Trois cafés (12)

(…) C’était clair comme le jour qu’il voulait surtout pas rencontrer la Maire ! Mais Trois-cafés insistait. On aurait dit qu’il se rendait compte de rien.
— Bon, écoute, Jules. J’ai l’intention de repasser ici demain à peu près à la même heure. Si tu pouvais y être aussi avec ton agenda, on pourrait s’organiser. D’accord, Jules ?
— D’accord, Stanislas.
— Stanislav, s’il te plaît. Stanislav !
Cottard était sauvé. Il suffisait que le lendemain, il vienne pas chez Georges . Mais c’était trop dur, il est venu. Quel con, ce Cottard !

Mais je raconte trop vite, là ! Faut que je fasse attention, je raconte toujours trop vite. Pour le moment, si on était pas encore demain, il commençait à être midi moins juste d’aujourd’hui. Ça serait bientôt l’heure de passer à table. Parce que tous les jours ou presque, Dumoulot, Madame Françoise et moi, on déjeune chez Georges. Pas ensemble, hein ! Dumoulot et moi à la même table et Madame Françoise, à la sienne, sous la photo du Puy de Dôme. C’est pas qu’on veuille pas d’une femme avec nous quand on mange. Non, on a même essayé, tous les trois, un temps, au début. Mais un jour, Madame Françoise a pris son couvert et elle est allée s’installer à la table du coin, là-bas. Pas un mot d’explication, rien ! Peut-être qu’on l’avait choquée ? Un truc qu’on aurait dit, une blague un peu raide, on sait pas. Et on saura jamais, parce qu’elle est jamais revenue déjeuner avec nous, Madame Françoise, et que nous, on n’ose pas lui demander pourquoi. Et d’ailleurs, on s’en fout un peu. Et depuis, elle déjeune toute seule en faisant des mots fléchés ou des Sudokus ou des trucs comme ça. Et Dumoulot et moi, on s’est aperçu que c’était pas plus mal, qu’on pouvait discuter de choses qu’on pouvait pas avant, par exemple parler femmes, faire des blagues sur les belles-mères et tout. Quand on est qu’entre hommes, qu’est-ce que vous voulez, c’est mieux pour causer, c’est connu.

Bon ! Mais ça, c’est pas important, on s’en fiche.

Cottard, lui, il déjeune jamais là. À midi moins dix pile, il décarre de chez Georges et il file tout droit à la cantine de la Mairie. Il dit qu’il faut qu’il y soit à l’ouverture, midi précises, parce qu’avant, c’est pas ouvert et qu’après, y a moins de choix. Il dit aussi que c’est pas bon, mais qu’il y va quand même parce qu’il y a droit. Et que quand on y a droit, on y a droit.

Quand Cottard sort du bistrot pour aller déjeuner, ça rappelle à Georges qu’il est moins dix et ça lui donne le signal pour activer le Sénégalais qu’est dans la cuisine. Le Sénégalais, il arrive le matin à six heures et il repart le soir à la fermeture à neuf heures. Entre temps, il sort pas de sa cambuse, on le voit jamais, on l’a jamais vu, on sait même pas si c’est le même Sénégalais tous les jours. D’ailleurs on sait pas non plus s’il est vraiment sénégalais. C’est Georges qui l’appelle « mon Sénégalais », alors nous, on le croit sur parole.

Bon, ça aussi, on s’en fiche. C’est pas le sujet.

Le sujet, c’est que, quand Dumoulot et moi on s’est assis à ma table, eh bien Trois-cafés aussi ! Je veux dire qu’il a tiré une chaise en disant « Vous permettez, Messieurs ? » et qu’aussi sec, il s’est assis à côté de Dumoulot. Dumoulot, il a rien osé dire, mais moi, si !

— Mais comment donc, cher Stanislav ! que j’ai dit comme si je parlais à mon assiette. Faites comme si vous étiez pas chez vous !

