Les portraits de Proust : l’imbécile

(…) Le docteur Cottard ne savait jamais d’une façon certaine de quel ton il devait répondre à quelqu’un, si son interlocuteur voulait rire ou était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions de physionomie l’offre d’un sourire conditionnel et provisoire dont la finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos qu’on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais comme pour faire face à l’hypothèse opposée il n’osait pas laisser ce sourire s’affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter perpétuellement une incertitude où se lisait la question qu’il n’osait pas poser : «Dites-vous cela pour de bon?» Il n’était pas plus assuré de la façon dont il devait se comporter dans la rue, et même en général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire qui ôtait d’avance à son attitude toute impropriété puisqu’il prouvait, si elle n’était pas de mise, qu’il le savait bien et que s’il avait adopté celle-là, c’était par plaisanterie.

 À la Recherche du temps perdu
Du côté de chez Swann
Marcel Proust

ET DEMAIN :
Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (3)

Trois cafés (18)

(…) Trois-cafés resserra son bandana, rajusta un bouton de sa veste, traversa la salle du bistrot en trois enjambées et ouvrit grand la porte. Dehors, la tempête s’était calmée sans que nous nous en soyons aperçus. Il faisait gris mais il ne pleuvait plus. Mais, au moment où la silhouette en Prince de Galles s’est dessinée dans l’encadrement de la porte, un grand éclat de soleil a illuminé la rue, traversé la vitrine du café, projetant l’ombre immense de notre visiteur sur le parquet illuminé.
Là, j’ai quand même trouvé qu’il en faisait beaucoup, Trois-cafés…

Une fois Trois-cafés parti, on s’est retrouvés à nous regarder en chiens de faïence, comme des cons, surtout après que Cottard nous ait rejoint après son déjeuner à la cantine. Pour le mettre à niveau, Madame Françoise lui a raconté en détail tout ce qu’il avait manqué. Quand elle en est arrivée à l’histoire de la Commission des Particules et Machins-Trucs, j’ai bien cru voir dans le regard de Cottard comme l’ombre d’un doute, ou alors peut-être comme une trace d’ironie ou encore comme une étincelle d’amusement. En fait, Cottard, il était comme moi : il savait pas trop à quoi s’en tenir. On se disait qu’on verrait bien demain… si jamais il revenait, Trois-cafés !

Eh ben, il est revenu. Quand il a poussé la porte du bistrot il était pas Continuer la lecture de Trois cafés (18) →

Sans commentaire…

Les Femmes savantes
de Molière

Acte III – Scène III

VADIUS

Le défaut des auteurs dans leurs productions,
C’est d’en tyranniser les conversations ;
D’être au Palais, au Cours, aux Ruelles, aux Tables,
De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens,
Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens ;
Qui des premiers-venus saisissant les oreilles,
En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.
On ne m’a jamais vu ce fol entêtement,
Et d’un Grec là-dessus je suis le sentiment,
Qui, par un dogme exprès défend à tous ses sages
L’indigne empressement de lire leurs ouvrages.
(…)

ET DEMAIN : TROIS CAFÉS (18)

Trois cafés (17)

(…) C’est pas que je me foutais complètement de Dumoulot, parce que perdre un château, c’est quand même pas pareil que perdre un parapluie, mais un peu quand même, parce que Dumoulot, avec ses histoires de combines foireuses pour revendre des tickets de métro portugais ou des sardines périmés, ou l’inverse, il en avait l’habitude, des déceptions ! C’était pas la première fois que je l’entendais dire « — Alors, c’est foutu ! ».
Pourtant, c’est à ce moment que Trois-cafés a relancé la partie en disant :
— Mais pas du tout ! Pourquoi cela serait-il « foutu », comme tu dis ?

— Ben si, c’est foutu, quoi ! Je travaille au métro, alors pensez !

— Mais non, mais non. Je connais des gens qui feraient ça pour rien ou presque.

— Ah ouais ? Combien ? Mille par mois ? Cinq cents ? Allez ! Même ça je pourrais pas ! Je vous l’ait dit, non ? Je travaille au métro…

— Bon, Gérard. Écoute-moi. Je ne voulais pas te le dire tout de suite, parce que ce n’est pas absolument certain, mais voilà : pour une question d’honneur qu’il ne m’appartient pas de révéler, Robert ne peut pas me refuser grand-chose. Alors si je lui demandais comme un service de s’occuper de ton cas, je suis persuadé qu’il le ferait.

— Robert ? Et qui c’est ce Robert ?

