Carnet d’écriture (29) – La forme et le fond

Ceci est la suite de l’article  » Mon Antigone » publié hier 

(…) Dans la Tragédie Grecque, il y a la forme et le fond.

Le fond, grosso modo, c’est que l’homme n’échappe pas à son destin (la femme non plus, d’ailleurs). Quoi qu’il fasse, son sort a été fixé par les dieux ; il ne pourra y échapper.  Œdipe tuera son père et épousera sa mère et tout et tout. Et les auteurs modernes n’y changeront rien. Ils garderont la recette : la Guerre de Troie aura quand même lieu et Créon fera mourir Antigone.

Terrible et passionnant….

Et puis il y la forme… Ah ! la forme ! C’est le récitant qui présente, raconte ou annonce les personnages et les évènements, le chœur antique qui fait pratiquement la même chose mais en se lamentant, les apostrophes emphatiques, les épiclèses (pour les nuls : épithètes homériques) somptueuses que s’adressent les personnages.

Magnifique et somptueux…

Il n’y a pas que le fond et la forme. Il y a aussi les personnages. J’allais oublier les personnages. Ils ont des noms étranges, à coucher à la belle étoile. Il y a toujours des Rois maitres d’eux-mêmes comme de l’univers, des Reines infidèles, de jeunes vierges et princesses innocentes et obstinées, des princes dissipés et violents, de nobles amoureux, des servantes, des gardes, des bergers, mais aussi des dieux et des demis. Et à la fin tous mourront, enfin presque tous, sauf les dieux et les demis, bien entendu.

Prévisible et terrifiant…

Le fond, la forme, les personnages… J’allais oublier les morts. C’est très important les morts dans la Tragédie Grecque. Elles sont toujours violentes. Il y a du sang dans les piscines, des yeux crevés, des mains coupées, des enfants cuits au court-bouillon, des jeunes filles emmurées, des princes déchiquetés par des hydres, des rois défenestrés…

Épouvantable et inventif…

Bref, il y a tout ça dans la Tragédie Grecque. Mais qu’avait donc de si spécial l’Antigone d’Anouilh pour inspirer mon Homéotéleute et Polyptote ? Je le sais aujourd’hui, je l’ai identifié en revoyant la pièce : c’est le prologue dit par le récitant. Ce texte de deux minutes, le voici. Imaginez le dit par Louis Jouvet.

Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. C’est minutieux, bien huilé depuis toujours. La mort, la trahison, le désespoir sont là, tout prêts, et les éclats, et les orages, et les silences, tous les silences : le silence quand le bras du bourreau se lève à la fin, le silence au commencement quand les deux amants sont nus l’un en face de l’autre pour la première fois, sans oser bouger tout de suite, dans la chambre sombre, le silence quand les cris de la foule éclatent autour du vainqueur et on dirait un film dont le son s’est enrayé, toutes ces bouches ouvertes dont il ne sort rien, toute cette clameur qui n’est qu’une image, et le vainqueur, déjà vaincu, seul au milieu de son silence…

C’est propre, la tragédie. C’est reposant, c’est sûr… Dans le drame, avec ces traîtres, avec ces méchants acharnés, cette innocence persécutée, ces vengeurs, ces terre neuves, ces lueurs d’espoir, cela devient épouvantable de mourir, comme un accident. On aurait peut-être pu se sauver, le bon jeune homme aurait peut-être pu arriver à temps avec les gendarmes. Dans la tragédie, on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents, en somme ! Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution. Et puis, surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu’on na plus qu’à crier, pas à gémir, non, pas à se plaindre, à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir. C’est ignoble, c’est utilitaire.

Là, c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin !

 Tout le monde comprendra qu’avec une telle définition, j’aie voulu la faire, mon Antigone.

