Trois cafés (21)

Alors, maintenant, elle passe la moitié de son temps chez Georges. Elle dit qu’elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu’elle a gagné quand elle était en prison. Mouais… je vous dirais franchement, moi, j’y crois pas à son truc du Loto. Je crois plutôt qu’elle vit avec le fric qu’elle a accumulé quand elle était dealeuse. Mais quand je dis ça, je dis rien. Et puis, c’est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenthèse.

 Bon ! Alors ! On en était au moment où Madame Françoise s’était persuadée qu’elle avait connu en gros et en détail le jeune futur Grand Chancelier, Robert Bompar de Colmont.

— Je ne crois rien du tout, chère amie, lui a répondu gentiment Trois-cafés.  Et surtout, je ne veux rien savoir.

Madame Françoise a insisté :

— Mais Robert vous a dit qu’on avait… ?

— Il ne m’a rien dit de semblable. Mais ce qu’il m’a dit, c’est qu’il aimerait beaucoup vous revoir pour parler du passé. Et comme, justement, il marie sa fille dans deux mois d’ici, très exactement les 16, 17 et 18, il m’a chargé de vous inviter. Ça se passera au château familial, en Haute Provence ; quatre cents invités triés sur le volet, deux orchestres, trois traiteurs, une vedette du music-hall dont le nom est gardé secret pour le moment… Ce sera une réception extraordinaire, les Colmont sont réputés pour cela ! Et puis, le mariage de la fille du Grand Chancelier, c’est un évènement ! Vous seriez logée au château, comme moi d’ailleurs. C’est un rare privilège car, certes, le château des Colmont est immense, mais quatre cents personnes… Vous imaginez !  Bref, Robert vous invite ! Vous pourriez parler du bon vieux temps de votre jeunesse, du kiosque à journaux et de la Fac de Droit. Vous avez tellement de choses en commun, m’a-t-il dit… et il serait tellement heureux que vous acceptiez. Alors ? C’est oui ?

Madame Françoise a minaudé un peu :

— Vous savez… trois jours, c’est beaucoup… et puis la Provence, c’est loin !  Je ne sais pas si je pourrai…

Quand elle a dit ça, moi, je savais bien qu’elle parlait pas de planning. Je la connais bien, moi, Madame Françoise. Elle voulait dire qu’elle avait pas les moyens, tout simplement. Mais elle osait pas. Parce que, quand on est pauvre, ça se fait pas de le dire, pas vrai ? Surtout devant un aristo en Prince de Galles qu’a pas l’air gêné aux entournures. Ça prouve simplement, et ça je m’en doutais depuis un certain temps, que son pactole du Loto, elle l’a déjà pas mal entamé. Ou alors qu’il était pas si gros. Mais l’autre, là, Trois-cafés, il la connaissait pas, la cliente. Il savait pas tout ça. Alors il a continué :

— Chère amie, considérez qu’il s’agit-là d’un événement exceptionnel ! Assister au mariage de la fille du Grand Chancelier ! J’en connais beaucoup qui se damneraient pour en être.  Voyons, voyons…. Vous avez pratiquement trois mois devant vous pour dégager votre agenda. Allez ! Dites oui ! Ça lui fera tellement plaisir !

— C’est que….

— Écoutez ! Il ne m’est pas possible de revenir devant Robert avec un refus de votre part. Alors voilà ce que je vous propose : je vous emmène là-bas dans ma voiture. Elle est très confortable, vous verrez, et je suis un conducteur tout ce qu’il y a de prudent. Nous voyagerons avec le comte et la comtesse de Varengeville à qui j’ai déjà promis de les emmener. Un jeune couple absolument adorable. Comme je n’aime pas conduire trop longtemps, nous pourrions peut-être nous arrêter pour passer la nuit à Nuits-Saint-Georges chez les Boudard. Ce ne sont que des négociants en vin, mais ils sont charmants et ils ne demandent qu’à me rendre service. Alors, vous venez ? C’est d’accord ?

Je voyais Madame Françoise qui faisant semblant d’hésiter encore un peu, mais je avais bien que, maintenant que les questions financières étaient réglées, dans sa tête, elle n’avait plus de raison de refuser.

— C’est très tentant, vous savez…

— Allez, Françoise — vous permettez que je vous appelle Françoise — acceptez… Faites-le pour moi…

Et, dans une dernière moue languissante, Madame Françoise a cédé :

— C’est bien pour vous faire plaisir, Stan…

— Ah, merci, merci, merci ! Je vais téléphoner à Robert pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il sera aux anges ! Ah, que je suis content ! Je vais me mettre à la préparation de notre petite expédition dès demain et je vous en reparle très vite ! À présent, vous voudrez bien m’excuser, mais il faut que je voie notre ami Gérard.

Sur un petit nuage, Madame Françoise est partie s’asseoir à sa table sous la télévision où elle restée une bonne demi-heure les yeux dans le vague. Je l’imaginais en train de se demander quelle robe elle allait bien pouvoir mettre pour assister au mariage du siècle.

