Rome unique objet

Ce texte a été publié une première fois ici le 28 novembre 2015. Comme vous avez eu largement le temps de l’oublier, le voici à nouveau. Lisez-le comme un témoignage de ce que Rome fut il n’y a pas encore si longtemps.
Témoignage d’une Rome disparue, car on dit que les choses ont bien changé, là-bas. Surtourisme, bien sûr…

Si vous me demandiez de vous dire un lieu d’adoption, un lieu que j’aimerais particulièrement à cause des souvenirs qui s’y attacheraient, un lieu dont j’aurais tant reçu que je lui en serais éternellement reconnaissant, un lieu qui…, un lieu que…, alors, je vous dirais : ça, c’est Paris !
Paris, j’y ai vécu la plus grande partie de ma vie, je l’ai quittée un temps, c’est vrai, mais j’ai fait beaucoup pour y revenir, y compris changer de vie.
Mais Paris, j’y suis né. C’est ma ville mère, pas ma ville d’adoption.

Alors s’il fallait quitter ma ville, quitter ma mère, en trouver une nouvelle, alors ce serait Rome.

Pourtant, quand j’y suis arrivé pour la première fois, après quelques semaines de séduction, j’ai détesté Rome, Rome et sa saleté, Rome et sa chaleur, Rome et son désordre, Rome et son oisiveté, Rome et ses voleurs, Rome et sa superbe, Rome et ses Romains, Rome enfin que je hais…
Alors, j’ai quitté Rome, fâché.

Pendant plusieurs années, quand je disais que j’avais habité Rome et que j’avais détesté cette ville, personne ne voulait me croire, on me prenait pour un snob, ou pire, pour un américain.

Et puis, les années ont passé. Et presque à contre-coeur, un jour j’y suis retourné, une petite semaine, comme ça, pour faire plaisir. Et j’ai vu que Rome avait changé, et j’ai compris que j’avais changé.

Et depuis, maintenant que j’ai tout mon temps, presque chaque année, j’y retourne.

Bien sûr, Rome, c’est d’abord le forum, pas le Colisée, non, le forum, ou plutôt les forums qui pèsent de deux mille cinq cents ans d’histoire, et dont l’enchevêtrement et l’empilement font sentir toute la complexité, le chaos de cette période fondatrice. Puis Rome, c’est la renaissance, Michel Ange, Raphaël, et puis le Caravage, et puis les immenses richesses des palais des Doria Pamhyli, des Colonna, des Farnese, des Borghese. Rome c’est bien-sûr le Vatican, Saint-Pierre, Saint Jean de Latran, Santa Maria in Cosmedin.

Mais Rome, aujourd’hui, pour moi, ça commence toujours sur la Piazza della Rotonda, où je prends un café chez Di Rienzo dans la fraîcheur du matin, quand la place est encore presque vide et que le soleil commence à pointer derrière le Panthéon.RUE DE ROME

C’est la promenade qui mène au marché du Campo Dei Fiori, avec ses fruits, ses huiles, ses fleurs, ses pâtes en sachet, ses olives en vrac. C’est aussi les petites rues obscures, pavées de noir, qui mènent chez Corsi, sombre petite auberge, où l’on côtoie un évêque en civil et deux touristes en uniforme, et dont les murs sont recouverts de bouteilles de vins. C’est la glace surmontée de chantilly qui déborde du cornet en gaufrette et que l’on achète sur la Piazza Navona, juste en face de la fontaine de Bellini.

C’est la Via Condotti avec Louis Vuitton gauche, Gucci à droite, de belles romaines partout et les marches d’Espagne en ligne de mire. Et puis, Rome, depuis le haut des marches, quand le soleil se couche, c’est l’horizon de coupoles brillantes, de toits mats, de campaniles ajourés, qui se détachent à contre-jour sur la vague ligne d’horizon des collines bleues et des pins parasols.

Rome le soir, c’est diner dehors, au-delà du Tibre, sur la Piazza Santa Maria in Trastevere, devant l’église médiévale, et observer le manège des gitanes qui tournent autour des touristes en faisant voler leur robes multicolores.

Et la nuit, Rome, c’est le retour, dans la douceur, parmi les fontaines, au milieu des calèches, des Vespas et des joueurs de guitare.

J’aime Rome parce que c’est une ville où à chaque pas, on sent le poids de l’histoire. Mais j’aime Rome aussi parce que, du fait de la douceur de vivre, on s’en fiche.

Ici on ne parle parle pas de poids de l’histoire, juste d’une trace.

Trois cafés (5)

(…) Ça ! Quand il tient quelque chose, Georges, il lâche pas facilement le morceau ! Mais l’autre fait semblant de pas comprendre, ou alors il comprend pas, parce qu’il répond tranquille comme Baptiste :

— Dans trois tasses et au bar, et sans sucre, je te prie.

Georges s’est activé un moment sur sa machine, puis il a posé les trois tasses sur le zinc en disant :

— Et voilà, trois cafés. Ça fera 3,90, mon Prince, sans le pourboire.