Carnet d’écriture (28) – Mon Antigone

Homéotéleute et Polyptote

Je relis cette tragédie antique en quatre ou cinq actes, Homéotéleute et Polyptote, que j’ai écrite il y a sept ans et que j’avais dédiée sans vergogne à Sophocle, Eschyle et Giraudoux, et je me demande par quelle aberration, quelle amnésie passagère ou quelle confusion mentale j’ai pu, dans ma dédicace, oublier Anouilh ? Car c’est justement de l’Antigone de Jean Anouilh que vient mon Homéotéleute et Polyptote. Comment Antigone, l’une des plus belles pièces du théâtre français du XXème siècle, Antigone qui a bouleversé deux ou trois générations d’adolescents, et qui aurait bouleversé les suivantes si seulement elles avaient su lire, comment Antigone a-t-elle pu donner naissance à une farce aussi vaine et grossière qu’Homéotéleute ? Certains diront : « C’est simple, l’Homéotéleute de Coutheillas est une parodie, non pas précisément de l’Antigone d’Anouilh mais de la Tragédie Grecque en général telle qu’elle a été écrite pendant ce prodigieux cinquième siècle avant J-C et jouée ensuite pendant tous les siècles qui ont suivi. Coutheillas en a écrit une parodie, c’est courant, ce n’est pas très difficile et parfois, c’est drôle. » Dans un essai, citer ce que diront « certains » a souvent pour objet de leur apporter la contradiction en démontrant avantageusement la stupidité de leur propos. Ce n’est pas le cas ici. C’est évident, Homéotéleute est Continuer la lecture de Carnet d’écriture (28) – Mon Antigone →

Trois cafés (25)

Décidemment, il en faisait quand même beaucoup, Trois-cafés.
Il a porté sa main vers le becquet de la porte, mais il s’est ravisé et, comme un automate, l’index tendu devant lui, il a pivoté sur les talons jusqu’à pointer la table de Cottard, lequel était toujours passionnément plongé dans les petites annonces immobilières.

— Ah ! Jules ! s’est-il exclamé. Je suis impardonnable, j’allais t’oublier.

— Tiens ! Bonjour Stanislav ! Je ne vous avais pas vu !

Il faut savoir que le bonhomme qui disait ça, ça faisait plus d’une demi-heure qu’il était planqué derrière un journal qu’il tenait à l’envers. À moins de trois mètres de tout le monde ! Et il disait qu’il nous avait pas vu ! Il est con, ce Cottard ! Il a tout de suite ajouté :

— Mon Dieu ! Il est midi moins le quart, il faut que je parte. J’ai un rendez-vous à midi à la Mairie.

Son rendez-vous, c’était avec la cantine, on le savait tous, sauf Trois-cafés qui a fait semblant de rien. Il a dit, joyeux :

— Une petite minute, mon bon Jules. Est-ce que tu as ton agenda ?

— Ben… non. Je l’ai oublié à mon bureau.

— Ah ! C’est contrariant. C’est très contrariant ! J’ai vu Anne Hidalgo hier après-midi et Continuer la lecture de Trois cafés (25) →

Anatomie d’une chute

Extrait de « Couleur café »

(…)
Au moment où elle va passer pour la septième fois devant ma table, porteuse d’un plateau chargé — j’ai une mémoire photographique presque absolue — de trois demis pression, un verre de Morgon, un autre de bourgogne aligoté, deux cafés dont un allongé, un croque-monsieur, une tarte du jour et deux tickets de caisse, je pousse légèrement du pied la chaise en osier inoccupée qui se trouve devant moi. Le siège se déplace de trois centimètres environ, ce qui demeure caché aux yeux de la serveuse par le plateau de service qu’elle porte devant elle d’une main encore sûre. Le pied de la chaise se trouve à présent sur le trajet de sa Ranger gauche. La pointe de la chaussure ne heurte que légèrement le barreau d’osier bigarré mais, en retardant d’un tiers de seconde le mouvement Continuer la lecture de Anatomie d’une chute →

Trois cafés (13 à 24)

Pour la deuxième fois, je vous offre ci-dessous la possibilité de lire d’une seule traite les épisodes 13 à 14 de Trois cafés. Si vous voulez lire les 12 premiers, c’est facile , il suffit de cliquer sur ceci :

     Douze premiers épisodes

Sinon, veuillez passer à la suite (9000 mots seulement) :

(…)  Mais brusquement, il s’est tourné vers Dumoulot et, l’air intéressé, il lui a demandé :
— Dis-moi, Gérard, Dumoulot, c’est Dumoulot ou du Moulot ?

