Variations de tension

Basse tension

L‘homme s’approcha de l’entrée, poussa la porte et pénétra dans la salle d’attente. Au fond de la pièce, une femme d’âge moyen tapait à la machine derrière un bureau.
— Bonjour, monsieur. Vous désirez?
— Bonjour madame, je souhaiterais voir le docteur Cottard.
— Est-ce que vous avez rendez-vous ?
— Hélas non, mais c’est important.
— Je suis désolée, mais c’est impossible. D’ailleurs, le docteur est absent. Il faudra prendre un rendez-vous.
— Bon, tant pis, je repasserai .

Moyenne tension

L‘homme paraissait agité. Il s’approcha de la grande porte vitrée et la poussa avec hésitation. La salle dans laquelle il venait de pénétrer était immense et glaciale. Le silence n’était troublé que par le ronronnement de l’air conditionné et le lent crépitement d’une machine à écrire.
Une femme au physique ordinaire et d’âge moyen se tenait derrière l’unique bureau et tapait à la machine avec application. Elle ne leva pas les yeux vers le visiteur. L’homme toussota discrètement pour attirer son attention.
— Pardon, Madame, excusez-moi, mais je voudrais voir le Docteur Cottard.
— Impossible, répondit-elle sans lever les yeux.
Il insista avec timidité :
— Mais, euh, c’est important…
Elle le regarda droit dans les yeux :
— Je viens de vous dire que c’était impossible.
Il reprit sur un ton plaintif :
— Mais, c’est important…
— Allez-vous-en! Revenez plus tard! Ou demain! Je n’ai pas que ça à faire.
Craintivement, l’homme fit demi-tour et retraversa la salle vers la grande porte de verre. Au moment de l’atteindre, il se retourna et dit doucement :
— Au revoir, Madame.

Haute tension

L ‘homme paraissait épuisé. Ses vêtements étaient froissés et poussiéreux. En titubant, il s’approcha de la lourde porte en verre, s’appuya contre elle et poussa de tout son poids sans parvenir à l’ouvrir. Elle finit par céder d’un seul coup. L’élan le propulsa à l’intérieur de l’immense salle. Il ne fit que quelques pas chancelants avant de s’affaler avec fracas sur le plancher rugueux. Il se releva avec peine en tentant de nettoyer sur sa veste ses mains écorchées par la chute. La température de la pièce était glaciale et le silence oppressant. Tout au bout de la pièce, sur une estrade haute de quelques marches, il vit un grand bureau métallique verdâtre derrière lequel trônait une femme entre deux âges, à cheveux gris, tailleur gris et lunettes d’écaille. Elle tapait un texte sur une énorme machine à écrire avec une extrême lenteur. Elle semblait ne pas avoir remarqué son entrée vacillante et continuait de l’ignorer.
D’un pas rapide mais incertain, il arriva jusqu’au pied de l’estrade. Malgré le froid, la sueur ruisselait sur son visage et mouillait le col déchiré de sa chemise. Il leva les yeux vers la femme et dans un souffle, il dit d’un ton pressant :
— S’il vous plait… le Docteur Cottard ! Il faut que je voie tout de suite le Docteur Cottard !
La femme fit semblant de vérifier sur l’agenda qui était ouvert sur son bureau et dit :
— Je ne vois pas ici que vous ayez pris rendez-vous. Le docteur est en consultation. Il ne pourra pas vous recevoir aujourd’hui.
— Mais c’est urgent. Il y a eu un accident… Ma femme….
— Je vous dis que c’est impossible. Il faudra prendre rendez-vous.
— Mais, sacré Bon Dieu ! Puisque je vous dis …
— Monsieur, non seulement vous n’avez pas de rendez-vous, mais vous avez une tenue négligée et un langage incorrect. Je vous prie donc de sortir de ce bureau immédiatement !
Elle referma lentement l’agenda et reprit son travail imperturbablement. Pendant ce temps, l’homme, affolé, avait traversé la salle et poussé violemment la porte en verre. A présent, il courait dans la rue en tous sens en agitant les bras et en poussant des cris incompréhensibles.

