Trois cafés (13)

Et, en se tournant vers la cuisine, il a clamé joyeusement :
— Eh bien Georges, je ne vais pas te compliquer la commande : pour moi, ce sera la même chose que mes deux amis ! Œuf-mayonnaise, merlan frit et baba au rhum !
De toute façon, y avait rien d’autre ! Je lui avais bien dit, pourtant ! Là, je me suis encore demandé s’il continuait pas à se foutre de notre gueule, par hasard. Mais brusquement, il s’est tourné vers Dumoulot et, l’air intéressé, il lui a demandé :
— Dis-moi, Gérard, Dumoulot, c’est Dumoulot ou du Moulot ?

— Hein ? qu’il a dit Dumoulot.

— Je veux dire : ton patronyme, c’est en un mot ou en deux ?

— Hein ? a redit Dumoulot.

— Ah ! Je m’exprime mal. Je veux dire : est-ce que dans Du-mou-lot, le du est un du particule ou non ?

— Hein ? a répété Dumoulot qui commençait à transpirer.

Quand il est gêné, Dumoulot, quand il comprend pas ce qui se passe, quand il pense qu’on le mène en bateau, quand on lui pose une question qu’il peut pas répondre, quand il sait plus où il en est, il transpire, Dumoulot. Il devient tout rouge et il transpire. Ça commence à lui couler sur le front, ça dégouline le long du nez et ça finit par lui faire des petites gouttes aux pointes de la moustache. Oui, parce qu’en plus, il a une moustache ! C’est parce qu’il est timide ; la transpiration, pas la moustache. Ah si ! Peut-être… la moustache aussi. C’est vrai qu’il est gentil, Dumoulot, mais il est timide. Ou alors, il a pas confiance en lui. Ou les deux. C’est un gros handicap dans la vie, ça, la timidité. Pareil avec la confiance en soi. Tenez, un exemple, prenez Cottard : il est pas timide, Cottard. La preuve, c’est qu’il prend ma table chaque fois qu’il peut. Donc, il est pas timide. S’il était timide, il arriverait pas à faire semblant depuis vingt-cinq ans d’avoir un vrai boulot à la Mairie, à supposer qu’il y en ait, là-bas, des vrais boulots. Non, ça ! Cottard, il est pas timide. Ça l’empêche pas d’être con, mais il est pas timide.

Donc, je voyais Dumoulot qui transpirait tant que ça pouvait parce qu’il comprenait rien à ce que lui demandait Trois-cafés. Moi non plus, je comprenais pas, d’ailleurs. Quand l’autre a vu qu’il était clair pour personne, il a fait un effort. Il s’est tu un instant pour se frotter le coin des yeux et les ailes du nez, il a desserré son bandana, il a poussé un petit soupir et il a dit comme ça :

— Voyons, voyons, voyons… Mon cher Gérard, ton nom de famille est bien Dumoulot, n’est-pas ?

— Ben… oui.

— Bien ! Je te demandais donc si ton nom s’écrivait en un seul mot ou s’il comportait une particule.

— Une particule ?

— Une particule, reprit patiemment Trois-cafés. Une préposition nobiliaire précédant le nom patronymique et constituant généralement une marque de noblesse. Une particule en quelque sorte…

Ça y était ! J’avais compris. Mais Dumoulot, pas. La preuve :

— Hein ? qu’il a reredit, nageant dans la sueur et la confusion.

Et là, Trois-cafés a desserré un peu plus son petit foulard pour reprendre un peu moins patiemment :

— Bon ! Plus simple, maintenant : comment s’écrit ton nom ?

— Eh ben… « g, e accent aigu, r… »

— Pas ton prénom, Gérard, pas ton prénom ! Ton nom. S’il te plait, ton nom !

— Ah ! Mon nom ! Eh ben d, u, m, o, u, l, o, t, bien sûr !

— Ce ne serait pas « d, u, plus loin, m, o, u » et cetera ?

— Non, y a pas d’et cetera.