— Hein ? qu’il a dit Dumoulot.
— Je veux dire : ton patronyme, c’est en un mot ou en deux ?
— Hein ? a redit Dumoulot.
— Ah ! Je m’exprime mal. Je veux dire : est-ce que dans Du-mou-lot, le du est un du particule ou non ?

— Hein ? a répété Dumoulot qui commençait à transpirer

 Quand il est gêné, Dumoulot, quand il comprend pas ce qui se passe, quand il pense qu’on le mène en bateau, quand on lui pose une question qu’il peut pas répondre, quand il sait plus où il en est, il transpire, Dumoulot. Il devient tout rouge et il transpire. Ça commence à lui couler sur le front, ça dégouline le long du nez et ça finit par lui faire des petites gouttes aux pointes de la moustache. Oui, parce qu’en plus, il a une moustache ! C’est parce qu’il est timide ; la transpiration, pas la moustache. Ah si ! Peut-être… la moustache aussi. C’est vrai qu’il est gentil, Dumoulot, mais il est timide. Ou alors, il a pas confiance en lui. Ou les deux. C’est un gros handicap dans la vie, ça, la timidité. Pareil avec la confiance en soi. Tenez, un exemple, prenez Cottard : il est pas timide, Cottard. La preuve, c’est qu’il prend ma table chaque fois qu’il peut. Donc, il est pas timide. S’il était timide, il arriverait pas à faire semblant depuis vingt-cinq ans d’avoir un vrai boulot à la Mairie, à supposer qu’il y en ait, là-bas, des vrais boulots. Non, ça ! Cottard, il est pas timide. Ça l’empêche pas d’être con, mais il est pas timide.

Donc, je voyais Dumoulot qui transpirait tant que ça pouvait parce qu’il Continuer la lecture de Trois cafés (13 à 24) →

Esprit d’escalier n°1

Cette photo mystérieuse au premier abord a été publiée ici pour la première fois il y aura 13 ans dans quelques jours. Elle pourrait être par exemple celle de l’intérieur d’un coquillage cloisonné, ou de la pénétration d’un projectile dans un fluide à forte viscosité, ou encore, si on lui faisait subir une rotation de 90 degrés dans le sens rétrograde, d’une fantaisie gravée de M.C. Escher.
Elle a été prise (en couleurs) au rez-de-chaussée du musée d’Art Contemporain de Chicago, depuis le point central de la volée de l’escalier principal. L’axe de l’objectif était vertical et visait  le lanterneau en toiture.
J’aime l’imbrication ces formes étranges et pourtant géométriques.

C’est cette photo qui m’a donné l’idée d’entreprendre cette série qui comporte aujourd’hui 74 photographies et que j’ai intitulée « Esprit d’escalier », titre dont chacun, peut-être, appréciera le double sens.

1302-ESPRIT D'ESCALIER

ET DEMAIN :

TROIS CAFÉS

Les petits cons

Couleur café n°30

La Coupole, Boulevard du Montparnasse, Paris

Quand je vois ces jeunes crétins en T-shirt siglé qui, l’air ennuyé, traversent la Coupole derrière leurs parents ravis, et même parfois, leurs grands-parents rayonnants,

Quand je vois ces grands dépendeurs d’andouilles jeter un œil blasé sur la salle encore à moitié vide,

Quand je vois ces petits cons entrer ici sans rien savoir de ce que ceux qui les y amènent aujourd’hui y ont un jour connu ou auraient aimé connaitre,

Quand je vois ces godelureaux débraillés s’asseoir dans cette salle sans la moindre idée de ce qu’ont pu être ici les soirées bruyantes et enfumées des après France-Galles, les après-midi oisives où Ferdinand Lop Continuer la lecture de Les petits cons →

Les Particules élémentaires

Rediffusion de Critique aisée n°202 

Publiée en avril 2020, je rediffuse cette critique aisée parce que ça fait longtemps qu’on a rien eu de Houellebecque. Avant de la republier, je l’ai relue, bien sûr, et je l’ai trouvée bonne, ma critique ! Elle est bonne et en plus elle est bonne, comme disait je ne sais plus qui  à propos de je ne sais plus quoi. De plus, elle m’a fait réaliser  que j’avais totalement oublié ce livre et donc, pour finir, comme elle est bonne, elle m’a donné envie de le relire. C’est l’avantage de perdre la mémoire, l’un d’entre eux en tout cas. 

