Carnet d’écriture (20) – Qui est là ?

(…)  je pris l’habitude de lui envoyer une à deux fois par semaine une carte postale, une carte postale de n’importe où, de n’importe quoi, avec juste un petit mot dessus, un petit mot de rien du tout, quelque chose comme « Meilleur souvenir de la Tour Eiffel » écrit au dos d’une vue de Notre-Dame. Je pensais que que ni le message ni la photographie n’étaient importants ; ce qui devait compter c’était de recevoir du courrier : « Nano, encore une carte postale pour vous ». C’est du moins ce que je croyais. J’espère ne pas m’être trompé car combien de vues de l’Arc de Triomphe sous toutes ses coutures, du Sacré-Coeur sous tous les angles, de l’Avenue de l’Opéra à toutes les époques  Nano a-t-elle reçues ? Cette habitude a duré longtemps, deux ans, trois peut-être et puis je n’ai plus envoyé de cartes postales parce que Nano n’’était plus là pour les recevoir. C’est l’une de ces cartes postales qui a déclenché Le Cujas. Un de ces jours, je vous dirai comment et pourquoi.

Cette carte postale, c’est celle-ci :

Je la rencontrai à l’étal d’un marchand de souvenirs de la rue Soufflot. Au milieu des bérets basques multicolores, des Tour-Eiffel-Porte-clés et des parapluies d’urgence, au même prix que les chromos  de  l’Arc de Triomphe et de la Place du Tertre — trois cartes pour 1 euro — elle dénotait pourtant par la qualité de la photographie et l’originalité de la scène représentée. Au verso, sans fioritures, elle disait son titre : « Etudiants – Boulevard Saint-Michel – 1935 ». Je l’achetai aussitôt (avec une Place Pigalle et un Pont Alexandre III) et l’adressai à Nano, non sans y avoir porté au dos une message plein d’esprit dont je n’ai gardé aucun souvenir. Par contre, je gardai une copie de la photo.

La scène était intéressante : en premier plan, la terrasse d’un café ; en arrière plan un bout de la salle avec son comptoir bordé de cuivre ; assis en terrasse, au premier plan, deux hommes et une femme partagent des boissons chaudes et des viennoiseries ; c’est donc l’heure d’un petit déjeuner ; la femme a vu qu’on les prenait en photo et elle regarde l’objectif ; les deux hommes discutent entre eux ; aujourd’hui nous dirions que le grand brun ressemble à un conseiller ministériel, l’homme au chapeau à un dandy du monde de l’édition et qu’aucun des deux ne ressemble à un étudiant. Mais rappelez vous que nous sommes en 1935. Alors va pour ‘’étudiants’’ ! Mais pas pour ‘’étudiante’’ ! En aucun cas, et même en 1935, cette fille ne peut être étudiante. Alors que pourrait-elle être ? Modiste, coiffeuse, vendeuse au Printemps ?

Toujours à la terrasse, mais au second plan, il y a deux hommes assis. Eux aussi ont vu le photographe et celui qui porte un chapeau semble y trouver à redire et vouloir dire deux mots à l’importun, tandis que celui qui porte la casquette paraît vouloir le raisonner. Drôle d’allure, ces deux-là ; probablement pas du quartier !

À l’intérieur de la salle, largement ouverte sur la terrasse, on aperçoit un client en bleu de travail et casquette — sûrement un ouvrier — et, au delà du comptoir, une femme à chignon et air placide — à coup sûr la patronne — et à côté d’elle un jeune homme en tablier vert, son garçon de café.

Voilà huit personnages bien marqués dans leur accoutrement et leur attitude, auxquels on pourra ajouter le photographe, neuf personnages en quête d’auteur, trois de plus que ceux de Pirandello.

Ça y est ! C’est décidé : je vais écrire sur eux, avec eux. Mais qui sont-ils ? Sur cette photo, qui est là ?

Il va falloir d’abord leur créer une ébauche de personnalité, une ébauche seulement car, par expérience, je sais, et je ne suis pas le seul à le dire, qu’au cours de l’écriture, chaque personnage prendra de plus en plus d’indépendance, jusqu’à en devenir éventuellement incontrôlable. Il faudra aussi trouver ce qu’ils ont pu vivre avant le jour de la photo et, pour chacun, la raison de sa présence dans ce café, à cet instant, sur cette photo. Ensuite, il suffira de lâcher les chevaux…

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Variations de tension

Basse tension

L‘homme s’approcha de l’entrée, poussa la porte et pénétra dans la salle d’attente. Au fond de la pièce, une femme d’âge moyen tapait à la machine derrière un bureau.
— Bonjour, monsieur. Vous désirez?
— Bonjour madame, je souhaiterais voir le docteur Cottard.
— Est-ce que vous avez rendez-vous ?
— Hélas non, mais c’est important.
— Je suis désolée, mais c’est impossible. D’ailleurs, le docteur est absent. Il faudra prendre un rendez-vous.
— Bon, tant pis, je repasserai .

