je sais des choses que vous savez pas et que, si je garde ça pour moi, vous risquez de pas tout comprendre. Alors voilà :

D’abord « Madame Françoise ». Vous vous demandez sûrement pourquoi je l’appelle tout le temps Madame Françoise. C’est simple, c’est parce que tout le quartier l’appelle comme ça. Alors maintenant, pourquoi tout le quartier l’appelle comme ça ? Ça, c’est un truc qui remonte à loin et qu’a duré pas mal de temps aussi. En fait, dans son gentil petit kiosque, Madame Françoise faisait pas que leur vendre des journaux, aux étudiants de la Fac de Droit. Comme elle aimait pas mal la jeunesse, et surtout les étudiants, les étudiants le lui rendaient bien. Faut dire qu’à ses débuts, elle était pas vilaine, Madame Françoise, et même plutôt pas mal d’après ce qu’on m’a dit.  Parmi les étudiants, ça s’était vite répandu : ça été d’abord « la fille du kiosque, elle couche ! » et puis : « Françoise, elle est super ! » et enfin avec les années : « Madame Françoise, elle veut bien ! » Le kiosque de Madame Françoise, c’était comme un guichet pour le septième ciel. Les étudiants, et parfois mêmes certains professeurs, venaient lui acheter Le Monde et lui demandaient un rendez-vous. Quand elle était d’accord, et c’était souvent, elle les emmenait dans un petit hôtel pas loin, ou alors, mais c’était exceptionnel et seulement juste avant la fermeture, ça pouvait se passer dans le kiosque, sur les invendus. Si l’hôtel faisait des prix aux étudiants mais pas aux professeurs, Madame Françoise, elle, ne faisait pas de différence : c’était gratuit pour tout le monde. Elle faisait ça pour le plaisir. Et puis, Madame Françoise a vieilli et pour elle, ça a été comme pour les journaux, y a eu de moins en moins de clients, et puis plus du tout. À la Fac de Droit, la tradition des visites au kiosque s’est perdue et dans le quartier, petit à petit, l’histoire de Madame Françoise a été oubliée. Mais le nom lui est resté.

Tout ça, c’est Madame Françoise qui me l’avait raconté, elle-même, à moi tout seul, un soir qu’on avait fait la fermeture de chez Georges — ce jour-là, ni Dumoulot ni ce con de Cottard ne s’étaient montrés — et qu’on avait fini la soirée sur le banc qu’est devant le kiosque abandonné en buvant deux – trois bouteilles de Boulaouane que j’avais négociées à Idriss, le petit Marocain qu’est toujours ouvert.

Mais dans son kiosque, elle faisait pas que vendre des journaux et donner de la joie aux membres de l’Université, Madame Françoise, et ça, c’est pas elle qui me l’a dit, non !  Je l’ai su par Toussaint. Toussaint ? Le petit-neveu à Madame Françoise ! Celui qu’est responsable de l’abri à vélo de la Marie ! Je vous l’ai dit ça ; non ? Bon, c‘est pas grave, on s’en fout ! Toujours est-il que Toussaint m’a dit que Madame Francoise, Le Monde, Paris-Match, les cartes postales, les barres de Mars et les chewing-gums Hollywood, c’étaient pas ses seuls sources de revenus. Elle donnait aussi un peu beaucoup dans la cigarette de contrebande. Au début en tout cas, parce qu’après les fausses cigarettes du Cow-Boy, elle s’est bientôt mise au hasch, aux amphétamines et au LSD qu’elle vendait aux gentils petits étudiants pour les aider à réviser leurs examens. Elle allait passer à l’étage au-dessus, cocaïne, héroïne et autre produits bio, mais les flics des stups ont fait une descente au kiosque et ils ont tout fermé. Madame Françoise a fait deux-trois mois de préventive et puis elle a été libérée. Non-lieu, vice de forme, je sais pas. En tout cas, elle a été complètement blanchie. Mais les flics la surveillaient, alors elle a jamais pu rouvrir le kiosque. C’est pour ça. Alors, maintenant, elle passe la moitié de son temps chez Georges. Elle dit qu’elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu’elle a gagné quand elle était en prison. Mouais… je vous dirais franchement, moi, j’y crois pas à son truc du Loto. Je crois plutôt qu’elle vit avec le fric qu’elle a accumulé quand elle était dealeuse. Mais quand je dis ça, je dis rien. Et puis, c’est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenthèse.

Bon ! Alors ! On en était au moment où Madame Françoise s’était persuadée qu’elle avait connu en gros et en détail le jeune futur Grand Chancelier, Robert Bompar de Colmont.

— Je ne crois rien du tout, chère amie, lui a répondu gentiment Trois-cafés.  Et surtout, je ne veux rien savoir.

