Trois cafés (16)

 (…) du ton de quelqu’un qui vient de se décider à un grand sacrifice pour une bonne cause, il dit :
— Bon, faudrait compter combien à peu près ?
— Je ne sais pas moi ! répondit Trois-cafés en haussant les épaules. Quelque chose comme deux à trois mille euros…
— Deux à trois mille !
— Par mois, précisa Trois-cafés.
— Alors, c’est foutu ! Je travaille au métro…

 Atterrés ! Nous étions tous atterrés. La construction puis l’effondrement de son château en Espagne avait bien de quoi consterner Dumoulot, mais aussi tous ceux qui en avait suivi le chantier, Georges, Madame Françoise et moi. Georges, qui en avait été jusqu’à envisager de sacrifier gracieusement une bouteille de mousseux pour arroser l’ascension sociale de l’un de ses meilleurs clients, remettait à regret sur son étagère la bouteille poussiéreuse qu’il avait gagnée six ans auparavant à la Foire d’Arpajon et tirant sur des pipes en plâtre. Dans son coin, Madame Françoise écrasait une larme en affutant son crayon à Sudoku au-delà du raisonnable avec une lime à ongle pour se donner une contenance. Ce con de Cottard n’était pas là, mais s’il l’avait été, il aurait surement dit une connerie genre « condoléances ». Mais comme il était pas là, il a rien pu dire. Heureusement ! Même moi, j’étais atterré. En fait, atterré, c’est peut-être pas le mot juste. Navré serait peut-être plus adapté. Ou alors compatissant. Oui, compatissant, c’est mieux ! Attristé ? C’est pas mal non plus, attristé. Ah non ! Voilà ! J’ai trouvé !  Désolé ! C’est ça, j’étais désolé ! C’est bien désolé qui est le mot juste. Moi, j’essaie toujours d’utiliser le mot juste. C’est pour ça que j’ai toujours avec moi deux dictionnaires, le dictionnaire de l’Académie Française et un dictionnaire de synonymes. Ça, c’est quand j’écris, bien sûr ; parce que quand je parle, c’est pas possible. Deux dictionnaires ! C’est important le mot juste. Y a des tas de gens qui utilisent pas le mot juste, vous avez remarqué ? Ils prennent un mot qu’est pas celui qu’ils auraient dû prendre, un mot à côté, un mot exagéré, et même un mot contraire à ce qu’ils voulaient dire. Par exemple, à la place de « Nous étions tous atterrés », à tous les coups ils auraient dit « Nous étions tous bouleversés ». Bouleversé, ça veut dire « chamboulé », « secoué », « décomposé »… Mais c’est pas ça qu’ils étaient, Madame Françoise et Georges, sans même parler de moi. En fait, ils étaient compatissants et déçus ; compatissants au sort de Dumoulot et déçus que la belle histoire naissante dont ils étaient témoins tourne en eau de boudin. En un mot, ils étaient atterrés. Moi, c’est autre chose. J’étais pas vraiment compatissant au sort de Dumoulot, dont je me foutais quand même un peu beaucoup. J’étais pas plus déçu de la fin des espoirs de Dumoulot, et je trouvais même que c’était plus intéressant et même plus rigolo comme ça. Non, j’étais désolé, c’est-à-dire à la fois triste et compatissant et tout, mais seulement formellement, comme on est désolé que quelqu’un ait perdu son parapluie, mais qu’en fait on s’en fout pas mal. C’est pas que je me foutais complètement de Dumoulot, parce que perdre un château, c’est quand même pas pareil que perdre un parapluie, mais un peu quand même, parce que Dumoulot, avec ses histoires de combines foireuses pour revendre des tickets de métro portugais ou des sardines périmés, ou l’inverse, il en avait l’habitude, des déceptions ! C’était pas la première fois que je l’entendais dire « — Alors, c’est foutu ! ».

