L’Inconnu de la Grande Arche

Ma dernière Critique Aisée, la 266ème, date d’il n’y a pas si longtemps : six mois. Elle portait sur le Roman des regards de Mallet et Pennac. Mais la précédente, celle du Joueur d’échecs remonte à plus de deux ans.

En réalité, à part pour les amis, je n’écris plus de critique. C’est difficile à faire, il faut être attentif, comprendre la construction, retenir des points d’écriture, des détails de mise en scène, des références et des tas de trucs de ce genre à placer éventuellement dans la critique à venir. Bref, c’est un vrai travail et l’idée d’avoir à le faire gâcherait plutôt le simple plaisir de la vision du film ou de la lecture du roman. Et comme je suis de plus en plus paresseux…

Mais, parfois, je trouve que ce serait quand même dommage de vous priver de mon avis. Je suis donc disposé aujourd’hui à vous le donner une nouvelle fois. Ce sera bien sûr de manière beaucoup moins académique, moins détaillée et motivée qu’auparavant mais plus instructive que les grimaces des petits personnages de Télérama.

Prenez par exemple, L’Inconnu de la Grande Arche (de Stéphane Demoustier – 2025).

Le fait que François Mitterrand et le pompeux et stupide bâtiment qui trône en haut de La Défense soient au centre du film ne m’avait donné aucune envie de le voir. Pourtant, un ami — je crois bien que c’est Bruno — me l’avait recommandé dans un message que je n’ai pas pu retrouver. Aussi, quand Arte me l’a proposé, je me suis dit que j’allais surmonter mes vieilles rancunes et regarder un peu ce que ça pouvait donner. Eh bien, voyez-vous, je ne m’étais pas donné plus d’une demi-heure  pour voir le début de ce film avant de passer à quelque chose d’autre, un match de football, un débat sur la canicule, un épisode de Big Bang Theory, mais voilà, j’y suis resté jusqu’au bout, devant la Grande Arche. Ne croyez pas que cela m’ait réconcilié avec François Mitterrand ou le symbolisme architectural, mais le film est passionnant, instructif, drôle.

Aux USA, qui furent un jour un pays exemplaire, il est d’usage que les anciens présidents laissent derrière eux une fondation pour la construction et la gestion d’une bibliothèque qui portera leur nom. Les fonds nécessaires proviennent de donateurs et des propres deniers de l’ancien président. Mitterrand aussi a fait ça, lui, mais avec l’argent de l’État. (Je ferais bien un détour pour moquer la laideur venteuse de la Bibliothèque François Mitterrand avec ces quatre dièdres ultra-symétriques en surplomb d’un monstrueux escalier impraticable sans corde de rappel, mais ce n’est pas ici le lieu… un autre jour peut-être.) Cette colossale construction ne pouvant satisfaire à elle seule son orgueil, Mitterrand cherchait une œuvre encore plus monumentale qui puisse fermer la perspective royale (et un peu biaise) qui va de la cour du Louvre jusqu’au sommet de la colline de Puteaux. Pensez un peu ! Quel symbole ! Ce que le Roi François  avait ouvert et l’Empereur Napoléon poursuivi, que le Président François le ferme pour les siècles des siècles !

Un concours fut lancé et un comité Théodule inféodé désigna le projet d’un gentil architecte notoirement méconnu et absolument danois. Et c’est à partir de la désignation de ce lauréat que se développe le film, inspiré des faits réels comme on dit. Essentiellement constitué d’une succession de discussions ésotériques, de désaccords de principes et de dialogues de sourds entre techniciens, technocrates, artistes et politiques, pendant la finalisation du projet et l’exécution du chantier jusqu’à son achèvement, le film est drôle, instructif et passionnant !

C’est drôle de voir l’architecte danois, plus artiste qu’architecte, expliquer qu’il a conçu un cube parce que Paris avait la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, le Centre Pompidou, mais pas de cube. Il a conçu, inventé un Cube, mais tout le monde s’entête à l’appeler une Arche parce que c’est une arche que veut le Président, une arche ou, de préférence, un arc, et de triomphe s’il vous plait… Pour les façades, il veut du verre collé, l’architecte, mais le procédé n’est pas autorisé en France, alors il se fâche. Il veut le même marbre que celui de la Pieta de Michel-Ange, mais il est hors budget, le marbre, alors il trépigne, l’architecte, il exige, il méprise, il insulte… Obstiné, cassant, rigide, intransigeant, il est pourtant très sympathique au spectateur, le Danois. N’empêche, il casse les pieds de tout le monde. Oui mais pas ceux de Mitterrand, et c’est l’essentiel, car Mitterrand devenu Mécène l’adore, l’architecte. Et c’est réciproque. Il est subjugué, le Président. Forcément, le Danois le prend pour Louis XIV, monarque absolument. Louis XIV l’a choisi, lui, le Danois, et lui-même se prend pour Le Notre. Oserait-on refuser du verre collé à Le Notre ?