Le double-sens était clair, quand même, non ? N’importe qui aurait compris qu’il était pas forcément le bienvenu. Mais pas lui. Ou alors, il s’en foutait.

— Je vous remercie de votre hospitalité, mes amis. Et puisque vous m’invitez à votre table, pourrais-je connaître vos noms ?

Moi, j’aurais pas répondu. J’aurais fait celui qu’a pas entendu. Mais Dumoulot m’a pas laissé le temps de pas répondre. Tout de suite, l’air franc et plein de bonne volonté, il a dit :

— Lui, c’est Ratinet et moi, c’est Dumoulot. Gérard Dumoulot.

Quel besoin il avait de répondre à ce type, comme ça, comme si on avait gardé les vaches ensemble ? Bien sûr que c’était pour être gentil, bien sûr que c’était pour pas lui faire de peine, mais qu’est-ce qu’on en avait à faire de pas vexer Trois-cafés ? Il est gentil, Dumoulot, mais c’est vrai qu’il est trop gentil. Au passage, j’avais quand même appris qu’il s’appelait Gérard.

— Parfait, parfait, Messieurs ! qu’il a dit, Trois-cafés, en se frottant les mains. Et qu’est-ce qu’on mange de bon, par ici ?

Moi, un peu pour montrer que j’existais, un peu pour pas être totalement désagréable mais un peu aussi pour lui faire comprendre que j’étais pas complètement d’accord pour qu’il mange avec nous, j’ai répondu sans le regarder :

— C’est écrit là, sur l’ardoise qu’est sous la télé. De toute façon, y a pas autre chose !

— Voyons, voyons, qu’il a continué. Œuf-mayo, merlan frit et baba au rhum ! Mon Dieu ! Tout ce que j’aime !

Et, en se tournant vers la cuisine, il a clamé joyeusement :

— Eh bien Georges, je ne vais pas te compliquer la vie : pour moi, ce sera la même chose que mes deux amis ! Œuf-mayonnaise, merlan frit et baba au rhum !

De toute façon, y avait rien d’autre ! Je lui avais bien dit, pourtant ! Là, je me suis encore demandé s’il continuait pas à se foutre de notre gueule, par hasard. Mais brusquement, il s’est tourné vers Dumoulot et, l’air intéressé, il lui a demandé :

— Dis-moi, Gérard, Dumoulot, c’est Dumoulot ou du Moulot ?

A SUIVRE 

La madeleine, la biscotte et le pain grillé

par Lorenzo dell’Acqua 

Il m’en parlait chaque fois que je le rencontrais comme s’il était persuadé que je ne la connaitrais jamais alors que moi j’étais persuadé que cette lacune gustative n’aurait aucune conséquence sur la suite de ma carrière littéraire d’autant que j’avais découvert dans une revue spécialisée qu’il s’agissait en réalité d’une biscotte. Bien sûr, je n’avais pas osé le lui révéler de peur de lui infliger une peine à laquelle notre amitié n’aurait pas survécu. Plein de bienveillance à son égard, je l’écoutais me raconter inlassablement les méandres vaporeux de la sensation enivrante que procurait ce petit gâteau. Il le faisait avec une conviction exaltée non pas comme s’il en était l’auteur mais comme si lui aussi l’avait ressentie. Je me disais qu’à force d’y penser depuis sa petite enfance dans un village désolé du Bas de l’Aisne, il avait fini par s’en convaincre alors qu’il ne s’agissait que d’une trouvaille littéraire fumeuse relevant d’un sens consommé de la technique en vogue chez les conteurs du début du siècle (J’emploie à dessein le terme fumeuse pour évoquer ce que l’on nomme dans le langage d’aujourd’hui un joint ou un pétard).