Pourtant, c’est à ce moment que Trois-cafés a relancé la partie en disant :

— Mais pas du tout ! Pourquoi cela serait-il « foutu », comme tu dis ?

A SUIVRE

Pluraliste, France Inter ? 

Pluraliste, France Inter ?

Ouais… comme Le Monde, ou à peu près.
Moi, je ne connais pas Monsieur Sapin, je n’ai jamais rien lu de lui et dans toute ma vie, je n’ai pas dû avoir entre les mains plus de trois numéros de Valeurs Actuelles, cet hebdomadaire créé il y a soixante ans. Il paraît que M.Sapin devait tenir une chronique de deux minutes chaque dimanche soir sur France Inter. Vous vous rendez compte ? Deux minutes ! Le mal qu’il aurait pu faire en deux minutes ! Et le dimanche soir en plus ! À l’heure où tout le monde regarde le film sur TF1 ! Est-ce que vous réalisez  tout à fait qu’avec ses deux minutes, chaque dimanche soir, il aurait pu détruire cette belle entente humaniste, cet amical entre-soi, cette unanimité sarcastique, cette solide certitude de représenter le bien public et le bon goût sociétal, enfin tout ce qui règne entre les journalistes, les chroniqueurs et les animateurs de France Inter, tout ce qui les Continuer la lecture de Pluraliste, France Inter ?  →

Trois cafés (15)

JUSTE EN PASSANT :
Cet article est le 5441ème publié par le Journal des Coutheillas

(…) De temps en temps, il se ménageait une pause dans son discours, choisissait avec circonspection une rondelle pour la porter lentement à sa bouche. Ensuite, ça ne manquait jamais, il prenait un coin de sa serviette en papier pour s’en essuyer le coin de la bouche avec distinction. Et moi, moi qui avais fini mon œuf depuis longtemps, je prenais mentalement des notes et j’attendais la suite. Je veux dire la suite du déjeuner et de cette sacrée histoire de particule.

Nos merlans venaient de surgir de la cuisine, portés par un Georges tellement courbé en deux pour mieux entendre ce qui se disait qu’on aurait dit un larbin obséquieux. Et pourtant, Georges, c’est pas son genre. L’arrivée des poissons frits avait interrompu la conversation et j’observais la situation sans rien dire : Dumoulot s’était plongé dans la contemplation de son assiette tout en titillant le pauvre animal de sa fourchette. On aurait bien dit qu’il réfléchissait. De son côté, Continuer la lecture de Trois cafés (15) →

Y a plus grave  

Y a plus grave !
Quelle affirmation stupide !

Vous avez remarqué ? Quand vous vous plaignez de quelque chose, il y a presque toujours quelqu’un pour vous dire « Y a plus grave », surtout si la chose dont vous venez de vous plaindre ne le concerne pas :

  • J’ai attrapé une contravention sur une place livraison. Je n’étais pas là depuis deux minutes, et paf !, une contravention ! Deux minutes ! Tu te rends compte  ? C’est scandaleux ! 
  • Ouais ! Bon ! Y a plus grave…
  • Mon TGV a eu plus de vingt minutes de retard à l’arrivée à Marseille. Ils se moquent du monde, quand même ! Je vais faire une réclamation ! 
  • Bof ! Y a plus grave, non ? 
  • Z’ont fermé le bureau de poste qu’était au coin de la rue. Maintenant, faut que j’aille jusqu’à la Place Roger Ratinet pour poster mes lettres ! Sont vraiment gonflés, non ?
  • Fais pas ch… ! Y a plus grave quand même !