Madame Françoise a insisté :

— Mais Robert vous a dit qu’on avait… ?

— Il ne m’a rien dit de semblable. Mais ce qu’il m’a dit, c’est qu’il aimerait beaucoup vous revoir pour parler du passé. Et comme, justement, il marie sa fille dans deux mois d’ici, très exactement les 16, 17 et 18, il m’a chargé de vous inviter. Ça se passera au château familial, en Haute Provence ; quatre cents invités triés sur le volet, deux orchestres, trois traiteurs, une vedette du music-hall dont le nom est gardé secret pour le moment… Ce sera une réception extraordinaire, les Colmont sont réputés pour cela ! Et puis, le mariage de la fille du Grand Chancelier, c’est un évènement ! Vous seriez logée au château, comme moi d’ailleurs. C’est un rare privilège car, certes, le château des Colmont est immense, mais quatre cents personnes… Vous imaginez !  Bref, Robert vous invite ! Vous pourriez parler du bon vieux temps de votre jeunesse, du kiosque à journaux et de la Fac de Droit. Vous avez tellement de choses en commun, m’a-t-il dit… et il serait tellement heureux que vous acceptiez. Alors ? C’est oui ?

Madame Françoise a minaudé un peu :

— Vous savez… trois jours, c’est beaucoup… et puis la Provence, c’est loin !  Je ne sais pas si je pourrai…

Quand elle a dit ça, moi, je savais bien qu’elle parlait pas de planning. Je la connais bien, moi, Madame Françoise. Elle voulait dire qu’elle avait pas les moyens, tout simplement. Mais elle osait pas. Parce que, quand on est pauvre, ça se fait pas de le dire, pas vrai ? Surtout devant un aristo en Prince de Galles qu’a pas l’air gêné aux entournures. Ça prouve simplement, et ça je m’en doutais depuis un certain temps, que son pactole du Loto, elle l’a déjà pas mal entamé. Ou alors qu’il était pas si gros. Mais l’autre, là, Trois-cafés, il la connaissait pas, la cliente. Il savait pas tout ça. Alors il a continué :

— Chère amie, considérez qu’il s’agit-là d’un événement exceptionnel ! Assister au mariage de la fille du Grand Chancelier ! J’en connais beaucoup qui se damneraient pour en être.  Voyons, voyons…. Vous avez pratiquement trois mois devant vous pour dégager votre agenda. Allez ! Dites oui ! Ça lui fera tellement plaisir !

— C’est que….

— Écoutez ! Il ne m’est pas possible de revenir devant Robert avec un refus de votre part. Alors voilà ce que je vous propose : je vous emmène là-bas dans ma voiture. Elle est très confortable, vous verrez, et je suis un conducteur tout ce qu’il y a de prudent. Nous voyagerons avec le comte et la comtesse de Varengeville à qui j’ai déjà promis de les emmener. Un jeune couple absolument adorable. Comme je n’aime pas conduire trop longtemps, nous pourrions peut-être nous arrêter pour passer la nuit à Nuits-Saint-Georges chez les Boudard. Ce ne sont que des négociants en vin, mais ils sont charmants et ils ne demandent qu’à me rendre service. Alors, vous venez ? C’est d’accord ?

Je voyais Madame Françoise qui faisant semblant d’hésiter encore un peu, mais je avais bien que, maintenant que les questions financières étaient réglées, dans sa tête, elle n’avait plus de raison de refuser.

— C’est très tentant, vous savez…

— Allez, Françoise — vous permettez que je vous appelle Françoise — acceptez… Faites-le pour moi…

Et, dans une dernière moue languissante, Madame Françoise a cédé :

— C’est bien pour vous faire plaisir, Stan…

— Ah, merci, merci, merci ! Je vais téléphoner à Robert pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il sera aux anges ! Ah, que je suis content ! Je vais me mettre à la préparation de notre petite expédition dès demain et je vous en reparle très vite ! À présent, vous voudrez bien m’excuser, mais il faut que je voie notre ami Gérard.

Sur un petit nuage, Madame Françoise est partie s’asseoir à sa table sous la télévision où elle restée une bonne demi-heure les yeux dans le vague. Je l’imaginais en train de se demander quelle robe elle allait bien pouvoir mettre pour assister au mariage du siècle.

Si vous me demandiez ce que faisait Cottard pendant tout ce temps, je vous dirais bien qu’il faisait comme si il était pas là. En fait, il était là, mais il le regrettait parce qu’il voulait surtout pas parler à Trois-cafés because le déjeuner avec Hidalgo. Du coup, il s’était planqué derrière un journal qu’il avait ramassé sur le comptoir et il faisait semblant de consulter les annonces immobilières. De son côté, Trois-cafés était allé rejoindre Dumoulot à sa table, celle qu’est juste à côté de la mienne.