 Trois-cafés avait l’air fatigué. Il avait dénoué son bandana et s’en épongeait le front ; à croire que la transpiration, c’était contagieux. Tout ça commençait à m’agacer pas mal. Il fallait que j’intervienne. Alors j’ai dit :

— Écoutez, cher Monsieur. Ça commence à énerver tout le monde, cette histoire. C’est Dumoulot comme il a dit. En un seul mot. Sans particule. Sans marque de noblesse. Sans rien. Dumoulot ! Ça vous va ? Vous êtes content ? Parce que… hein ! bon !

J’ai bien vu qu’il avait compris, mais il a répondu directement à Dumoulot :

— Sans particule… Vous êtes sûr ? Ah ! Cela m’étonne !

A SUIVRE

Journal intime – 10 décembre 2006

Champ de Faye

Une première question se pose quand on écrit ce genre de journal, puisqu’il faut bien l’appeler comme ça : faut-il tout dire, sa moindre pensée, même divaguante, même honteuse ? Faut-il au contraire autocensurer, lisser, arranger, embellir, magnifier ?

Magnifier, certainement pas. Je ne suis pas à l’aise dans l’exagération. Plutôt que l’autocensure, mon genre, ou mieux, ce que j’aimerais être mon genre, ce serait l’euphémisme, la litote, pour tout dire et le dire comme les anglais, l’Understatement.

Une deuxième question se pose : faut-il écrire comme si jamais on ne devait être lu, ou faut-il le faire en pensant toujours qu’un jour, dans un mois, dans un an ou dans trente, quelqu’un lira un peu de ce que l’on aura écrit ?

Ecrire comme si jamais on ne devait être lu, quelle liberté ! Quelle garantie de sincérité !
Je n’aurai vraisemblablement pas ce courage.

A ce mot courage, sept cent quatre vingt quatre mots en heure, ce n’est pas mal et c’est assez pour aujourd’hui.

Ne pas oublier de se fixer la règle de ne jamais corriger la rédaction d’une journée, une fois cette journée passée.

Trois cafés (de 1 à 12)

Si ça vous agace de devoir lire cette longue et lente digression par épisodes, je vous propose de lire d’un seul coup les douze épisodes déjà parus sans interruption publicitaire. Et hop ! C’est parti !
Attention ! 7000 mots, quand même ! Une petite
demie heure !

Ah ! ben oui ! 

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres.

Vraiment !

J’ajoute « Vraiment ! » parce que « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres », c’est devenu chez moi un tic de langage, un peu comme le « en fait » que disent beaucoup les enfants aujourd’hui, quoique moins maintenant, mais quand même, et comme le « du coup » que dit tout le monde tout le temps. C’est agaçant ! En tout cas, moi, ça m’agace. Parce que, c’est vrai, vous avez vu, les gens disent « du coup » à tout bout de champ. Alors que non, faudrait pas ! Par exemple, ils disent « Y avait plus de métro, du coup je suis rentré à pied » Ben non, non et non ! On peut dire « du coup » quand ça vaut le coup, mais pas là ! Il fallait dire « La RATP était en grève, donc je suis rentré en taxi. » On vous l’a dit et répété, cent fois, à la radio, à la télévision, partout ! Mais les gens n’écoutent pas. Ils lisent pas non plus, faut dire. Du coup, ils disent n’importe quoi, des tas de trucs agaçants, genre « en fait » ou « du coup ». Ah ben, oui, tiens ! Dans le genre agaçant, « genre » c’est pas mal non plus. Par exemple, les gens disent « C’est un mec genre faux-cul de première » Ben non, non et non ! On peut pas dire ça ! Il faut dire « C’est une personne du genre hypocrite invétéré».

En fait, « du coup », je le dis très peu. Moi, ce que je dis souvent, ce serait plutôt « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres ». Vous me direz que c’est pas le même usage. « Du coup », surtout quand c’est mal utilisé, ça permet de rebondir, ça donne à ce qu’on dit un semblant d’apparence logique, un peu comme si on disait « donc », en fait. Tandis que « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres », ça, c’est plutôt fait pour commencer une histoire ; ça vous pose Continuer la lecture de Trois cafés (de 1 à 12)

Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (1)

Je vais vous le dire, moi, ce qu’il faut lire en cette rentrée.