C’est drôle de voir Mitterrand, très bien incarné par Michel Fau dans sa lente majesté ravie, raide et affectée, exiger que le marbre de l’Arche tourne au rose au coucher du soleil, prononcer avec componction et d’un air impénétrable des paroles insignifiantes sur la philosophie du Cube, sur les veines du marbre de Carrare, sur l’éternité du projet. Mitterrand à La Défense, c’est Louis XIV visitant Versailles-Chantiers.

C’est drôle de voir la Cour élyséenne flatter sans vergogne le Prince dans ses goûts, ses lubies, ses infatuations.

C’est drôle de voir le conseiller présidentiel tenter de raisonner l’artiste et, devant son intransigeance, lui céder sur tout.

C’est drôle de voir l’architecte d’exécution tenter patiemment de concilier l’art et la matière, l’esthétique et la technique, le caprice et la nécessité.

C’est drôle aussi de voir le retournement de situation qui se produit quand Louis XIV perd les élections et se retrouve avec un Juppé aux Finances qui ne veut plus financer cette folie somptuaire.

C’est drôle de voir le Prince François se retirer sur l’Aventin pour bouder sous sa tente, refusant de recevoir son favori, assis par terre dans la cour de l’Elysée, prostré, désespéré.

C’est drôle, instructif, passionnant.

Tragique aussi,  vous verrez.

Une mécanique bien huilée

Ce que vous allez lire est le début de cet incroyable récit d’un scandale très parisien. Vous pourrez en lire la suite en achetant sur Amazon 

Les Disparus de la rue de Rennes 

Chapitre 1 – Une mécanique bien huilée

Où l’on constatera qu’à l’instar du temps judiciaire, le temps municipal n’est pas celui de tout le monde et qu’en réalité, il y a moins d’urgence que de gens pressés.

C’est le 27 juin 2022 à 11 h 45, alors qu’il procédait à une opération de contrôle de routine, que Roger Ratinet[1], technicien de la Mairie de Paris préposé à la vérification de la conformité des plaques de rue à la parité homme/femme, découvrit que les quarante premiers numéros de la rue de Rennes avaient disparu. Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour se remettre.

Le lendemain, de retour à son bureau, il entreprit de rédiger le rapport d’anomalie circonstancié que méritait un tel événement. Quel ne fut pas son embarras quand il constata qu’il n’existait aucun formulaire adapté à ce qu’il avait à rapporter. Il y avait bien le formulaire spécial pour signaler la destruction d’un abribus ou d’une fontaine Wallace, ou celui adapté au vol d’une borne d’incendie ou de toilettes publiques, ou encore celui qu’on utilisait couramment pour signaler l’évaporation dans la nature d’un agent de la voirie avec tout son équipement, mais il n’y avait rien, absolument rien pour signaler la disparition d’un immeuble, d’un monument ou de quoi que ce soit d’approchant. Alors, vous pensez, toute une portion de rue, et commerçante qui plus est ! Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour réfléchir.

Le lendemain, de retour à son bureau, il reprit le cours de ses pensées et une idée lui vint. Content, il rentra aussitôt chez lui pour demander Continuer la lecture de Une mécanique bien huilée

Carnet d’écriture (26) – Proust et Moi

(…) Il avait un peu raison, Jimini Cricket, mon petit grillon intérieur, celui qui me dit souvent que je n’y arriverai pas, que je n’aurai pas le temps, pas le talent, pas le courage. Il a de bonnes analyses parfois, mais si je l’écoutais tout le temps, je ne ferais jamais rien. Alors, je me suis dit deux choses :