— Ah ! Gérard ! Mon ami ! J’ai beaucoup de choses à te dire. Tout d’abord, bonjour !

— Bonjour, Monsieur St… Je veux dire, bonjour Stanislav.

— Comme tu le sais, j’ai rencontré le Grand Chancelier hier soir.

— Alors ? a demandé Dumoulot, impatient. Il est d’accord ?

— Eh bien… a commencé Trois-cafés, hésitant.

— Il a pas voulu ! C’est ça, hein ? Il a pas voulu ! Ah, je le savais ! C’est foutu, hein ? Alors je vais continuer à travailler au métro toute ma vie ! C’est ça, hein ?

— Doucement, mon petit Gérard ! Doucement. Est-ce que j’ai dit une chose pareille ? Non, ce n’est pas foutu, comme tu dis. Il y a simplement que ça a été plus difficile que je ne le pensais. Robert a soulevé tout un tas d’objections, la plus sérieuse, je dois dire, étant qu’il existe en Belgique une famille d’assez récente noblesse qui porte le nom de du Moulhault depuis le début du dix-huitième siècle. Robert connait bien cette puissante famille très fortunée et il ne voudrait pas leur causer d’ennuis en leur découvrant brusquement un héritier de plus. Je lui ai fait valoir que les liens du sang sont les liens du sang et que, si les Moulot et les Moulhault faisaient partie de la même lignée, ce qui demeure possible, t’en exclure a priori constituerait une faute grave contre la justice divine et l’honneur de la Chancellerie. J’ai dû faire pression de tout mon poids qui, crois-moi, n’est pas négligeable pour qu’il se rende à cet argument.

C’est à ce moment que Trois-cafés s’est aperçu que Dumoulot le regardait avec des yeux vides.

— Gérard ? Tu me suis, Gérard ? a-t-il demandé.

— Ben… euh… a répondu Dumoulot, hagard.

— Bon ! Je résume, a repris Trois-cafés patiemment. Au début, le Grand Chancelier n’était pas d’accord pour rechercher tes titres de noblesse parce qu’en le faisant, il avait peur de créer des gros soucis à des amis à lui. Mais je lui ai expliqué que s’il ne le faisait pas, c’est avec moi qu’il aurait des soucis. Ça l’a convaincu. Tu y es maintenant ?

— Ben… euh…

Là, moi qui avais tout entendu, j’en pouvais plus et, presque sans le vouloir, je suis intervenu :

— Gérard, regarde-moi ! Le monsieur te dit que le Chancelier, au début, il voulait pas, mais que maintenant, il veut bien ! T’as compris, Gérard ? T’as compris ?

Il y a eu comme une petite lueur dans le regard de Dumoulot et un léger frémissement de ses narines.

— Ah ! Merci, Ratinet, merci ! a commencé Trois-cafés. Je crois que sans vous…

Mais Dumoulot l’a interrompu :

— Mais alors, ça marche. Ça va marcher ! Je vais l’avoir, mon château !

— Doucement, Gérard, doucement ! Premièrement, si cela reste tout à fait possible, le château n’est pas encore certain. Deuxièmement, il y a une condition.

— Ah ? Y a une condition ? Y a une condition ! Je savais bien que c’était foutu !

— Mon petit Gérard, a dit Trois-cafés sur un ton qui exprimait le découragement, est-ce que vous vous rendez compte de ce que votre pessimisme a de décourageant pour quelqu’un qui ne cherche qu’à vous aider ? Est-ce que vous vous rendez compte que pour vous obtenir ce que vous souhaitez, j’ai dû batailler pendant plus d’une heure avec mon ami Robert, au point que je pourrais en avoir perdu son amitié ? Est-ce que vous vous rendez compte que pour obtenir son consentement, j’ai dû promettre d’abandonner définitivement certains des moyens qui me donnaient barre sur lui ? Et tout ce que je reçois de votre part en guise de remerciements, ce sont des plaintes paranoïaques et des jérémiades indignes d’un du Moulot ! J’en viens à me demander si je ne me suis pas trompé sur votre compte et si finalement vous n’êtes pas qu’un simple Dumoulot ! Tout cela pour une petite condition de rien du tout que vous n’avez même pas demandé à connaître ! Ah, vous me décevez, Gérard, vous me décevez énormément !

À voir les gouttes de sueur qui commençaient à perler au front de Dumoulot, j’ai réalisé qu’il n’avait pas compris grand-chose à la tirade de Trois-cafés. Il allait falloir que j’intervienne à nouveau, parce que je l’aime bien, moi, Dumoulot. C’est vrai que c’est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir, mais il est pas méchant pour deux sous. C’est pas comme l’autre, là, ce con de Cottard. Alors je l’aime bien, moi, Dumoulot et je suis intervenu.