Les Particules élémentaires
Michel Houellebecq – 1998
Collection J’AI LU – 317 pages – 42,65 Francs

Avertissement : ceci n’est pas une Critique Aisée habituelle. Ce n’est pas parce que l’écrivain est d’importance : j’en ai traité d’autres. Ce n’est pas que le livre m’ait emporté spécialement : au moment où j’écris ces lignes je ne l’ai pas encore terminé. C’est moins une critique qu’un commentaire, une généralisation de l’analyse d’un morceau choisi à l’ensemble de l’œuvre, une tentative de décryptage de certaines techniques de Michel Houellebecq. Quand j’ai commencé ce papier, c’était pour le placer dans le Journal de Campagne. Mais il a pris trop d’importance pour ma rubrique champêtre. Alors, le voici déguisé en Critique Aisée n°202.

Il y a quelques jours, j’avais pris la décision, probablement définitive, d’abandonner le Voyage au bout de la nuit au moment où, de son côté, Bardamu abandonnait son cabinet médical (voir à ce propos le numéro 24 de ce Journal de Campagne). Ceci fait, j’ai réalisé que je risquais de devenir, probablement définitivement, l’esclave docile des séries US. Alors, tel un Cicéron1 tristounet exilé en Thessalie2, j’ai regardé la bibliothèque qui fait face au bureau de ma Thébaïde3de l’Aisne. Mon œil blasé, qui n’attendait pas grand-chose d’un examen par trop nonchalant, aperçut quand même, écrasé entre un gros Joyce4 et un encore plus gros Churchill5, un petit « J’AI LU » tout moche, tout corné, achevé d’imprimer le 1er août 2000 et acheté la même année pour 42,65 Francs. Les pages étaient jaunies et le livre Continuer la lecture de Les Particules élémentaires →

Trois cafés (24)

(…) Puis, se tournant vers Dumoulot :
— Allez, Gérard, la machine est lancée ! Vous êtes content, j’espère ?
Et sans attendre la réponse, il est sorti, sans voir qu’il avait l’air plutôt gêné, le du Moulot potentiel. Mais moi je savais bien pourquoi : c’est qu’il avait pas un Kopeck sur lui.

Ne pas avoir d’argent sur soi, c’est une question de principe chez Dumoulot. C’est même plus que ça, c’est une religion. C’est pas qu’il soit radin, non… Ce serait plutôt qu’il aime pas dépenser. Jamais un sou dans la poche, pas de carte de crédit, déjà, ça lui évite la tentation de payer son coup quand ça serait son tour. Ensuite, c’est vrai qu’il règle son ardoise à Georges tous les mois, mais il mange et il boit chez Georges, il lit le journal de Georges, il regarde la télé de Georges et quand il est pas chez Georges, il est dans le métro ou chez lui. Dans le métro, il voyage gratis, bien sûr, et chez lui c’est pareil, je veux dire qu’il paie pas de loyer. Comment ça se fait ? Je sais pas ; une combine quelconque, j’imagine. Bon, c’est pas le sujet. On s’en fiche ! Toujours est-il que comme ça, il dépense pas grand-chose, Dumoulot. Ça lui permet d’économiser pour entrer de temps en temps dans une affaire super-prometteuse avec son beau-frère pour cent ou deux cents balles et de les perdre automatiquement dans le mois qui suit.

Donc, ce matin-là comme les autres matins, Dumoulot n’avait Continuer la lecture de Trois cafés (24) →