Je m’étais aussi interdit de lui raconter un souvenir douloureux de ma Continuer la lecture de La madeleine, la biscotte et le pain grillé

Trois cafés (11)

(…)  En dix minutes il est chez Georges pour s’installer à sa table habituelle — quand il me prend pas la mienne — et regarder TMC ou BFM-TV en continu. Il dit qu’il TV-travaille. En général, vers trois heures, il retourne à l’Hôtel de Ville parce que c’est souvent à cette heure-là qu’il y a un pot de départ ou d’arrivée. Ensuite, il rentre directement chez lui et on ne le revoie chez Georges que le lendemain même heure.
Valait le coup, la parenthèse, pas vrai ? Vous saviez pas ça, hein !

On en était où, déjà ? Ah oui :

— Fichtre ! Contrôleur Général ! Ça n’est pas rien, ça !

— Ça, vous pouvez le dire, Monsieur Stanislav.

— J’en suis tout à fait conscient. Juste une remarque en passant, mon ami : Monsieur tout seul ou Stanislav tout seul iront très bien. Parce que je trouve que Monsieur Stanislav ça fait un peu interlope. Mais à propos, comment t’appelles-tu donc, que je puisse Continuer la lecture de Trois cafés (11)

Les guillemets

Voici ce que disait Proust il y a cent ans de cette agaçante manie qui consiste à parler entre guillemets. A l’époque du petit Marcel, on ne soulignait cet artifice que par une intonation spéciale (machinale et ironique, comme le dit le narrateur). Aujourd’hui, dans une époque de smileys, d’idéogrammes et d’acronymes infantiles, on croit bon de faire la même chose en y ajoutant ce geste stupide qui consiste à lever les deux mains à hauteur des épaules en dressant l’index et le majeur de chaque main de manière à former deux sortes de V, puis à plier ces quatre doigts à deux reprises. En ayant tracé ainsi dans l’espace deux guillemets de part et d’autre de son visage, on se croit autorisé, par cette typographie virtuelle, à dire n’importe quelle ânerie, pensant s’en être désolidarisé à l’avance par la mimique à la dernière mode.

« …et je remarquai, comme cela m’avait souvent frappé dans ses conversations avec les sœurs de ma grand’mère que quand il (Charles Swann) parlait de choses sérieuses, quand il employait Continuer la lecture de Les guillemets

Trois cafés (10)

(…) — Des affaires… des affaires de toutes sortes, mais essentiellement des affaires confidentielles. Tu comprendras certainement sûrement que je ne puisse en dire davantage. Mais assez parlé de moi. Parlons de toi à présent si tu veux bien. Que fais-tu dans la vie, mon ami ?
Je vois Cottard qui se rengorge immédiatement et déclare, faussement modeste
— Je suis Contrôleur Général Adjoint des Poids et Mesures à la Mairie de Paris.
— Fichtre ! dit Trois-cafés d’un ton admiratif. Contrôleur Général ! Ça n’est pas rien, ça !

Là, faut encore que j’ouvre une parenthèse. Il en a plein la bouche, Cottard, de son « Contrôleur Général adjoint des Poids et Mesures ». C’est vrai que ça ronfle bien comme titre. Mais moi, je sais ce qu’il y a derrière. Et derrière, y a rien ! Rien, je vous dis ! Je le sais, parce qu’un jour qu’il avait un peu bu, Cottard m’en avait raconté pas mal et ça m’avait mis la puce à l’oreille, vous comprenez. Alors après, j’avais cherché sur internet et puis aussi, j’avais pu discuter avec Toussaint, le petit-neveu à Madame Françoise, qui m’en avait appris encore un peu plus. Parce que Toussaint, il travaille dans la même maison que Cottard : il est responsable de l’abri à vélo de la Marie, alors il sait des choses ; c’est pour ça. Il est marrant Toussaint, il dit tout le temps qu’il faudrait… Bon, c’est pas important. On s’en fiche. Mais après ça, je savais tout sur le boulot de Cottard ! J’explique : c’est vrai que Cottard est Continuer la lecture de Trois cafés (10)