— Écoutez, Stanislav. Je crois qu’on va pas s’en sortir. Vous voyez bien qu’il comprend rien à ce que vous dites. Faut dire — le prenez pas mal — que vous y mettez pas du vôtre, non plus. Vous vous écoutez des fois ? « une faute grave contre l’honneur de la Chancellerie… se rendre aux arguments… des plaintes paranoïaques… des jérémiades indignes… des moyens qui vous donnaient barre sur le Chancelier… » et puis quoi encore ?   Même moi, des fois, j’ai du mal. Alors Dumoulot, vous pensez ! Vous savez pas à qui vous causez, mon vieux ! Dumoulot, il est gentil, il est franc comme l’or, c’est un livre ouvert, mais y a rien d’écrit dessus. Y a que des dessins, un peu comme une bande dessinée pour moins de sept ans. Alors voilà ce que je vous propose : vous m’expliquez à moi et je lui explique à lui. Ça sera beaucoup moins pénible comme ça. Alors ? C’est quoi cette condition ?

Là, j’ai bien vu que je l’avais impressionné, Trois-cafés. Tout aristo et bien habillé et cultivé et tout qu’il était, il venait seulement de comprendre  qu’avec son langage tout fleuri et bien propre et bien correct qu’on lui avait appris dans ses écoles, il était pas foutu de se faire comprendre de la moitié d’un abruti comme Dumoulot. Ah si ! Je maintiens ! La moitié d’un abruti !Je vous l’ai dit tout à l’heure : je l’aime bien Dumoulot — d’ailleurs, en passant, c’est bien pour ça que j’allais faire l’interprète — mais c’est quand même la moitié d’un abruti. Au moins.

— Décidément, Ratinet, vous êtes surprenant, a répondu Trois-cafés en me regardant d’un air admiratif. Alors, je vais vous dire : votre proposition m’agrée et j’accepte votre truchement de grand cœur. Veuillez donc expliquer à notre ami que la condition de la Chancellerie est la suivante …

J’ai pas pu m’empêcher de l’interrompre :

— Dites, Stanislav… « votre proposition m’agrée !», « j’accepte votre truchement !»… Vous avez encore des progrès à faire, vous savez ? Personne cause plus comme ça de nos jours. Bon ! Ça fait rien, on s’en fiche ! Je suis tout ouïe, pour parler comme vous. Allez zou ! Envoyez la soudure !

Et Trois-cafés m’a expliqué que son copain Robert ne pouvait pas demander au Comité des Particules de travailler sur le cas Dumoulot, même s’il s’appelait du Moulot, parce qu’il était pas membre de l’Ordre. Pas grave, qu’il a dit Trois-cafés. Suffira qu’il fasse une demande d’inscription à titre de postulant (ça, ça veut dire quelqu’un qu’est pas membre mais qui voudrait bien). Le hic, c’est qu’il faut payer une cotisation. C’est pas cher, mais quand même un peu : 450 euros pour l’année.

— Holà ! j’ai dit. Pas cher ? Peut-être pour vous, Monseigneur ! Mais pour Dumoulot … ! Il travaille au métro,  vous vous rappelez ? Et vous pensez qu’il pourrait aligner 450 balles comme qui rigole ? Non… C’est foutu !

— Pas du tout, qu’il a objecté, l’autre. Il y a une formule à 45 euros par mois résiliable à tout moment. 45 euros ! Ce n’est pas le Pérou, quand même !

J’ai que non, que c’était pas le Pérou et que je pourrai sans doute faire passer ça.

— Il ne me paraît pas opportun de dire dès à présent à notre ami qu’une fois sa particule et ses titres confirmés, il deviendra de droit membre à part entière et devra acquitter une cotisation annuelle de 2250 euros.

— Alors, c’est foutu ! Il voudra jamais !

— Réfléchissez, Ratinet. Quand nous en serons là, avec particule, terres et château, on peut imaginer que notre ami du Moulot n’aura plus de problème d’argent, non ?

J’ai dû reconnaitre que c’était pas idiot et j’ai traduit tout le bazar à Dumoulot. Il a un peu tordu le nez sur les 45 euros de cotisation par mois, mais Trois-cafés lui a rappelé que, compte tenu de sa ressemblance avec le Moulot de la Jardinière, la période d’étude et les 45 euros par mois ne dureraient surement pas longtemps. Le « pas longtemps » lui a suffi et il a accepté.