A SUIVRE 

ET DEMAIN…
ESPRIT D’ESCALIER N°73

Les portraits de Proust : le timide

« (…) les mêmes défauts s’étaient au contraire exagérés chez Saniette, au fur et à mesure qu’il cherchait à s’en corriger. Sentant qu’il ennuyait souvent, qu’on ne l’écoutait pas, au lieu de ralentir alors, comme l’eût fait Cottard, de forcer l’attention par l’air d’autorité, non seulement il tâchait, par un ton badin, de se faire pardonner le tour trop sérieux de sa conversation, mais pressait son débit, déblayait, usait d’abréviations pour paraître moins long, plus familier avec les choses dont il parlait, et parvenait seulement, en les rendant inintelligibles, à sembler interminable. Son assurance n’était pas comme celle de Cottard qui glaçait ses malades, lesquels aux gens qui vantaient son aménité dans le monde répondaient: «Ce n’est plus le même homme quand il vous reçoit dans son cabinet, vous dans la lumière, lui à contre-jour et les yeux perçants.» Elle n’imposait pas, on sentait qu’elle cachait trop de timidité, qu’un Continuer la lecture de Les portraits de Proust : le timide →

Mon cinéma

J’aime le cinéma. Autour de moi, chacun sait que j’aime le cinéma. Ces dernières années, j’ai même eu l’impudence d’écrire des critiques.

Le cinéma… Au début, le plus souvent, j’y allais avec mon ami René-Jean, accompagné par l’une ou l’autre de nos mères. Et nous voyions Quo Vadis ? au Normandie sur les Champs-Élysées. , La Guerre des Mondes au Paramount Opéra, Gunga Din à L’Escurial des Gobelins. Il y avait des Esquimaux Gervais, des Actualités, de la publicité Jean Mineur, un documentaire et même parfois une attraction. Après l’entracte, venait enfin le film. Pendant le générique, d’excitation, nous sautions sur nos sièges, nous donnions des coups de pieds dans les dossiers devant nous, nous lisions tous haut les noms des premiers rôles, nous imitions la musique du générique, nous étions énervés, joyeux, heureux. Plus tard, lorsque nous sortions sur le boulevard, le crépuscule était déjà là, et nous, sur le trottoir, un peu abrutis par le film, la musique de fin encore dans les oreilles, nous nous racontions les scènes du films et des morceaux de dialogue tandis que nos mères, l’une ou l’autre, imaginaient les moyens de rentrer chacun chez soi. Nous aimions les Westerns, c’était le début de leur belle époque, les films de guerre, ils étaient nombreux en ces temps de paix retrouvée, les films comiques de Bob Hope et ses blondes explosives et les films musicaux de Danny Kaye avec sa gentillesse et sa folie.

Et puis un jour, Continuer la lecture de Mon cinéma →

Inexorable tropisme

M. Glucksmann a été désigné triomphalement par les deux tiers de 120.000 votants comme candidat des socialistes et assimilés aux prochaines élections présidentielles. C’est un beau résultat pour un stagiaire, pour reprendre le grade que lui avait accordé Ségolène Royal, l’Euménide¹ qui tire plus vite que son nombril. Toutes mes félicitations !

Il n’est pas antipathique, le stagiaire, d’autant plus, on m’en a assuré, que pendant la campagne des primaires, il a été ferme sur la question de l’alliance éventuelle avec LFI : il semble que ce serait NON. Bon, moi je veux bien mais d’une part, je crois me souvenir que R.G. avait en son temps apporté son soutien à la NUPES qui incluait, ça j’en suis certain, La France Insoumise. D’autre part, et en cela il n’est pas différent des autres hommes de gauche, il est toujours pour l’abrogation de la mini-réforme de 2023 et pour le retour à une retraite à 62 ans, quand toute l’Europe l’a fixée à 65 ans au plus tôt. Cette position est impardonnable, intenable et disqualifiante.
Enfin, peut-on encore se demander quelle sera sa position lors des prochaines législatives quand, faute d’alliance avec LFI, le PS risquera Continuer la lecture de Inexorable tropisme →

Trois cafés (20)

(…) D’ailleurs, lorsque je lui ai dit que je vous avais rencontrée, je dois dire que cela lui a fichu un petit coup d’émotion dont je ne le croyais pas capable, lui d’ordinaire si sévère, si rigide ! C’est à se demander si… Non, non ! Ne répondez pas ! Je ne veux rien savoir ! Cela ne me regarde en aucune manière…
— Ah ? Vous croyez que…
Là, ça m’ennuie un peu, mais je vais devoir ouvrir une nouvelle parenthèse, parce que je sais des choses que vous savez pas et que, si je garde ça pour moi, vous risquez de pas tout comprendre. Alors voilà :