Carrément agressif, le Georges. Je vous l’avais dit, il lâche jamais rien.

Trois-cafés — c’est comme ça qu’à partir de là j’ai décidé de l’appeler— Trois-cafés, donc, a fait comme si de rien n’était. Il a humé la première tasse en fermant les yeux, il en a bu une petite gorgée et l’a reposée délicatement sur le comptoir. Et puis il a ouvert les yeux et dans un grand soupir de satisfaction, il a dit :

— Excellent, le café. Remarquable même …

— Vous aimez ? a demandé Continuer la lecture de Trois cafés (5)

Journal intime – 9 décembre 2006

Champ de Faye
(…) Ces oublis me troublent de plus en plus, tant et si bien que j’en ai parlé au Docteur M., ma nouvelle généraliste, lors d’une visite il y a quelques jours. Elle m’a fait passer un petit test très simple, trop simple : dessiner une horloge marquant quatre heures moins vingt, me rappeler à dix minutes d’intervalle quatre noms entrevus sur un carton (merlan, peuplier, les autres j’ai oublié), dire si je me sens déprimé, et toute cette sorte de choses… J’ai eu l’impression de réussir le test, mais elle envoie néanmoins un rapport à l’hôpital Broca, qui me contactera pour des examens plus sérieux. J’en ai profité pour lui raconter, très à propos, l’histoire de celui qui vient consulter son médecin en lui disant « Docteur, je perds la mémoire. »-« Ah oui, et depuis quand ? »-« Depuis quand quoi ? » Succès moyen.

J’ai donc décidé cette nuit d’écrire une sorte de Continuer la lecture de Journal intime – 9 décembre 2006

Trois cafés (4)

(…) Alors, vous pensez ! Un type qu’arrive dans le bistrot de Georges à l’improviste et en Prince de Galles, et qui balance comme ça, sans prévenir, un « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » alors que personne le connait, ça peut surprendre, non ? Alors on est restée bouche bée. C’est pour ça.
Mais c’était pas fini, vous allez voir. Deux pas de plus et il était au zinc et, en détachant bien chaque mot, chaque syllabe, il a dit doucement et poliment à Georges : « Trois cafés s’il te plait. »

Comme ça, le type ! Trois cafés s’il te plait, qu’il demande ! Direct ! Gonflé quand même, non ? D’ailleurs Georges a pas tardé a réagir :

—   Je vous les sers tout de suite, mon Prince, ou on attend que vos amis arrivent ? qu’il a dit, Georges, en insistant bien sur le Vous tout en nous faisant un clin d’œil bien appuyé.

Là je fais une parenthèse : un peu plus tard, quand on a pu reparler tranquillement de tout ça, j’ai demandé à Georges si c’était à cause du costume qu’il l’avait appelé « mon Prince ».

— Non, qu’il a dit Georges. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il avait, le costume ? C’est juste Continuer la lecture de Trois cafés (4)

Trois cafés (3)

(…)En fait je me rappelle plus très bien. Mais ce que je me rappelle, c’est que dehors, il faisait un temps de chien, une grosse averse avec des bourrasques glacées. C’est peut-être ça qui m’a donné l’impression que la porte s’était ouverte brusquement. Ben oui, la différence entre le calme dedans et la tempête dehors. Ça ou le coup de tonnerre qu’a éclaté en même temps qu’il ouvrait la porte. 

Bon, c’est pas grave, on s’en fiche. Brusquement ou pas, la porte s’est ouverte et il est apparu. Très grand, très maigre, efflanqué même. Il portait un drôle de costume, je veux dire un costume comme on en voit pas tous les jours par ici, un costume bizarre, plutôt gris clair, à carreaux. Quand je dis qu’il était à carreaux, le costume, vous risquez de vous faire une fausse image, parce qu’un costume à carreaux, moi je trouve ça plutôt vulgaire. Mais là, pas du tout, au contraire. Le tissu était plein de petites lignes noires plus ou moins serrées. Sur la veste, ça formait comme des carreaux, plus ou moins gris. Pareil sur le gilet en dessous et pareil sur le pantalon. Plutôt chic, le bonhomme. Plus tard, Dumoulot m’a dit que c’était un Prince de Galles. Pas le bonhomme, le costume. Ce qu’était moins chic — d’après Dumoulot qui s’y connait en élégances — c’est qu’à la place d’une chemise-cravate comme il aurait fallu, il portait une sorte de ticheurte, blanc, un peu flasque, — un Marcel m’a soufflé Dumoulot — et un petit foulard rouge, genre bandana, bien serré autour du cou. Mais le plus bizarre, c’était pas le Prince de Galles ni le Marcel dessous, c’était qu’il était pas mouillé du tout. Le type : pas de parapluie, pas d’imper, pas de chapeau, rien, dehors il pleut des cordes et il est pas mouillé. J’ai toujours pas compris Continuer la lecture de Trois cafés (3)