— Parfait, parfait, a dit Trois cafés. Alors, maintenant, Gérard, vous me préparez tout de suite une feuille de papier avec vos nom, prénom, date de naissance, adresse, profession, noms, prénoms et dates de naissance du père et de la mère et quarante-cinq euros pour le premier mois de cotisation. C’est urgent. Il faut que je remette tout ça à Robert avant minuit avec ma lettre de parrainage parce que c’est ce soir que la Chancellerie ferme le registre des inscriptions pour l’année. Eh oui, c’est fâcheux mais le nombre maximum de candidatures pour cette année a été atteint hier soir. Si par malheur votre dossier complet n’était pas enregistré ce soir, il faudrait attendre jusqu’à janvier prochain pour le présenter. Ce n’est pas ce que nous voulons, n’est-ce pas, Gérard ? Bon ! Je vous laisse préparer tout ça. Pendant ce temps-là, je vais en terrasse rédiger ma lettre de parrainage. Ah ! Georges ! Si cela ne t’ennuie pas, je prendrai mes trois cafés dehors. Tartines grillées, marmelade et beurre demi-sel, n’est-ce pas ? Comme d’habitude…

Puis, se tournant vers Dumoulot :

— Allez, Gérard, la machine est lancée ! Vous êtes content, j’espère ?

Et sans attendre la réponse, il est sorti, sans voir qu’il avait l’air plutôt gêné, le du Moulot potentiel. Mais moi je savais bien pourquoi : c’est qu’il avait pas un Kopeck sur lui.

Ne pas avoir d’argent sur soi, c’est une question de principe chez Dumoulot. C’est même plus que ça, c’est une religion. C’est pas qu’il soit radin, non… Ce serait plutôt qu’il aime pas dépenser. Jamais un sou dans la poche, pas de carte de crédit, déjà, ça lui évite la tentation de payer son coup quand ça serait son tour. Ensuite, c’est vrai qu’il règle son ardoise à Georges tous les mois, mais il mange et il boit chez Georges, il lit le journal de Georges, il regarde la télé de Georges et quand il est pas chez Georges, il est dans le métro ou chez lui. Dans le métro, il voyage gratis, bien sûr, et chez lui c’est pareil, je veux dire qu’il paie pas de loyer. Comment ça se fait ? Je sais pas ; une combine quelconque, j’imagine. Bon, c’est pas le sujet. On s’en fiche ! Toujours est-il que comme ça, il dépense pas grand-chose, Dumoulot. Ça lui permet d’économiser pour entrer de temps en temps dans une affaire super-prometteuse avec son beau-frère pour cent ou deux cents balles et de les perdre automatiquement dans le mois qui suit.

Donc, ce matin-là comme les autres matins, Dumoulot n’avait pas d’argent sur lui. Probable qu’il en avait pas beaucoup non plus à la maison, parce que le métro, hein, comme employeur… enfin, bon, c’est pas le sujet. Donc Dumoulot est pauvre et comme tous les pauvres, il est timide, et comme tous les timides, il ose pas dire qu’il est pauvre. Alors, il avait pas dit à Trois-cafés qu’il pouvait pas payer la cotisation.

 Mais moi, je l’aime bien Dumoulot. Je voulais pas qu’il se ridiculise devant Trois-cafés ni surtout qu’il perde une chance de devenir châtelain. Et puis je me disais aussi que si je l’aidais un peu maintenant et que si jamais il devenait riche, gentil comme il est, il serait surement reconnaissant. Et puis, quarante-cinq euros, c’était pas la ruine non plus, pas vrai ?

Je me suis approché et je lui ai demandé à l’oreille, parce que fallait pas que les autres entendent, des fois que ça leur donne des idées :

— T’as combien sur toi ?

— Euh, ben tu sais bien… Rien…

— Ouais, bon, écoute, je te les prête les quarante-cinq balles. Tu me les rendras quand tu seras vicomte. D’accord ?

Aux anges, qu’il est passé, Dumoulot ! Et ému en plus !

— Ah, mon Ratounet, qu’il m’a dit, tu es vraiment un ami ! Bien sûr que je te les rendrai, tes euros, et plus encore ! Dès que tout ça sera réglé, tu verras ça, tu verras ça…

Je lui ai pas dit que j’espérais bien voir ça, et dans pas trop longtemps si possible. Je lui ai pas dit non plus que j’aimais pas beaucoup qu’il m’appelle son Ratounet. C’était pas le moment, j’ai trouvé. Je lui ai simplement refilé les billets en même temps qu’une grande claque dans le dos en lui disant :

— Mais oui, mon vieux, mais oui, on verra ça plus tard. C’est pas important. Maintenant, va remplir ta feuille d’identité. Trois-cafés va pas tarder à revenir.