Moi, j’en ai plus qu’assez de ces « Y a plus grave » que l’on me Continuer la lecture de Y a plus grave   →

Message mensuel de septembre

Il y avait une chanson de Brassens qui disait « Le vingt-deux septembre, à présent je m’en fous ». Nous sommes le 22 septembre, alors…

J’écris des mots. Ça fait maintenant dix-sept ans que j’écris des mots, régulièrement, tout le temps, partout, le matin dans les cafés, l’après-midi dans les jardins, le soir chez moi… J’écris des petites chroniques d’humeur, des critiques de cinéma, de théâtre et de littérature ; j’écris des histoires courtes, quelques pages, des nouvelles, un peu plus longues, et même des romans, trois courts et deux de bonne longueur. J’ai même deux longs inachevés dans mes tiroirs. Depuis treize ans, je fais paraître tous ces écrits sous forme de feuilleton dans ce blog, Le Journal des Coutheillas.  Ensuite, ils paraissent en livre broché et en format Kindle chez Amazon. Pour y accéder, tapez seulement « Philippe Coutheillas » dans la case « recherche » d’Amazon.fr

Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle.  Mais ce soir là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

LA MITRO et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres Continuer la lecture de Message mensuel de septembre →

Variations sur un effet caniculaire

J’ouvre une parenthèse : 

(Aujourd’hui, c’est le
4682ème jour
de parution du Journal des Coutheillas)

Rediffusion de Couleur café n°35

La chute du globe

La Coupole,
102 Bd du Montparnasse,
PARIS 14

LES FAITS (véridiques)
Mercredi 24 août 2022, peu après 18 heures, le globe de verre de l’un des lustres qui assurent l’éclairage de la terrasse de La Coupole s’est décroché de sa suspension. Il s’est fracassé au sol à toute proximité d’une cliente en dispersant aux alentours un grand nombre de débris de verre acérés. Cet incident n’a causé aucun blessé. Les débris ont été balayés et l’activité normale a repris. Quelques minutes plus tard, un groupe de huit américaines s’est installé en terrasse pour diner. Tout ce qui précède est parfaitement véridique, mais pour la suite, c’est pas certain.

ROBERT DE MONTESSORI (poète, essayiste)
J’étais seul, l’autre soir, à la terrasse de La Coupole. C’était pendant cette période où il faisait si chaud à Paris que, ce jour-là, lors de ma promenade vespérale, je n’avais eu ni le courage ni la force de parvenir jusqu’à la Closerie des Lilas pour m’y rafraichir d’une coupe de Ruinart selon mon habitude. En effet, vers six heures de l’après-midi et trente-cinq degrés sept de température, alors que je passais devant La Coupole, je fus tenté par la terrasse de cet établissement, qui, à cette heure et en cette saison, se trouvait Continuer la lecture de Variations sur un effet caniculaire →

Trois cafés (14)

— Écoutez, Monsieur. Ça commence à énerver tout le monde, cette histoire. C’est Dumoulot comme il a dit. En un seul mot. Sans particule. Sans marque de noblesse. Sans rien. Dumoulot ! Ça vous va ? Vous êtes content ? Parce que… bon !
J’ai bien vu qu’il avait compris, mais il a répondu directement à Dumoulot :
— Sans particule… Vous êtes sûr ? Ah ! Cela m’étonne !

— Peut-être ! que j’ai dit, un peu trop sec. Mais c’est comme ça ! Dumoulot, Dumoulot, Du-mou-lot !, à la fin des fins !

Mais il a continué pareil, comme si j’existais pas :

— Ah ! Vraiment, je le redis, je suis très étonné ! Vois-tu, Gérard, je connais très bien les Sagan du Moulot-Trévise, vieille famille du Nord. Les Moulot-Trévise sont liés par leur arrière-grand-père, Edgar Dumont du Moulot, avec les Moulot de la Gardinière, très ancienne famille d’Aquitaine. Tu me suis, Gérard ?

— Euh… ben, oui, a balbutié Dumoulot, transpirant de plus belle.

— Eh bien, il se trouve qu’en novembre dernier, alors que j’étais invité à chasser le sanglier par les Moulot-Trévise Continuer la lecture de Trois cafés (14) →