Alors, maintenant, elle passe la moitié de son temps chez Georges. Elle dit qu’elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu’elle a gagné quand elle était en prison. Mouais… je vous dirais franchement, moi, j’y crois pas à son truc du Loto. Je crois plutôt qu’elle vit avec le fric qu’elle a accumulé quand elle était dealeuse. Mais quand je dis ça, je dis rien. Et puis, c’est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenthèse.
Bon ! Alors ! On en était au moment où Madame Françoise s’était persuadée qu’elle avait connu en gros et en détail le jeune futur Grand Chancelier, Robert Bompar de Colmont.
— Je ne crois rien du tout, chère amie, lui a répondu gentiment Trois-cafés. Et surtout, je ne veux rien savoir.
Madame Françoise a insisté :
— Mais Robert vous a dit qu’on avait… ?
— Il ne m’a rien dit de semblable. Mais ce qu’il m’a dit, c’est qu’il aimerait beaucoup vous revoir pour parler du passé. Et comme, justement, il marie sa fille dans deux mois d’ici, très exactement les 16, 17 et 18, il m’a chargé de vous inviter. Ça se passera au château familial, en Haute Provence ; quatre cents invités triés sur le volet, deux orchestres, trois traiteurs, une vedette du music-hall dont le nom est gardé secret pour le moment… Ce sera une réception extraordinaire, les Colmont sont réputés pour cela ! Et puis, le mariage de la fille du Grand Chancelier, c’est un évènement ! Vous seriez logée au château, comme moi d’ailleurs. C’est un rare privilège car, certes, le château des Colmont est immense, mais quatre cents personnes… Vous imaginez ! Bref, Robert vous invite ! Vous pourriez parler du bon vieux temps de votre jeunesse, du kiosque à journaux et de la Fac de Droit. Vous avez tellement de choses en commun, m’a-t-il dit… et il serait tellement heureux que vous acceptiez. Alors ? C’est oui ?
Madame Françoise a minaudé un peu :
— Vous savez… trois jours, c’est beaucoup… et puis la Provence, c’est loin ! Je ne sais pas si je pourrai…
Quand elle a dit ça, moi, je savais bien qu’elle parlait pas de planning. Je la connais bien, moi, Madame Françoise. Elle voulait dire qu’elle avait pas les moyens, tout simplement. Mais elle osait pas. Parce que, quand on est pauvre, ça se fait pas de le dire, pas vrai ? Surtout devant un aristo en Prince de Galles qu’a pas l’air gêné aux entournures. Ça prouve simplement, et ça je m’en doutais depuis un certain temps, que son pactole du Loto, elle l’a déjà pas mal entamé. Ou alors qu’il était pas si gros. Mais l’autre, là, Trois-cafés, il la connaissait pas, la cliente. Il savait pas tout ça. Alors il a continué :
— Chère amie, considérez qu’il s’agit-là d’un événement exceptionnel ! Assister au mariage de la fille du Grand Chancelier ! J’en connais beaucoup qui se damneraient pour en être. Voyons, voyons…. Vous avez pratiquement trois mois devant vous pour dégager votre agenda. Allez ! Dites oui ! Ça lui fera tellement plaisir !
— C’est que….
— Écoutez ! Il ne m’est pas possible de revenir devant Robert avec un refus de votre part. Alors voilà ce que je vous propose : je vous emmène là-bas dans ma voiture. Elle est très confortable, vous verrez, et je suis un conducteur tout ce qu’il y a de prudent. Nous voyagerons avec le comte et la comtesse de Varengeville à qui j’ai déjà promis de les emmener. Un jeune couple absolument adorable. Comme je n’aime pas conduire trop longtemps, nous pourrions peut-être nous arrêter pour passer la nuit à Nuits-Saint-Georges chez les Boudard. Ce ne sont que des négociants en vin, mais ils sont charmants et ils ne demandent qu’à me rendre service. Alors, vous venez ? C’est d’accord ?
Je voyais Madame Françoise qui faisant semblant d’hésiter encore un peu, mais je avais bien que, maintenant que les questions financières étaient réglées, dans sa tête, elle n’avait plus de raison de refuser.
— C’est très tentant, vous savez…
— Allez, Françoise — vous permettez que je vous appelle Françoise — acceptez… Faites-le pour moi…
Et, dans une dernière moue languissante, Madame Françoise a cédé :
— C’est bien pour vous faire plaisir, Stan…
— Ah, merci, merci, merci ! Je vais téléphoner à Robert pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il sera aux anges ! Ah, que je suis content ! Je vais me mettre à la préparation de notre petite expédition dès demain et je vous en reparle très vite ! À présent, vous voudrez bien m’excuser, mais il faut que je voie notre ami Gérard.
Sur un petit nuage, Madame Françoise est partie s’asseoir à sa table sous la télévision où elle restée une bonne demi-heure les yeux dans le vague. Je l’imaginais en train de se demander quelle robe elle allait bien pouvoir mettre pour assister au mariage du siècle.
A SUIVRE
ET DEMAIN…
ESPRIT D’ESCALIER N°73
« (…) les mêmes défauts s’étaient au contraire exagérés chez Saniette, au fur et à mesure qu’il cherchait à s’en corriger. Sentant qu’il ennuyait souvent, qu’on ne l’écoutait pas, au lieu de ralentir alors, comme l’eût fait Cottard, de forcer l’attention par l’air d’autorité, non seulement il tâchait, par un ton badin, de se faire pardonner le tour trop sérieux de sa conversation, mais pressait son débit, déblayait, usait d’abréviations pour paraître moins long, plus familier avec les choses dont il parlait, et parvenait seulement, en les rendant inintelligibles, à sembler interminable. Son assurance n’était pas comme celle de Cottard qui glaçait ses malades, lesquels aux gens qui vantaient son aménité dans le monde répondaient: «Ce n’est plus le même homme quand il vous reçoit dans son cabinet, vous dans la lumière, lui à contre-jour et les yeux perçants.» Elle n’imposait pas, on sentait qu’elle cachait trop de timidité, qu’un
J’aime le cinéma. Autour de moi, chacun sait que j’aime le cinéma. Ces dernières années, j’ai même eu l’impudence d’écrire des critiques.
Couleur Café n°30
Ce qu’il faut lire ? Mais je vais vous le dire, moi… quoique ce ne soit pas toujours facile quand il faut faire une sélection, car on ne peut pas tout lire, pas vrai ? Que lire, donc ? Du Coutheillas, bien sûr, oui, mais lequel ?