— Qui c’est ce Robert, s’agaça Trois-cafés en imitant Dumoulot. Qui c’est ce Robert ? Mais Robert Bompar de Colmont, voyons ! Le Grand Chancelier ! Il faudrait suivre, mon petit Gérard, sans ça on n’y arrivera pas. Bon ! Je résume : Robert et moi avons fait nos années d’études supérieures ensemble à la Fac d’à côté. Il est devenu Grand Chancelier et il m’est redevable. Or, et c’est là que ça devient intéressant… Tu me suis toujours, Gérard ? ll vient de créer à la Chancellerie la Commission de Recherche et de Vérification des Particules et Titres Nobiliaires. La COREVÉPATINO, autrement dit le Comité des Particules, est constituée de Continuer la lecture de Trois cafés (17) →

Les portraits de Proust : la bêtise

(…) M. de Cambremer ne ressemblait guère à la vieille marquise. Il était, comme elle le disait avec tendresse, «tout à fait du côté de son papa». Pour qui n’avait entendu que parler de lui, ou même de lettres de lui, vives et convenablement tournées, son physique étonnait. Sans doute devait-on s’y habituer. Mais son nez avait choisi, pour venir se placer de travers au-dessus de sa bouche, peut-être la seule ligne oblique, entre tant d’autres, qu’on n’eût eu l’idée de tracer sur ce visage, et qui signifiait une bêtise vulgaire, aggravée encore par le voisinage d’un teint normand à la rougeur de pommes. Il est possible que les yeux de M. de Cambremer gardassent dans leurs paupières un peu de ce ciel du Cotentin, si doux par les beaux jours ensoleillés, où le promeneur s’amuse à voir, arrêtées au bord de la route, et à compter par centaines les ombres des peupliers, mais ces paupières lourdes, chassieuses et mal rabattues, eussent empêché l’intelligence elle-même de passer. Aussi, décontenancé par la minceur de ce regard bleu, se reportait-on au grand nez de travers. Par une transposition de sens, M. de Cambremer vous regardait avec son nez. Ce nez Continuer la lecture de Les portraits de Proust : la bêtise →

Trois cafés (16)

 (…) du ton de quelqu’un qui vient de se décider à un grand sacrifice pour une bonne cause, il dit :
— Bon, faudrait compter combien à peu près ?
— Je ne sais pas moi ! répondit Trois-cafés en haussant les épaules. Quelque chose comme deux à trois mille euros…
— Deux à trois mille !
— Par mois, précisa Trois-cafés.
— Alors, c’est foutu ! Je travaille au métro…

 Atterrés ! Nous étions tous atterrés. La construction puis l’effondrement de son château en Espagne avait bien de quoi consterner Dumoulot, mais aussi tous ceux qui en avait suivi le chantier, Georges, Madame Françoise et moi. Georges, qui en avait été jusqu’à envisager de sacrifier gracieusement une bouteille de mousseux pour arroser l’ascension sociale de l’un de ses meilleurs clients, remettait à regret sur son étagère la bouteille poussiéreuse qu’il avait gagnée six ans auparavant à la Foire d’Arpajon et tirant sur des pipes en plâtre. Dans son coin, Madame Françoise écrasait une larme en affutant son crayon à Sudoku au-delà du raisonnable avec une lime à ongle pour se donner une contenance. Ce con de Cottard n’était pas là, mais s’il l’avait été, il aurait surement dit une Continuer la lecture de Trois cafés (16) →

Pluraliste, France Inter ? 

Pluraliste, France Inter ?

Ouais… comme Le Monde, ou à peu près.
Moi, je ne connais pas Monsieur Sapin, je n’ai jamais rien lu de lui et dans toute ma vie, je n’ai pas dû avoir entre les mains plus de trois numéros de Valeurs Actuelles, cet hebdomadaire créé il y a soixante ans. Il paraît que M.Sapin devait tenir une chronique de deux minutes chaque dimanche soir sur France Inter. Vous vous rendez compte ? Deux minutes ! Le mal qu’il aurait pu faire en deux minutes ! Et le dimanche soir en plus ! À l’heure où tout le monde regarde le film sur TF1 ! Est-ce que vous réalisez  tout à fait qu’avec ses deux minutes, chaque dimanche soir, il aurait pu détruire cette belle entente humaniste, cet amical entre-soi, cette unanimité sarcastique, cette solide certitude de représenter le bien public et le bon goût sociétal, enfin tout ce qui règne entre les journalistes, les chroniqueurs et les animateurs de France Inter, tout ce qui les Continuer la lecture de Pluraliste, France Inter ?  →