Moyenne tension

L‘homme paraissait agité. Il s’approcha de la grande porte vitrée et la poussa avec hésitation. La salle dans laquelle il venait de pénétrer était immense et glaciale. Le silence n’était troublé que par le ronronnement de l’air conditionné et le lent crépitement d’une machine à écrire.
Une femme au physique ordinaire et d’âge moyen se tenait derrière l’unique bureau et tapait à la machine avec application. Elle ne leva pas les yeux vers le visiteur. L’homme toussota discrètement pour attirer son attention.
— Pardon, Madame, excusez-moi, mais je voudrais voir le Docteur Cottard.
— Impossible, répondit-elle sans lever les yeux.
Il insista avec timidité :
— Mais, euh, c’est important…
Elle le regarda droit dans les yeux :
— Je viens de vous dire que c’était impossible.
Il reprit sur un ton plaintif :
— Mais, c’est important…
— Allez-vous-en! Revenez plus tard! Ou demain! Je n’ai pas que ça à faire.
Craintivement, l’homme fit demi-tour et retraversa la salle vers la grande porte de verre. Au moment de l’atteindre, il se retourna et dit doucement :
— Au revoir, Madame.

Haute tension

L ‘homme paraissait épuisé. Ses vêtements étaient froissés et poussiéreux. En titubant, il s’approcha de la lourde porte en verre, s’appuya contre elle et poussa de tout son poids sans parvenir à l’ouvrir. Elle finit par céder d’un seul coup. L’élan le propulsa à l’intérieur de l’immense salle. Il ne fit que quelques pas chancelants avant de s’affaler avec fracas sur le plancher rugueux. Il se releva avec peine en tentant de nettoyer sur sa veste ses mains écorchées par la chute. La température de la pièce était glaciale et le silence oppressant. Tout au bout de la pièce, sur une estrade haute de quelques marches, il vit un grand bureau métallique verdâtre derrière lequel trônait une femme entre deux âges, à cheveux gris, tailleur gris et lunettes d’écaille. Elle tapait un texte sur une énorme machine à écrire avec une extrême lenteur. Elle semblait ne pas avoir remarqué son entrée vacillante et continuait de l’ignorer.
D’un pas rapide mais incertain, il arriva jusqu’au pied de l’estrade. Malgré le froid, la sueur ruisselait sur son visage et mouillait le col déchiré de sa chemise. Il leva les yeux vers la femme et dans un souffle, il dit d’un ton pressant :
— S’il vous plait… le Docteur Cottard ! Il faut que je voie tout de suite le Docteur Cottard !
La femme fit semblant de vérifier sur l’agenda qui était ouvert sur son bureau et dit :
— Je ne vois pas ici que vous ayez pris rendez-vous. Le docteur est en consultation. Il ne pourra pas vous recevoir aujourd’hui.
— Mais c’est urgent. Il y a eu un accident… Ma femme….
— Je vous dis que c’est impossible. Il faudra prendre rendez-vous.
— Mais, sacré Bon Dieu ! Puisque je vous dis …
— Monsieur, non seulement vous n’avez pas de rendez-vous, mais vous avez une tenue négligée et un langage incorrect. Je vous prie donc de sortir de ce bureau immédiatement !
Elle referma lentement l’agenda et reprit son travail imperturbablement. Pendant ce temps, l’homme, affolé, avait traversé la salle et poussé violemment la porte en verre. A présent, il courait dans la rue en tous sens en agitant les bras et en poussant des cris incompréhensibles.

