Le texte que vous allez lire est extrait de « Bonjour, Philippines ! », récit d’une mission de quelques mois que j’ai effectuée dans cet archipel au début des années 70. André Ratinet, l’ingénieur routier de la mission, n’était pas un imbécile heureux. Il était plutôt du genre imbécile râleur, craintif et casanier. Il n’avait jamais envie d’être là où il était. Il faut dire qu’il avait des raisons de penser de cette manière : il ne lui arrivait que des malheurs.
Ce type attirait la foudre. Une preuve parmi d’autres :
Chapitre 6 – Retour à Manille
Où l’on constate que contrairement à la foudre, la malédiction a encore frappé au même endroit et où l’on découvre les sports en vogue le dimanche à Manille
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— Nous venons d’atterrir à l’aéroport international de Manille. Il est 21 heures 15 et la température extérieure est de 90° Fahrenheit. Nous vous rappelons que votre ceinture doit rester attachée jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil…
Je ne prête même plus attention à la partie de l’annonce qui porte sur les armes. Lorsque nous sortons de l’aéroport, il est près de dix heures, et je ne pense qu’à ma chambre au huitième étage du Hilton.
Quelques heures auparavant, pendant le voyage en voiture entre Iligan et l’aéroport de Cagayan, Ratinet m’avait demandé de mes nouvelles. Brinquebalé par les chaos de la route, fatigué par mes jours de fièvre, et sans doute aussi vexé par le manque d’intérêt manifeste de mon conducteur, j’étais resté très laconique. Cela n’avait pas paru le troubler, car il avait embrayé aussitôt sur la narration de ses propres aventures.
Sur un ton mi- râleur mi- plaintif accompagné d’une nuance de reproche à mon égard, il me raconta la dernière de ses mésaventures. Comme on sait, trois jours plus tôt, il m’avait laissé à l’hôtel d’Iligan pour commencer la reconnaissance du futur tracé de la route de Butuan. Pour cela, il était équipé d’une voiture tout terrain avec chauffeur, de son appareil photo qu’il réservait aux photos professionnelles, du Leica que je lui avais prêté pour faire des photos de fleurs et de papillons, et de tout un tas de petits accessoires qui remplissaient son indispensable gilet multipoches.
Ce Leica était un bel appareil. Il me venait de mon père et avait fait l’admiration de Ratinet. Il était parti tout content du vrai travail de terrain qu’il aurait à accomplir, du crapahut difficile qu’il aurait à surmonter avec, en ligne de mire, la récompense de photos exceptionnelles. Les deux caméras autour du cou, il avait parcouru des kilomètres dans la jungle. A pied, il avait remonté des rivières, descendu des torrents, il avait rencontré des oiseaux magnifiques, des papillons somptueux, des fleurs étranges, et même un serpent antipathique. Il avait pris des dizaines de photos prometteuses.
Seulement voilà, Ratinet est Ratinet. Lorsque, embrumé par la fièvre, je lui avais confié mon appareil, je ne lui avais pas précisé qu’il n’était pas chargé en pellicule. Lui-même n’avait pas pensé à le vérifier. Et lorsque, après chaque photo, il avait manié de son pouce droit le petit levier d’avancement, ceci à trente-six reprises au moins, il n’avait pas remarqué sa faible résistance due à l’absence de ruban. Ce n’est que vers la fin de son expédition que, voulant remplacer la pellicule, il avait ouvert le Leica et constaté le drame. Grâce à ma négligence ou peut-être même avec mon aide, les dieux tout puissants, ligués une fois de plus contre André Ratinet, avaient réussi à gâcher son expédition tropicale.
Trop fatigué pour contester ma part de responsabilité dans cet échec et pas assez cruel pour ironiser sur l’obstination du sort contraire et la persistance de ses malheurs, je me suis rencogné contre la portière et l’ai laissé bougonner dans son coin. On verra plus tard que cette nouvelle mésaventure philippine ne serait pas pour lui la dernière.
(…)
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Bonjour, Philippines !









