(…) je pris l’habitude de lui envoyer une à deux fois par semaine une carte postale, une carte postale de n’importe où, de n’importe quoi, avec juste un petit mot dessus, un petit mot de rien du tout, quelque chose comme « Meilleur souvenir de la Tour Eiffel » écrit au dos d’une vue de Notre-Dame. Je pensais que que ni le message ni la photographie n’étaient importants ; ce qui devait compter c’était de recevoir du courrier : « Nano, encore une carte postale pour vous ». C’est du moins ce que je croyais. J’espère ne pas m’être trompé car combien de vues de l’Arc de Triomphe sous toutes ses coutures, du Sacré-Coeur sous tous les angles, de l’Avenue de l’Opéra à toutes les époques Nano a-t-elle reçues ? Cette habitude a duré longtemps, deux ans, trois peut-être et puis je n’ai plus envoyé de cartes postales parce que Nano n’’était plus là pour les recevoir. C’est l’une de ces cartes postales qui a déclenché Le Cujas. Un de ces jours, je vous dirai comment et pourquoi.
Cette carte postale, c’est celle-ci :

Je la rencontrai à l’étal d’un marchand de souvenirs de la rue Soufflot. Au milieu des bérets basques multicolores, des Tour-Eiffel-Porte-clés et des parapluies d’urgence, au même prix que les chromos de l’Arc de Triomphe et de la Place du Tertre — trois cartes pour 1 euro — elle dénotait pourtant par la qualité de la photographie et l’originalité de la scène représentée. Au verso, sans fioritures, elle disait son titre : « Etudiants – Boulevard Saint-Michel – 1935 ». Je l’achetai aussitôt (avec une Place Pigalle et un Pont Alexandre III) et l’adressai à Nano, non sans y avoir porté au dos une message plein d’esprit dont je n’ai gardé aucun souvenir. Par contre, je gardai une copie de la photo.
La scène était intéressante : en premier plan, la terrasse d’un café ; en arrière plan un bout de la salle avec son comptoir bordé de cuivre ; assis en terrasse, au premier plan, deux hommes et une femme partagent des boissons chaudes et des viennoiseries ; c’est donc l’heure d’un petit déjeuner ; la femme a vu qu’on les prenait en photo et elle regarde l’objectif ; les deux hommes discutent entre eux ; aujourd’hui nous dirions que le grand brun ressemble à un conseiller ministériel, l’homme au chapeau à un dandy du monde de l’édition et qu’aucun des deux ne ressemble à un étudiant. Mais rappelez vous que nous sommes en 1935. Alors va pour ‘’étudiants’’ ! Mais pas pour ‘’étudiante’’ ! En aucun cas, et même en 1935, cette fille ne peut être étudiante. Alors que pourrait-elle être ? Modiste, coiffeuse, vendeuse au Printemps ?
Toujours à la terrasse, mais au second plan, il y a deux hommes assis. Eux aussi ont vu le photographe et celui qui porte un chapeau semble y trouver à redire et vouloir dire deux mots à l’importun, tandis que celui qui porte la casquette paraît vouloir le raisonner. Drôle d’allure, ces deux-là ; probablement pas du quartier !
À l’intérieur de la salle, largement ouverte sur la terrasse, on aperçoit un client en bleu de travail et casquette — sûrement un ouvrier — et, au delà du comptoir, une femme à chignon et air placide — à coup sûr la patronne — et à côté d’elle un jeune homme en tablier vert, son garçon de café.
Voilà huit personnages bien marqués dans leur accoutrement et leur attitude, auxquels on pourra ajouter le photographe, neuf personnages en quête d’auteur, trois de plus que ceux de Pirandello.
Ça y est ! C’est décidé : je vais écrire sur eux, avec eux. Mais qui sont-ils ? Sur cette photo, qui est là ?
Il va falloir d’abord leur créer une ébauche de personnalité, une ébauche seulement car, par expérience, je sais, et je ne suis pas le seul à le dire, qu’au cours de l’écriture, chaque personnage prendra de plus en plus d’indépendance, jusqu’à en devenir éventuellement incontrôlable. Il faudra aussi trouver ce qu’ils ont pu vivre avant le jour de la photo et, pour chacun, la raison de sa présence dans ce café, à cet instant, sur cette photo. Ensuite, il suffira de lâcher les chevaux…
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