 Surtension

L’homme était en sang. En rampant dans la poussière de la rue déserte et surchauffée, il avait atteint la grande porte vitrée. A présent, il donnait de faibles coups de poings sur la paroi de verre qui sonnait sourdement. Malgré le sang, la sueur et les larmes qui lui coulaient dans les yeux, il pouvait voir l’intérieur de l’immense salle au bout de laquelle se trouvait le bureau d’accueil. Il pouvait même apercevoir la femme en gris qui trônait derrière un grand bureau vert en haut de quelques marches. Malgré les coups sourds qui se répétaient sur la porte, elle ne lui prêtait aucune attention. Assise raide sur sa chaise, elle tapait à la machine avec lenteur et application. Dans un effort surhumain qui lui fit venir une nausée, il réussit à se redresser en s’appuyant contre la porte pour la faire céder sous son poids. Mais il ne réussit d’abord qu’à laisser les empreintes ensanglantées de ses mains sur le verre. Puis le battant s’ouvrit d’un seul coup et il s’affala  dans la pièce en gémissant de douleur.
La salle était glaciale. Le silence n’était troublé que par les grincements de l’appareil à air conditionné et par le bruit des touches qui frappaient le cylindre de la machine à écrire.
La femme ne le voyait toujours pas.
Il reprit sa progression vers le bureau. A présent, il avançait à quatre pattes sur le plancher rugueux qui lui écorchait les mains et les genoux. Entre deux petits cris de douleur, il répétait :
— Cottard… je veux voir le docteur Cottard, il faut…
Mais la femme l’ignorait toujours et continuait à taper avec cette lenteur infernale.
Arrivé au pied de l’estrade, il réussit tant bien que mal à monter les trois marches et à se relever en s’agrippant au bureau. Maintenant, son visage était à la hauteur de la machine, il s’appuyait sur le meuble et le sang coulait de sa bouche et de son nez sur la réserve de papier vierge. Il leva les yeux vers la femme et, dans un souffle épuisé, il réussit à prononcer :
— Le Docteur Cottard, par pitié !
La secrétaire affecta alors de le remarquer pour la première fois. En abaissant ses lunettes d’écaille, elle dit :
— Bonjour, monsieur. Vous n’avez pas rendez-vous, je crois. Je regrette, mais l’agenda du docteur est plein pour la journée. Il va falloir que vous attendiez jusqu’à ce soir. Aussi, on n’a pas idée de venir comme ça à l’improviste pour consulter le docteur ! Allez donc vous asseoir là-bas et, surtout, ne salissez rien !
L’homme retraversa la salle en chancelant et s’effondra sur l’unique chaise où il ne tarda pas à rendre l’âme.

Coupure de tension

….

*

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LA MITRO

Carnet d’écriture (19) – Une carte pour Nano

Vous vous souvenez certainemlent de cet interview de l’écrivain Pierre-André Mariotte par Berthe Granval. A sa question « Alors, dites-nous, cher Pierre-André Mariotte, pourquoi écrivez-vous ? », il avait répondu : « Pourquoi écrit-on ? Pourquoi un être censé se met-il à écrire ? Pourquoi se met-il à travailler comme un bénédictin, à raturer, à modifier, à biffer, à reprendre, à lire et à relire, à déchirer, à vérifier, à recoller ? Pourquoi se soumet-il volontairement à ces périodes de doute, de résignation, de désespoir même ? Pourquoi supporte-t-il d’en perdre l’appétit ? Pourquoi accepte-t-il de se remettre à fumer, à boire, ou pire ? Pourquoi ? »

Cette façon de répondre à une question par une rafale d’autres questions n’était pas qu’une habileté de plus d’un habitué des plateaux de télévision. Elle permettait à l’écrivain de passer ensuite en revue les diverses motivations qui peuvent habiter ses semblables et d’indiquer quelles étaient les siennes. Si vous voulez savoir tout ça, il vous faudra relire l’article « Une émission de Berthe Granval » publié le 30/11/2016.

Mais une autre question se pose, plus triviale : à partir du moment où l’envie ou le besoin d’écrire sont là, qu’est-ce qui peut bien déclencher l’écriture de tel texte plutôt que tel autre ? Pour les vrais écrivains, Continuer la lecture de Carnet d’écriture (19) – Une carte pour Nano

La Chanson pour Lorenzo (2/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

(…) je n’ai jamais réussi à comprendre les paroles des « tub » de langue anglaise. J’imaginais donc des histoires qui n’avaient aucun rapport avec le sens réel de ces chansons mais qui étaient la traduction des rêves qu’elles me suggéraient. De très belles chansons en français m’ont elles aussi fait rêver bien au delà de leur signification littérale …. :

Ma môme de Jean Ferrat. Ce sont deux prolétaires chers à l’auteur. Ils n’ont pas un sou mais le bonheur les envahit. Le printemps et son soleil inondent la petite chambre de bonne sous les toits de Paris. Ils sont encore dans le lit aux draps défaits, engourdis de caresses profondes et d’ivresses interdites. Ils se sont éveillés au plaisir. C’est un amour naïf et vertigineux. Par la lucarne, on devine Paris qui renaît après les années noires de l’occupation.