Quarante-cinq euros pour gagner la reconnaissance éternelle d’un futur propriétaire terrien, c’était pas trop cher payer, non ? Et encore, c’était que de l’argent prêté, pas de l’argent donné. Et si jamais ça marchait pas, si le foutu Comité des Tarticules et des Pitres Nobiliaires trouvait rien, je pourrais toujours réclamer le remboursement à l’employé du métro. Ça mettrait peut-être le temps, mais j’y arriverai surement. Mais bon ! Y avait pas de raison, ça allait marcher… Sûr que ça allait marcher ! Trois-cafés l’avait dit.

Trois-cafés a fini par rentrer de la terrasse. Il a ramassé le fric et la feuille d’identité des Dumoulot et il s’est dirigé vers la porte en déclamant :

Adieu, chers compagnons, ou plutôt À demain !
Je me rends de ce pas porter ce parchemin
Jusques en les bureaux de la Chancellerie
Exercer mes pouvoirs et ma sorcellerie
Pour établir les droits du sire du Moulot.
Que Dieu vous protège et vous maintienne au chaud !

Décidément, il en faisait quand même beaucoup, Trois-cafés.

Il a porté sa main vers le becquet de la porte, mais il s’est ravisé et, comme un automate, l’index tendu devant lui, il a pivoté lentement sur les talons jusqu’à pointer la table de Cottard, lequel était toujours passionnément plongé dans les petites annonces immobilières.

A SUIVRE

Esprit d’escalier n°1

Cette photo mystérieuse au premier abord a été publiée ici pour la première fois il y aura 13 ans dans quelques jours. Elle pourrait être par exemple celle de l’intérieur d’un coquillage cloisonné, ou de la pénétration d’un projectile dans un fluide à forte viscosité, ou encore, si on lui faisait subir une rotation de 90 degrés dans le sens rétrograde, d’une fantaisie gravée de M.C. Escher.
Elle a été prise (en couleurs) au rez-de-chaussée du musée d’Art Contemporain de Chicago, depuis le point central de la volée de l’escalier principal. L’axe de l’objectif était vertical et visait  le lanterneau en toiture.
J’aime l’imbrication ces formes étranges et pourtant géométriques.

C’est cette photo qui m’a donné l’idée d’entreprendre cette série qui comporte aujourd’hui 74 photographies et que j’ai intitulée « Esprit d’escalier », titre dont chacun, peut-être, appréciera le double sens.

1302-ESPRIT D'ESCALIER

ET DEMAIN :

TROIS CAFÉS

Les petits cons

Couleur café n°30

La Coupole, Boulevard du Montparnasse, Paris

Quand je vois ces jeunes crétins en T-shirt siglé qui, l’air ennuyé, traversent la Coupole derrière leurs parents ravis, et même parfois, leurs grands-parents rayonnants,

Quand je vois ces grands dépendeurs d’andouilles jeter un œil blasé sur la salle encore à moitié vide,

Quand je vois ces petits cons entrer ici sans rien savoir de ce que ceux qui les y amènent aujourd’hui y ont un jour connu ou auraient aimé connaitre,

Quand je vois ces godelureaux débraillés s’asseoir dans cette salle sans la moindre idée de ce qu’ont pu être ici les soirées bruyantes et enfumées des après France-Galles, les après-midi oisives où Ferdinand Lop venait vendre ses essais philosophiques et, à défaut, ses portraits de Jeanne d’Arc, les tardifs déjeuners du dimanche où apparaissaient, hiératiques, le Premier Secrétaire du Parti Socialiste, son chapeau noir, son écharpe rouge et sa fausse indifférence,

Quand je vois tout cela, je me dis que je donnerais beaucoup pour être à leur place.

Les Particules élémentaires

Rediffusion de Critique aisée n°202 

Publiée en avril 2020, je rediffuse cette critique aisée parce que ça fait longtemps qu’on a rien eu de Houellebecque. Avant de la republier, je l’ai relue, bien sûr, et je l’ai trouvée bonne, ma critique ! Elle est bonne et en plus elle est bonne, comme disait je ne sais plus qui  à propos de je ne sais plus quoi. De plus, elle m’a fait réaliser  que j’avais totalement oublié ce livre et donc, pour finir, comme elle est bonne, elle m’a donné envie de le relire. C’est l’avantage de perdre la mémoire, l’un d’entre eux en tout cas. 