La première, c’est qu’on ne peut écrire qu’avec ce que l’on a, avec sa culture et sa mémoire, avec son histoire personnelle et les souvenirs qu’on en a gardés, et bien sûr avec son imagination et son talent (petit t, avec t variant de zéro à l’infini).
D’un joueur de tennis qui, surpris et grisé par un coup heureux réussi contre un adversaire nettement supérieur, se met à tenter avec succès des coups difficiles, des coups que même à l’entrainement il ne réussit que rarement, on dit qu’il surjoue. Il se met à jouer au-dessus de son niveau. Surjouer peut lui réussir pendant quelques coups, quelques jeux, un set… Ça enthousiasme le public — qui aime bien de temps en temps voir le petit poucet bouffer l’ogre — mais ça ne trompe pas le spectateur averti qui sait que le surjeu ne paie jamais longtemps.
En écriture, c’est pareil. Grisé par une jolie formule, une image intéressante ou une métaphore osée qu’il a trouvée presque fortuitement, il arrive qu’à ces mots, celui qui écrit ne se sente plus de joie et se mette en tête d’enchainer les belles phrases. Il arrive même que l’inspiration s’y mette et que le clavier soit en forme. Alors, il a l’impression d’être Oscar Peterson devant son piano et tout devient facile. On dit qu’il surécrit, qu’il force son talent. Mais jamais cela ne dure car il n’a ni le souffle, ni la culture, ni l’expérience ni le talent (petit t). Et s’il persiste, il tombe dans le discours du Maire de Champignac, l’amphigouri, le cliché, les fioritures, l’inutile, le ridicule.

La première chose que je m’étais dite, c’était donc que, quoi que je décide d’écrire, je devais Continuer la lecture de Carnet d’écriture (26) – Proust et Moi

En librairie

J’écris des mots. Ça fait maintenant dix-sept ans que j’écris des mots, régulièrement, tout le temps, partout, le matin dans les cafés, l’après-midi dans les jardins, le soir chez moi… J’écris des petites chroniques d’humeur, des critiques de cinéma, de théâtre et de littérature ; j’écris des histoires courtes, quelques pages, des nouvelles, un peu plus longues, et même des romans, trois courts et deux de bonne longueur. J’ai même deux longs inachevés dans mes tiroirs. Depuis treize ans, je fais paraître tous ces écrits sous forme de feuilleton dans ce blog, Le Journal des Coutheillas.  Ensuite, ils paraissent en livre broché et en format Kindle chez Amazon. Pour y accéder, tapez seulement « Philippe Coutheillas » dans la case « recherche » d’Amazon.fr

Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle.  Mais ce soir là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

LA MITRO et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres nouvelles revisitent aussi bien l’assassinat de Jules César que les jeux télévisés, les petits meurtres sans importance, l’effet papillon ou la manière d’accéder auParadis.

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L’hippopotame

Il fait nuit. Dire qu’il fait frais serait exagéré, mais il fait bon, comme par un beau soir d’été quelque part en France. Quand j’ouvre la portière de la Peugeot, une odeur de poussière chaude me saisit tout entier. Nous allons quitter Ngambé un peu avant l’aube parce que c’est la bonne heure pour rouler. C’est la bonne heure pour rouler, mais il faudra faire attention. Dans la faible lumière jaune d’un réverbère, le pick-up entreprend un demi-tour devant le Grand Hôtel de Paris. Au carrefour de la République, il tourne à droite, vers Makuta, laissant les dernières lumières derrière lui. André, mon chauffeur, prend un peu de vitesse. Nous sommes encore dans les faubourgs et souvent, des hommes et des femmes, à pied ou juchés par deux ou par trois sur des mobylettes hésitantes apparaissent brusquement dans la courte lueur des phares.  On ne voit que le bas de leur corps, leur taille, leurs jambes qui s’agitent, le bas de leur boubou ou leur short de footballeur. Leurs épaules, leurs visages restent dans l’obscurité, le cône des projecteurs ne monte pas jusque-là. Des camions arrêtés pour la nuit là où bon leur a semblé surgissent de temps en temps. Des enfants, des chèvres, des chiens traversent précipitamment la route devant le pick-up. André Continuer la lecture de L’hippopotame

Temps mort

Parfois, au moment où je vais m’endormir, il m’arrive de diriger mes rêves. C’est un instant rare et apaisant. À vrai dire, quand cela se produit, il ne s’agit pas véritablement de rêves mais plutôt de quelque chose d’intermédiaire entre la pensée consciente qui s’efface et le délire onirique à venir. C’est une pensée vagabonde, une pensée libérée des certitudes relatives au futur immédiat et non encore soumise à l’imprévisibilité du rêve. Quand je dis que je peux diriger cette pensée vagabonde, ce n’est pas tout à fait exact, mais je peux tenter de l’orienter et c’est déjà beaucoup. Ce sont des instants rares et je les fais naître à chaque fois que je peux.

Quand les circonstances sont favorables, c’est vers un train que je fais tendre mes pensées vagabondes. C’est un train de nuit. Sa destination est inconnue. Ou plutôt, elle n’est pas précisée. Elle est sans importance. L’important, c’est Continuer la lecture de Temps mort