Il faut lire « Trois cafés », le rigoureux procès verbal de cette incroyable confrontation (ils sont six à se faire face) qui paraît en feuilleton dans Le Journal des Coutheillas depuis quelques semaines. Interminable et bavard, ce récit dont, pas plus que l’auteur, on ne voit la fin et dont on appréhende qu’il n’en ait pas, se situe entre le « Théorème » de Pasolini, « La Traversée de Paris » de Marcel Aymé et « Le Tartuffe » de je ne sais plus qui.

« Trois cafés » vous enchantera par son action molle, ses rebondissements prévisibles, ses digressions poétiques, ses incises emphatiques et ses pédantes parenthèses, sans parler de son style novateur, heureux mélange d’un fond de Proust, d’un émincé de Modiano, avec un zeste de Houellebecq, deux grains de Céline et trois kilos de Coutheillas.

Ne sous-estimez surtout pas « Trois cafés ». Cette nouvelle tout à fait « d’aujourd’hui » en train de devenir le roman « de demain ».
Alors, dès demain, vous pourrez lire les 12 premiers épisodes déjà parus d’un seul coup d’un seul !

Vous ne voudriez pas rater ça !

Trois cafés (12)

(…) C’était clair comme le jour qu’il voulait surtout pas rencontrer la Maire ! Mais Trois-cafés insistait. On aurait dit qu’il se rendait compte de rien.
— Bon, écoute, Jules. J’ai l’intention de repasser ici demain à peu près à la même heure. Si tu pouvais y être aussi avec ton agenda, on pourrait s’organiser. D’accord, Jules ?
— D’accord, Stanislas.
— Stanislav, s’il te plaît. Stanislav !
Cottard était sauvé. Il suffisait que le lendemain, il vienne pas chez Georges . Mais c’était trop dur, il est venu. Quel con, ce Cottard !

Mais je raconte trop vite, là ! Faut que je fasse attention, je raconte toujours trop vite. Pour le moment, si on était pas encore demain, il commençait à être midi moins juste d’aujourd’hui. Ça serait bientôt l’heure de passer à table. Parce que tous les jours ou presque, Dumoulot, Madame Françoise et moi, on déjeune chez Georges. Pas ensemble, hein ! Dumoulot et moi à la même table et Madame Françoise, à la sienne, sous la photo du Puy de Dôme. C’est pas qu’on veuille pas d’une femme avec nous quand on mange. Non, on a même essayé, tous les trois, un temps, au début. Mais un jour, Continuer la lecture de Trois cafés (12)

La madeleine, la biscotte et le pain grillé

par Lorenzo dell’Acqua 

Il m’en parlait chaque fois que je le rencontrais comme s’il était persuadé que je ne la connaitrais jamais alors que moi j’étais persuadé que cette lacune gustative n’aurait aucune conséquence sur la suite de ma carrière littéraire d’autant que j’avais découvert dans une revue spécialisée qu’il s’agissait en réalité d’une biscotte. Bien sûr, je n’avais pas osé le lui révéler de peur de lui infliger une peine à laquelle notre amitié n’aurait pas survécu. Plein de bienveillance à son égard, je l’écoutais me raconter inlassablement les méandres vaporeux de la sensation enivrante que procurait ce petit gâteau. Il le faisait avec une conviction exaltée non pas comme s’il en était l’auteur mais comme si lui aussi l’avait ressentie. Je me disais qu’à force d’y penser depuis sa petite enfance dans un village désolé du Bas de l’Aisne, il avait fini par s’en convaincre alors qu’il ne s’agissait que d’une trouvaille littéraire fumeuse relevant d’un sens consommé de la technique en vogue chez les conteurs du début du siècle (J’emploie à dessein le terme fumeuse pour évoquer ce que l’on nomme dans le langage d’aujourd’hui un joint ou un pétard).

Je m’étais aussi interdit de lui raconter un souvenir douloureux de ma Continuer la lecture de La madeleine, la biscotte et le pain grillé