Ceci est la suite de l’article » Mon Antigone » publié hier
(…) Dans la Tragédie Grecque, il y a la forme et le fond.
Le fond, grosso modo, c’est que l’homme n’échappe pas à son destin (la femme non plus, d’ailleurs). Quoi qu’il fasse, son sort a été fixé par les dieux ; il ne pourra y échapper. Œdipe tuera son père et épousera sa mère et tout et tout. Et les auteurs modernes n’y changeront rien. Ils garderont la recette : la Guerre de Troie aura quand même lieu et Créon fera mourir Antigone.
Terrible et passionnant….
Et puis il y la forme… Ah ! la forme ! C’est le récitant qui présente, raconte ou annonce les personnages et les évènements, le chœur antique qui fait pratiquement la même chose mais en se lamentant, les apostrophes emphatiques, les épiclèses (pour les nuls : épithètes homériques) somptueuses que s’adressent les personnages.
Magnifique et somptueux…
Il n’y a pas que le fond et la forme. Il y a aussi les personnages. J’allais oublier les personnages. Ils ont des noms étranges, à coucher à la belle étoile. Il y a toujours des Rois maitres d’eux-mêmes comme de l’univers, des Reines infidèles, de jeunes vierges et princesses innocentes et obstinées, des princes dissipés et violents, de nobles amoureux, des servantes, des gardes, des bergers, mais aussi des dieux et des demis. Et à la fin tous mourront, enfin presque tous, sauf les dieux et les demis, bien entendu.
Prévisible et terrifiant…
Le fond, la forme, les personnages… J’allais oublier les morts. C’est très important les morts dans la Tragédie Grecque. Elles sont toujours violentes. Il y a du sang dans les piscines, des yeux crevés, des mains coupées, des enfants cuits au court-bouillon, des jeunes filles emmurées, des princes déchiquetés par des hydres, des rois défenestrés…
Épouvantable et inventif…
Bref, il y a tout ça dans la Tragédie Grecque. Mais qu’avait donc de si spécial l’Antigone d’Anouilh pour inspirer mon Homéotéleute et Polyptote ? Je le sais aujourd’hui, je l’ai identifié en revoyant la pièce : c’est le prologue dit par le récitant. Ce texte de deux minutes, le voici. Imaginez le dit par Louis Jouvet.
Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. C’est minutieux, bien huilé depuis toujours. La mort, la trahison, le désespoir sont là, tout prêts, et les éclats, et les orages, et les silences, tous les silences : le silence quand le bras du bourreau se lève à la fin, le silence au commencement quand les deux amants sont nus l’un en face de l’autre pour la première fois, sans oser bouger tout de suite, dans la chambre sombre, le silence quand les cris de la foule éclatent autour du vainqueur et on dirait un film dont le son s’est enrayé, toutes ces bouches ouvertes dont il ne sort rien, toute cette clameur qui n’est qu’une image, et le vainqueur, déjà vaincu, seul au milieu de son silence…
C’est propre, la tragédie. C’est reposant, c’est sûr… Dans le drame, avec ces traîtres, avec ces méchants acharnés, cette innocence persécutée, ces vengeurs, ces terre neuves, ces lueurs d’espoir, cela devient épouvantable de mourir, comme un accident. On aurait peut-être pu se sauver, le bon jeune homme aurait peut-être pu arriver à temps avec les gendarmes. Dans la tragédie, on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents, en somme ! Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution. Et puis, surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu’on na plus qu’à crier, pas à gémir, non, pas à se plaindre, à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir. C’est ignoble, c’est utilitaire.
Là, c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin !
Tout le monde comprendra qu’avec une telle définition, j’aie voulu la faire, mon Antigone.

chargé — j’ai une mémoire photographique presque absolue — de trois demis pression, un verre de Morgon, un autre de bourgogne aligoté, deux cafés dont un allongé, un croque-monsieur, une tarte du jour et deux tickets de caisse, je pousse légèrement du pied la chaise en osier inoccupée qui se trouve devant moi. Le siège se déplace de trois centimètres environ, ce qui demeure caché aux yeux de la serveuse par le plateau de service qu’elle porte devant elle d’une main encore sûre. Le pied de la chaise se trouve à présent sur le trajet de sa Ranger gauche. La pointe de la chaussure ne heurte que légèrement le barreau d’osier bigarré mais, en retardant d’un tiers de seconde le mouvement 
