C’est à John Clipperton (1671-1768) que l’on doit la disparition définitive de l’esperluette. Cet évènement regrettable et historique s’est produit au tout début du XVIIIème siècle sur une ile perdue à plus de six-cents milles marins au Sud-Ouest du Mexique. John Clipperton est, on le sait, l’un des plus fameux pirates qui aient jamais sillonné les mers. Après avoir écumé la Mer des Caraïbes et le Golfe du Mexique et considérant que la concurrence régionale y devenait trop importante, Clipperton décida de se délocaliser dans le Pacifique. Il fit donc route vers le Panama qu’il traversa à pied avec armes et bagages mais sans sa frégate The Despicable, qu’il fit reconstruire à l’identique de l’autre côté de l’isthme par les indigènes du coin. En quelques années, Clipperton accumula un trésor que, dans son ouvrage « A new guide for treasure islands and other fiscal paradises », Sir Alfred Fink-Nottle (1884—1977) n’hésita pas à qualifier de « joliment colossal ». La place à bord venant à manquer, il accosta la première île venue pour y cacher son trésor. Elle ne figurait sur aucune carte et elle était déserte. Il n’hésita donc pas à lui donner son nom et à en prendre possession. Une fois la cérémonie achevée, il prit avec lui trois vieux loups de mer et s’enfonça dans la jungle, à la recherche d’un endroit propice à son dessein. Il le trouva au point culminant de l’ile (1,97m au-dessus du niveau de la mer). Sous l’œil impassible et le regard stupide d’un oiseau qui couvait son nid, un trou fut creusé par les trois hommes d’équipage et le trésor enfoui. Quand ce fut fait, Clipperton tua ses trois naïfs compagnons d’autant de coups de rapière, car il n’était pas question qu’il partage le secret de la cache au trésor avec qui que ce soit. Pour faire bonne mesure, il coupa le cou au volatile, le fit rôtir à la broche et le dégusta accompagné d’une omelette préparée avec l’œuf unique que couvait l’animal à présent complètement défunt.
Ce que Clipperton ne savait pas en achevant son pique-nique, c’est qu’il venait de faire disparaitre le dernier représentant de l’espèce des Esperluettes, tuant ainsi dans l’œuf, si on ose dire, tout espoir de repeupler le Pacifique de ce bel oiseau dodu, qui deux siècles plus tôt pullulait encore dans les iles du Pacifique Sud.
Magellan y fait mention dans son journal de bord du 15 mai 1518 et le décrit comme une grosse dinde qu’on aurait peinte « aux couleurs de la Couronne de Castille » et le baptise Esperluette, du nom de son regretté caniche. Il ajoute que l’animal est incapable de voler, qu’il marche vite mais court lentement. Sans pouvoir l’établir, il le soupçonne fortement d’être hermaphrodite, ce qui surprend Magellan d’autant plus que la chair de l’oiseau est excellente. D’ailleurs, il note qu’elle constitue la base de l’alimentation des indigènes, qui trouvent le volatile plus facile à attraper que le poisson.
Si l’on connait à présent la cause de la disparition du dernier exemplaire de l’esperluette, personne n’a jamais pu expliquer pourquoi ses millions de congénéres qui peuplaient autrefois tout le Pacifique Sud se sont retrouvés deux cents ans plus tard dans le Pacifique Nord réduits à un seul exemplaire, ni comment ledit exemplaire était parvenu jusque là.
C’est dans une partie encore inexplorée de la jungle papouasienne qu’en juillet 1926, un explorateur italien, Andrew McLaglen, a découvert une série de totems qui lui a permis de reconstituer l’évolution de la déification de l’Esperluette au cours des années qui ont suivi le pique-nique de John Clipperton.
Sur le plus ancien des totems, figure une silhouette réaliste de l’oiseau, avec son bec prononcé, ses grosses pattes et sa queue empanachée.

Sur le totem suivant, le dessin se stylise légèrement avec le bec et les pattes qui s’affinent mais reste réaliste avec la majesté impériale du mouvement donnée par l’angle des pattes.

Sur le troisième totem, avec la suppression du bec et des pattes (et des pattes) on passe dans l’abstraction quasi-totale, mais le respect dû à l’oiseau sacré a imposé à l’artiste de lui conserver son panache.

C’est le prêtre brésilien Francisco João de Azevedo, ornithologue-inventeur dont on connait les origines papoues, qui, en 1850, imposa sur le clavier de la machine à écrire avec ruban encreur qu’il venait d’inventer l’ajout d’une touche esperluette en hommage à la divinité qu’il avait appris à vénérer et pour laquelle il avait renié la foi catholique avant d’émigrer à Baltimore pour y vendre des tire-bouchons automatiques.
ET DEMAIN:
Esprit d’escalier n°69
C’est notre mini débat autour de ma photo du Bar L’Océan du Guilvinec, publiée le 27 novembre dernier, qui m’a remis en mémoire Les Vacances de Monsieur Hulot. La première fois que j’ai vu ce film, je devais avoir 11 ou 12 ans, et la dernière, c’était il y a quatre ans, et s’il devait repasser demain à la télévision, je le reverrais à coup sûr.
(…) Les larmes aux yeux, qu’il avait, le Georges. Et c’est là que Trois-cafés nous a estomaqués, quand il s’est penché vers Georges comme pour lui faire une confidence et qu’il a dit plus doucement :