Les Particules élémentaires
Michel Houellebecq – 1998
Collection J’AI LU – 317 pages – 42,65 Francs

Avertissement : ceci n’est pas une Critique Aisée habituelle. Ce n’est pas parce que l’écrivain est d’importance : j’en ai traité d’autres. Ce n’est pas que le livre m’ait emporté spécialement : au moment où j’écris ces lignes je ne l’ai pas encore terminé. C’est moins une critique qu’un commentaire, une généralisation de l’analyse d’un morceau choisi à l’ensemble de l’œuvre, une tentative de décryptage de certaines techniques de Michel Houellebecq. Quand j’ai commencé ce papier, c’était pour le placer dans le Journal de Campagne. Mais il a pris trop d’importance pour ma rubrique champêtre. Alors, le voici déguisé en Critique Aisée n°202.

Il y a quelques jours, j’avais pris la décision, probablement définitive, d’abandonner le Voyage au bout de la nuit au moment où, de son côté, Bardamu abandonnait son cabinet médical (voir à ce propos le numéro 24 de ce Journal de Campagne). Ceci fait, j’ai réalisé que je risquais de devenir, probablement définitivement, l’esclave docile des séries US. Alors, tel un Cicéron1 tristounet exilé en Thessalie2, j’ai regardé la bibliothèque qui fait face au bureau de ma Thébaïde3de l’Aisne. Mon œil blasé, qui n’attendait pas grand-chose d’un examen par trop nonchalant, aperçut quand même, écrasé entre un gros Joyce4 et un encore plus gros Churchill5, un petit « J’AI LU » tout moche, tout corné, achevé d’imprimer le 1er août 2000 et acheté la même année pour 42,65 Francs. Les pages étaient jaunies et le livre Continuer la lecture de Les Particules élémentaires →

Trois cafés (24)

(…) Puis, se tournant vers Dumoulot :
— Allez, Gérard, la machine est lancée ! Vous êtes content, j’espère ?
Et sans attendre la réponse, il est sorti, sans voir qu’il avait l’air plutôt gêné, le du Moulot potentiel. Mais moi je savais bien pourquoi : c’est qu’il avait pas un Kopeck sur lui.

Ne pas avoir d’argent sur soi, c’est une question de principe chez Dumoulot. C’est même plus que ça, c’est une religion. C’est pas qu’il soit radin, non… Ce serait plutôt qu’il aime pas dépenser. Jamais un sou dans la poche, pas de carte de crédit, déjà, ça lui évite la tentation de payer son coup quand ça serait son tour. Ensuite, c’est vrai qu’il règle son ardoise à Georges tous les mois, mais il mange et il boit chez Georges, il lit le journal de Georges, il regarde la télé de Georges et quand il est pas chez Georges, il est dans le métro ou chez lui. Dans le métro, il voyage gratis, bien sûr, et chez lui c’est pareil, je veux dire qu’il paie pas de loyer. Comment ça se fait ? Je sais pas ; une combine quelconque, j’imagine. Bon, c’est pas le sujet. On s’en fiche ! Toujours est-il que comme ça, il dépense pas grand-chose, Dumoulot. Ça lui permet d’économiser pour entrer de temps en temps dans une affaire super-prometteuse avec son beau-frère pour cent ou deux cents balles et de les perdre automatiquement dans le mois qui suit.

Donc, ce matin-là comme les autres matins, Dumoulot n’avait Continuer la lecture de Trois cafés (24) →

Pure réaction

Il y a quelques années, j’avais publié ici dans un article et dans son commentaire quelques aphorismes de Nicolás Gómez Dávila (1913-1994). Dàvila, écrivain colombien, était un réactionnaire assumé. Mais il critiquait aussi bien les conservateurs que les progressistes.
Pour moi, Dàvila est un heureux mélange de Philippe Murray et de Caton (pas l’ancien, hein !, pas celui qui voulait détruire Carthage, l’autre, Caton d’Utique bien sûr , le  copain versatile de César et de Pompée !)
Chacune de ces sentences mérite qu’on s’y attarde quelques instants. Après, on pourra juger si l’on est d’accord ou non. Mais d’abord : réfléchir. 

Le pur réactionnaire n’est pas un nostalgique qui rêve de passés abolis, mais le traqueur des ombres sacrées sur les collines éternelles.

Les nations actuelles ne sont pas des peuples, mais des sécessions victorieuses de la plèbe.

L’émigration est le dernier recours du réactionnaire.
Le dernier recours du révolutionnaire est la terreur.

Tolérer ne doit pas consister à oublier que ce qu’on tolère ne mérite que de la tolérance.

L’intégration croissante de l’humanité ne fait que lui faciliter le partage des mêmes vices.

Se rebeller contre l’inévitable et se résigner à l’évidence : c’est ce qui Continuer la lecture de Pure réaction →

Trois cafés (23)

(…) Et tout ce que je reçois de votre part en guise de remerciements, ce sont des plaintes paranoïaques et des jérémiades indignes d’un du Moulot ! J’en viens à me demander si je ne me suis pas trompé sur votre compte et si finalement vous n’êtes pas qu’un simple Dumoulot ! Tout cela pour une petite condition de rien du tout que vous n’avez même pas demandé à connaître ! Ah, vous me décevez, Gérard, vous me décevez énormément !

