La Mitro…
Pourquoi j’ai écrit La Mitro ? Je le sais très bien. Voilà :
Souvent je suis allé à Aix en Provence ; j’y ai même séjourné de nombreuses fois, à tous les âges ; et je continue à le faire. Pas très loin d’Aix, un peu à l’écart de la route qui mène à Brignoles et plus loin, à Nice et même à Rome si on y tient, il y a une petite ville qui s’appelle Trets. Il y a seulement six cents ans, vous n’auriez pas dit de Trets que c’était une petite ville. Au contraire, c’était une des villes les plus importantes de Provence. Mais aujourd’hui, Trets n’est plus qu’une bourgade qui vit en dehors de l’agitation du monde et dont personne ne parle. Il m’est arrivé de séjourner près de Trets, et c’est là que nous allions faire les courses. J’aimais bien aller à Trets et y flâner pendant que d’autres se chargeaient d’acheter les tomates, les côtelettes de mouton et le rosé qui allait avec. Me plaisaient particulièrement les platanes de son avenue Mirabeau et de la place triangulaire de la mairie. J’appréciais la fraîcheur qu’ils dispensaient sur les Tretsois, les Tretsoises et les rares touristes égarés. Mains dans les poches, chemise ouverte, cheveux au vent, appuyé contre le capot de ma voiture, je humais l’air et le silence parfois troublés par la fumée bleue et le vrombissement aigu d’une néo-mobylette montée par deux minots à casquette niouyorkaise. Verlaine autant décalé spatialement que temporellement, je me disais « Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, simple et tranquille… ». C’est ainsi que Trets est devenue mon image à moi d’un Midi en voie de disparition à l’époque des faits racontés et largement disparu depuis. C’est pourquoi j’ai voulu laisser un peu de cette image à la postérité en la prenant pour décor d’une petite histoire.
Pour démarrer mon texte, il me fallait des platanes centenaires, une place de la Mairie ombragée, un café terrasse accueillant. Comme je n’avais encore aucune idée de ce qjui allait se passer, je tentai d’amorcer l’inspiration en précisant un peu le décor et j’écrivis d’un trait cette première phrase :
« Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes de la place Honoré Panisse commencent à brunir, il fait encore assez doux pour prendre son petit café matinal à la terrasse de chez Fernand. » Et, curieusement, ce fût comme si j’assistais à une séance de cinéma : j’ai vu le zoom descendre sur la place de la Mairie, traverser le feuillage des platanes et se fixer en surplomb de la table en terrasse du café-tabac dont je savais déjà qu’il s’appellerait « des Sports ». J’ai entendu la voix off du consommateur attablé devant son journal qui commençait son texte : « Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes de la place Honoré Panisse commencent à brunir… ». Elle avait un accent, cette voix, un accent de Marseille, pas trop fort, l’accent, mais quand même très reconnaissable. Au bistrot à 11 heures du matin ? Je l’ai fait fonctionnaire, fonctionnaire inutile d’une fonction quasiment disparue, contrôleur des poids et mesures, et encore, contrôleur adjoint. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je lui ai donné tout de suite le prénom d’Elzéar, avant de réaliser que c’était celui du curé de la Trilogie marseillaise. C’est joli, Elzéar, et puis ce n’est pas courant. Va pour Elzéar…
« Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant… » tout le village, ses rues, ses places, sa mairie, son maire, ses vieillards, ses enfants, ses cocus, ses vieilles filles, ses coiffeuses et ses gendarmes et tout ce qui allait leur arriver est sorti de ce prénom, Elzéar, comme était sorti toute la petite ville de Combray de la tasse de thé du petit Marcel.
Tel que c’était parti, autant admettre que j’allais faire un pastiche de l’autre Marcel de notre littérature. Un pastiche, pas une caricature, du moins, je l’espère.
La Mitro est à vendre. C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles, La Mitro, justement.
LA MITRO




Tout de suite, à regarder la photo, on sait que les personnages principaux seront les deux étudiants. Le plus grand, le brun, celui qui est habillé comme un attaché d’ambassade, j’en ferais bien un arriviste à la morale un peu souple, mais je ne voudrais pas tomber dans le cliché du type parti de rien et arrivé à tout. Non, il serait de bonne famille, grande bourgeoisie, père industriel et tout… Le jeune homme au chapeau me paraît habillé de façon décalée, même pour un étudiant de 1935. J’en ferais un original, un type hors de l’ordinaire, hors du temps. Je le verrais bien aristocrate, grande famille, château en province, hôtel particulier à Paris, rigueur morale et conscience de classe, un peu cliché certes, mais vraisemblable ; j’en ai rencontré des comme ça. Les baptiser ne fut pas difficile : pour le grand brun, j’adoptais un prénom courant de l’entre-deux guerres, Georges, et pour patronyme, celui d’un personnage de la Recherche du temps perdu, le marquis de Cambremer, à qui j’ôtai toute particule. Pour l’autre étudiant,