D’abord « Madame Françoise ». Vous vous demandez sûrement pourquoi je l’appelle tout le temps Madame Françoise. C’est simple, c’est parce que tout le quartier l’appelle comme ça. Alors maintenant, pourquoi tout le quartier l’appelle comme ça ? Ça, c’est un truc qui remonte à loin et qu’a duré pas mal de temps aussi. En fait, dans son gentil petit kiosque, Madame Françoise faisait pas que leur vendre des journaux, aux étudiants de la Fac de Droit. Comme elle aimait pas mal la jeunesse, et surtout les étudiants, les étudiants le lui rendaient bien. Faut dire qu’à ses débuts, elle était pas vilaine, Madame Françoise, et même plutôt pas mal d’après ce qu’on m’a dit.  Parmi les étudiants, ça s’était vite répandu : ça été d’abord « la fille du kiosque, elle couche ! » et puis : « Françoise, elle est super ! » et enfin avec les années : « Madame Françoise, elle veut bien ! » Le kiosque de Madame Françoise, c’était comme un guichet pour le septième ciel. Les étudiants, et parfois mêmes Continuer la lecture de Trois cafés (20) →

La Négresse Blonde

L’autre jour, un ami que j’aime
Qui sans doute se reconnaîtra
Pour peu qu’il voit ce poème,
La Négresse Blonde me donna.

 Bien sûr, j’avais lu Fourest!
Sacré Georges! Un vrai rigolo,
Qui fit rire de Strasbourg à Brest
Et parfois même à Saint-Malo.

Mais le retrouver maintenant
Après autant d’années passées
Dans un petit livre élégant
Surtout quand il n’est pas coupé

 Fait plaisir, et je ne peux pas
Vous priver d’un échantillon
De Phèdre montrant ses appâts
A Hippolyte, ce vrai couillon.

 » Dans un fauteuil en bois de cèdre
(à moins qu’il ne soit d’acajou),
en chemise, madame Phèdre Continuer la lecture de La Négresse Blonde →

Vu du pont

Couleur Café n°30

Café Beaurepaire, 1 rue de la Bûcherie, 13 mai 2019

Ça fait déjà presque un mois que la nef de Notre-Dame a brûlé et je ne suis toujours pas allé voir le désastre. La peur du choc peut-être. Mais en tant que vieux parisien et voisin, il va bien falloir que je lui rende visite. Je lui dois bien ça. J’y vais.

Pour éviter la trompeuse vue de face des tours, apparemment intactes, j’opère un large mouvement tournant par la place de l’Hôtel de Ville, puis par le pont Louis Philippe et le pont Saint-Louis. Je passe rapidement le long des grilles du square Jean XXIII dont les arbres ne permettent pas de voir la catastrophe dans toute son ampleur. Le pont de l’Archevêché offre une vue bien dégagée sur le flanc cathédrale. La première impression, c’est qu’elle est toujours là, et dans un premier temps, la disparition de la flèche se remarque à peine. Mais tout de suite après, c’est l’absence de toiture qui vous saisit, et puis les échafaudages tordus et calcinés, et puis les pierres noircies, et puis les flèches des grues. On a beau l’avoir vue à la télévision, Notre-Dame, à tous les instants de l’incendie, sous toutes les coutures, brûlant des flammes de l’enfer, fumant sous les lances des pompiers, refroidissant sous le regard des drones, la voir ainsi, en vrai, grandeur nature, sans couverture, ça en fiche un coup, on a l’impression de la voir frissonner sous le vent mauvais de ce fichu mois de mai.

Le pont de l’Archevêché n’a jamais porté autant de monde. En colère — mais contre qui, grands dieux ? — Continuer la lecture de Vu du pont →

Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (3)

Ce qu’il faut lire ? Mais je vais vous le dire, moi… quoique ce ne soit pas toujours facile quand il faut faire une sélection, car on ne peut pas tout lire, pas vrai ? Que lire, donc ? Du Coutheillas, bien sûr, oui, mais lequel ? 

— le Coutheillas de « Bonjour, Philippines!« , l’explorateur de civilisations aussi lointaines qu’antiques, le fin observateur de coutumes étranges, ancestrales et barbares, l’envoyé spécial sur le terrain des révoltes de clocher et des révolutions de palais ? 

— le Coutheillas d’ »Histoire de Noël« , le passeur de contes fantastiques ou terrifiants, ou les deux à la fois, le chroniqueur des campagnes glauques et des tours jumelles, l’arpenteur des chemins creux qui ne vont nulle part et des tunnels routiers qui vont vers la liberté, le conteur des cantous enfumés et des palais byzantins, l’exorciste de permanence, le témoin de la fin du monde ? 

— le Coutheillas boulevardier, celui de « La Mitro » avec ses trépidantes histoires de cocus, ses portes qui claquent et ses situations explosives, ses trafics de sucre en poudre, ses flics dépassés et ses jours pas faits comme les autres ? 

— le Coutheillas journaliste enquêteur des « Disparus de la Rue de Rennes« , le whistle blower des scandales municipaux, le Savonarole des Continuer la lecture de Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (3) →