À voir les gouttes de sueur qui commençaient à perler au front de Dumoulot, j’ai réalisé qu’il n’avait pas compris grand-chose à la tirade de Trois-cafés. Il allait falloir que j’intervienne à nouveau, parce que je l’aime bien, moi, Dumoulot. C’est vrai que c’est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir, mais il est pas méchant pour deux sous. C’est pas comme l’autre, là, ce con de Cottard. Alors je l’aime bien, moi, Dumoulot et je suis intervenu.

— Écoutez, Stanislav. Je crois qu’on va pas s’en sortir. Vous voyez bien qu’il comprend rien à ce que vous dites. Faut dire — le prenez pas mal — que vous y mettez pas du vôtre, non plus. Vous vous écoutez des fois ? « une faute grave contre l’honneur de la Chancellerie… se rendre aux arguments… des plaintes paranoïaques… des jérémiades indignes… des moyens qui vous donnaient barre sur le Chancelier… » et puis quoi encore ?   Même moi, des fois, j’ai du mal. Alors Dumoulot, vous pensez ! Vous savez pas à qui vous causez, mon vieux ! Dumoulot, il est gentil, il est franc comme l’or, c’est un livre ouvert, mais y a rien d’écrit dessus. Y a que des dessins, un peu comme une bande dessinée pour moins de sept ans. Alors voilà ce que je vous propose : vous m’expliquez à moi et je lui explique à lui. Ça sera beaucoup moins pénible comme ça. Alors ? C’est quoi cette condition ?

Là, j’ai bien vu que je l’avais impressionné, Trois-cafés. Tout aristo et bien habillé et cultivé et tout qu’il était, Continuer la lecture de Trois cafés (23) →

Message mensuel d’octobre

Compte tenu de son succès, je n’ai aucune raison de modifier mon message mensuel du mois dernier, au contraire. Je vais donc vous le resservir intégralement ce mois-ci. Voici : 

J’écris des mots. Ça fait maintenant dix-sept ans que j’écris des mots, régulièrement, tout le temps, partout, le matin dans les cafés, l’après-midi dans les jardins, le soir chez moi… J’écris des petites chroniques d’humeur, des critiques de cinéma, de théâtre et de littérature ; j’écris des histoires courtes, quelques pages, des nouvelles, un peu plus longues, et même des romans, trois courts et deux de bonne longueur. J’ai même deux longs inachevés dans mes tiroirs. Depuis treize ans, je fais paraître tous ces écrits sous forme de feuilleton dans ce blog, Le Journal des Coutheillas.  Ensuite, ils paraissent en livre broché et en format Kindle chez Amazon. Pour y accéder, tapez seulement « Philippe Coutheillas » dans la case « recherche » d’Amazon.fr

Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle.  Mais ce soir là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

LA MITRO et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres nouvelles revisitent aussi bien l’assassinat de Jules César que les jeux Continuer la lecture de Message mensuel d’octobre →

Le texte, Coco, le texte ! 

Sur YouTube, on ne trouve pas que des Labradors qui parlent, des arbres qui tombent, et des avions qui se posent de travers. On peut y trouver aussi du théâtre, et du bon. Je ne parle pas de ces médiocres captations de mauvaises pièces de boulevard périphérique, mais de théâtre classique (Molière, Marivaux, Musset, Hugo…) interprété par les meilleurs comédiens que la France peut compter, ceux de la Comédie Française¹. 

Depuis 2020, une quarantaine de pièces de théâtre ont ainsi été réalisées par la Comédie Française et diffusées sur YouTube.
Les spectacles que l’on peut y trouver ne sont pas des représentations traditionnelles telles qu’on peut les voir dans les salles de la Comédie. Ce sont en fait des versions améliorées de ce que l’on appelle une « lecture à la table ». Dans le monde du théâtre, m’a-t-on dit une lecture à la table, c’est la première étape dans la création d’un spectacle. C’est une répétition dans laquelle les comédiens, réunis autour d’une table et munis du texte de l’œuvre qu’ils commencent à répéter, lisent leur rôle. Il n’y a pas de décor, pas de costumes, pas de scénographie. Le texte est filé d’un bout à l’autre, en présence de tous les comédiens et du metteur en scène. Le travail est orienté sur la familiarisation des comédiens avec le texte et la recherche du sens. 

Ce que présente la Comédie Française et qui a pour titre générique « Théâtre à la table » se rapproche Continuer la lecture de Le texte, Coco, le texte !  →