Homéotéleute et Polyptote – Lever de rideau

 Acte I

La scène est à Athènes et le décor entièrement blanc à l’exception de deux éléments : un grand cognassier du Péloponnèse et un petit banc en marbre de Thassos.

Le Récitant

Gens d’Athènes, prêtres de l’Acropole, commerçants de l’Agora, ménagères de Plaka et même vous, marins du Pirée, salut ! Laissez-moi ce soir dérouler devant votre assemblée attentive la vraie histoire de deux amants superbes et généreux, que certains dieux protégeaient mais que d’autres n’aimaient pas. Retenez vos larmes, étouffez vos cris, car il n’y a que dans le silence et le recueillement que l’on peut entendre une telle tragédie. Je commence…

C’est au pied du mont Lycabette, la colline aux loups féroces, qu’ils se rencontrèrent pour la première fois. Elle s’appelait Polyptote et lui, Homéotéleute. Elle venait de Zeugma, petite ile de la mer Métaphorique aux mille naufrages, et lui, des grandes plaines d’Antanaclase, riches en hypallages et en hypotyposes.

Polyptote était arrivée à Athènes un peu avant les dernières calendes pour suivre le cycle annuel des cours de solipsisme perspicace que prodiguait toujours Doryphore d’Alexandrie malgré son grand âge. C’était la première fois qu’elle quittait son ile où elle avait vécu jusque-là d’heureuses années, entourée de ses parents adoptifs, Charybde et Scylla, et de ses frères et sœurs Epigastre, Epigone, Epiphénomène et Epifanny. Elle était sans conteste la plus jolie des jeunes filles de Zeugma et, quand elle traversait la ville, simplement vêtue d’une peau de mouton de Panurge jetée sur ses épaules, les Zeugmiens faisaient pleuvoir sur elle des olives vertes et des figues de Barbarie en signe d’admiration tandis que les Zeugmiennes lui lançaient des éponges mouillées et des moules cuites en signe d’amitié. Mais depuis qu’elle était arrivée dans la capitale du monde, toutes ces petites attentions, certes rustiques mais cependant débonnaires, avaient cessé. C’est à peine si de temps en temps un Athénien l’accompagnait une heure ou deux en marchant à reculons devant elle, ou si une ménagère se couvrait la tête de poulpes sur son passage. Les olives et les éponges de son pays natal lui manquaient et elle commençait à se sentir isolée. C’est pourquoi, en plus de son inscription aux cours de Doryphore l’Ancien, elle était devenue membre d’un club sportif hyperbolique, espérant ainsi rencontrer des jeunes gens de son âge.

Ce jour-là, elle prenait le frais sur un petit banc en marbre de Thassos à l’ombre d’un grand cognassier du Péloponnèse après une séance de Lutte Elliptique, avant d’aller s’asseoir sur les gradins de l’amphithéâtre Antigone Œdipide pour y subir quatre heures de Doryphore le Prolixe en plein soleil.

Elle portait une très jolie petite praxis en toile de Catachrèse, légèrement échancrée dans le dos, et des spartiates en cuir de Terpsichore. Une large ceinture en fibres de synecdoque était négligemment nouée en bande de Möbius autour de sa taille. Ses longs cheveux blonds, rassemblés au sommet de son crâne par un anneau torique en onyx repoussé, ruisselaient sur ses belles épaules et luisaient au soleil.

(…)

Ceci était un  extrait de la tragédie grecque « Homéotéleute et Polyptote » qui vient d’entrer au répertoire du Théâtre National de l’Odéon. C’est dire si c’est rigolo ! Ce monument fera partie d’un prochain recueil de théâtre, nouvelles, textes courts et cours magistraux. 

L’heure d’été ne date pas d’hier

Le texte ci-dessous est extrait de À la Recherche du Temps perdu (Le Temps retrouvé – Chapitre 2)

(…) Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis, pour aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet ; j’étais presque au pont des Invalides. Les lumières, assez peu nombreuses (à cause des gothas1), étaient allumées un peu trop tôt, car le changement d’heure2 avait été fait un peu trop tôt, quand la nuit venait encore assez vite, mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont allumés et éteints à partir d’une certaine date), et au-dessus de la ville nocturnement éclairée, dans toute une partie du ciel – du ciel ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas savoir que 8 heures était devenu 9 heures – dans toute une partie du ciel bleuâtre il continuait à faire un peu jour. Dans toute la partie de la ville Continuer la lecture de L’heure d’été ne date pas d’hier

Fort Alamo

Une critique de Lorenzo dell’Acqua

Fort Alamo est un roman de Fabrice Caro. Ce n’est pas le premier de cet auteur connu de bandes dessinées qui a en plus un talent rare chez un écrivain : l’humour.

Le thème est simple : toutes les personnes qui irritent le narrateur décèdent dans les minutes qui suivent : AVC brutal, arbre sur le bord de la Nationale où va s’encastrer la voiture qui vient de le doubler, mort subite en tous genres à la sortie du supermarché ou sur son lieu de travail. Qui n’a jamais eu envie de tuer l’automobiliste qui vous a fait une queue de poisson, ou le garçon du Cyrano qui s’obstine à vous ignorer alors que vous aviez prétendu à votre charmante et future conquête y être connu comme le loup blanc, ou cet arrogant qui vous prend pour le préposé du magasin alors que vous lui avez gentiment tenu le Continuer la lecture de Fort Alamo

Le pénal tient le civil en l’état

Il y aura 3 ans dans quelques jours, une explosion due à une fuite de gaz détruisait l’un des deux pavillons symétriques qui encadrent le parvis de l’église du Val de Grace, rue Saint-Jacques à Paris. Outre la destruction de ce bâtiment du XVIIe siècle, l’explosion causa la mort de trois personnes, des blessures graves à plusieurs autres, des dommages importants aux immeubles voisins, dont certains demeurent inhabitables encore aujourd’hui, ainsi qu’aux vitraux, à l’orgue et au baldaquin de l’église,

Mardi dernier, j’ai assisté à une réunion de l’association qu’ont fondée les victimes de ce sinistre et ce que j’en ai appris est effarant :
1- Trois ans après le sinistre, aucune Continuer la lecture de Le pénal tient le civil en l’état

Au cinéma, l’innovation bidon

« Je ne suis pas contre le progrès, contre quelque chose de totalement nouveau et révolutionnaire, si cela a un sens et un fondement. Ce que je déteste, c’est l’innovation bidon qui pour commencer n’est pas innovatrice du tout car on a tout inventé dans les années 20 en Russie et en Allemagne à la UFA. Mais les gens qui font des trucs insensés pour épater le bourgeois, je ne peux les approuver. Un film, c’est une histoire que vous racontez, une atmosphère que vous créez, et si vous introduisez des éléments bizarres qui étonne, vous détruisez le récit. On doit oublier qu’il y a un réalisateur et un chef opérateur, cela doit couler naturellement. Si vous regardez, les grands films, ceux de Griffith, Ford, Lubitsch, Capra, Renoir, ils ont tous filmé avec élégance et simplicité, sans ces tours de magicien que je trouve répugnants. Quatre-vingt pour cent de ce que fait M. Jean-Luc Godard, c’est purement pour se gonfler lui-même pour que Continuer la lecture de Au cinéma, l’innovation bidon