Coconut grove des Loving Spoonful. C’est mon ami d’enfance, Jean-Paul, qui Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (2/2)

Il est temps de revoir La Nuit américaine

Ne serait-ce qu’en hommage à Nathalie Baye, cette actrice qui fut souvent excellente et cette femme qui fut surement aimable, il est temps de revoir La Nuit américaine.

La Nuit américaine, c’est la chronique de la fabrication d’un film depuis le début du tournage jusqu’au moment de la séparation de l’équipe. Tourné entièrement dans les studios de la Joliette à Nice, c’est le cinéma dans le cinéma, l’envers du décor, les secrets de fabrication, les trucages, les tromperies, les incidents, les crises, tout cela vu, arrangé et présenté par François Truffaut.

Les acteurs sont excellents : magnifique et désuet Jean-Pierre Aumont (dont on se souviendra toujours de la légèreté dans Drôle de Drame), Jacqueline Bisset, star hollywoodienne dépouillée, découverte dans Bullitt, Jean-Pierre Léaud, touchant de vérité dans son rôle de mauvais acteur, Jean-Paul Stévenin, assistant de Truffaut jouant son propre personnage  dans le film, et Nathalie Baye, charmante, timide et efficace script et puis Truffaut, avec cette façon de jouer à plat, qu’il a inculquée si profondément à J-P.Léaud, cet passion fiévreuse, cette conception claire du scénario et de la mise en scène.

La vidéo que je vous propose ci-dessous Continuer la lecture de Il est temps de revoir La Nuit américaine

La Chanson pour Lorenzo (1/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

 J’ai aimé la musique qui a été pour moi une forme de poésie et d’évasion. Pourtant, je ne connais même pas les notes ! Mon père, excellent musicien et violoniste, n’a pas jugé utile de nous faire apprendre le solfège ni à jouer d’un instrument. Probablement par égoïsme car il ne fallait surtout pas faire le moindre bruit dans l’appartement afin que ses analysés pensent qu’il n’y avait pas d’autre présence que la leur. J’étais donc condamné à n’être qu’un musicien passif … Cela ne m’a pas empêché d’avoir bien des émotions ! Et je suis même parvenu à déceler la différence entre deux interprétations de la sonate K 87 de Scarlatti : il y a celle, brillante, de Clara Haskil et celle, bouleversante, d’Ivo Pogorelich qui ne raconte pas du tout la même histoire. Virtuosité contre poésie ? Pourtant, il s’agit de la même partition ! Qu’avait donc voulu exprimer son compositeur ?

J’ai adoré la musique classique mais aussi le jazz qui est la vraie musique moderne et la chanson qui est la vraie poésie contemporaine. Alchimie incroyable qui parvient en trois minutes à nous émouvoir, à nous faire rêver et nous emmener ailleurs. Une mélodie, un texte, une voix et le miracle se produit. J’ai été sensible aux chansons qui étaient de vrais poèmes ainsi qu’à d’autres qui se confondaient Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (1/2)

Buveurs très illustres et vous vérolés très précieux !

Rabelais ! …
À l’école, dans les années 50, je pense qu’on l’étudiait en classe de Troisième. Est-ce qu’on l’étudie encore aujourd’hui ? J’en doute . En tout cas on n’entend plus beaucoup parler de lui. Pour que ça change, il faudrait au moins que Disney en fasse un dessin animé, mais ce n’est pas demain la veille. Personnellement, ça ne me gêne pas beaucoup, parce que Gargantua, Pantagruel et compagnie, ça ne m’a jamais vraiment passionné.
Mais aujourd’hui, quand je lis ce qui va suivre, je m’aperçois que je suis passé complètement à côté.

 » Buveurs très illustres et vous vérolés très précieux, car à vous sont dédiés mes écrits,  Alcibiade, louant son précepteur Socrate, sans controverse prince des philosophes, entre autres paroles le dit être semblable aux Silènes.
Silènes  étaient
jadis petites boîtes, telles que nous voyons à présent  dans les boutiques des apothicaires, peintes au dessus de figures  joyeuses et frivoles, comme des harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants,  cerfs limoniers et autres telles peintures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire, mais au dedans, l’on conservait les fines drogues comme baumes, ambre gris, amome, musc, civette,  pierreries et autres choses précieuses. Continuer la lecture de Buveurs très illustres et vous vérolés très précieux !