 Surtension

L’homme était en sang. En rampant dans la poussière de la rue déserte et surchauffée, il avait atteint la grande porte vitrée. A présent, il donnait de faibles coups de poings sur la paroi de verre qui sonnait sourdement. Malgré le sang, la sueur et les larmes qui lui coulaient dans les yeux, il pouvait voir l’intérieur de l’immense salle au bout de laquelle se trouvait le bureau d’accueil. Il pouvait même apercevoir la femme en gris qui trônait derrière un grand bureau vert en haut de quelques marches. Malgré les coups sourds qui se répétaient sur la porte, elle ne lui prêtait aucune attention. Assise raide sur sa chaise, elle tapait à la machine avec lenteur et application. Dans un effort surhumain qui lui fit venir une nausée, il réussit à se redresser en s’appuyant contre la porte pour la faire céder sous son poids. Mais il ne réussit d’abord qu’à laisser les empreintes ensanglantées de ses mains sur le verre. Puis le battant s’ouvrit d’un seul coup et il s’affala  dans la pièce en gémissant de douleur.
La salle était glaciale. Le silence n’était troublé que par les grincements de l’appareil à air conditionné et par le bruit des touches qui frappaient le cylindre de la machine à écrire.
La femme ne le voyait toujours pas.
Il reprit sa progression vers le bureau. A présent, il avançait à quatre pattes sur le plancher rugueux qui lui écorchait les mains et les genoux. Entre deux petits cris de douleur, il répétait :
— Cottard… je veux voir le docteur Cottard, il faut…
Mais la femme l’ignorait toujours et continuait à taper avec cette lenteur infernale.
Arrivé au pied de l’estrade, il réussit tant bien que mal à monter les trois marches et à se relever en s’agrippant au bureau. Maintenant, son visage était à la hauteur de la machine, il s’appuyait sur le meuble et le sang coulait de sa bouche et de son nez sur la réserve de papier vierge. Il leva les yeux vers la femme et, dans un souffle épuisé, il réussit à prononcer :
— Le Docteur Cottard, par pitié !
La secrétaire affecta alors de le remarquer pour la première fois. En abaissant ses lunettes d’écaille, elle dit :
— Bonjour, monsieur. Vous n’avez pas rendez-vous, je crois. Je regrette, mais l’agenda du docteur est plein pour la journée. Il va falloir que vous attendiez jusqu’à ce soir. Aussi, on n’a pas idée de venir comme ça à l’improviste pour consulter le docteur ! Allez donc vous asseoir là-bas et, surtout, ne salissez rien !
L’homme retraversa la salle en chancelant et s’effondra sur l’unique chaise où il ne tarda pas à rendre l’âme.

Coupure de tension

….

*

Ceci est une sorte d’exercice de style, extrait du recueil de nouvelles « La Mitro et autres drôles d’histoires « , disponible sur Amazon pour l’incroyable somme de 6,33€ en cliquant ci-dessous:

LA MITRO

Carnet d’écriture (19) – Une carte pour Nano

Vous vous souvenez certainemlent de cet interview de l’écrivain Pierre-André Mariotte par Berthe Granval. A sa question « Alors, dites-nous, cher Pierre-André Mariotte, pourquoi écrivez-vous ? », il avait répondu : « Pourquoi écrit-on ? Pourquoi un être censé se met-il à écrire ? Pourquoi se met-il à travailler comme un bénédictin, à raturer, à modifier, à biffer, à reprendre, à lire et à relire, à déchirer, à vérifier, à recoller ? Pourquoi se soumet-il volontairement à ces périodes de doute, de résignation, de désespoir même ? Pourquoi supporte-t-il d’en perdre l’appétit ? Pourquoi accepte-t-il de se remettre à fumer, à boire, ou pire ? Pourquoi ? »

Cette façon de répondre à une question par une rafale d’autres questions n’était pas qu’une habileté de plus d’un habitué des plateaux de télévision. Elle permettait à l’écrivain de passer ensuite en revue les diverses motivations qui peuvent habiter ses semblables et d’indiquer quelles étaient les siennes. Si vous voulez savoir tout ça, il vous faudra relire l’article « Une émission de Berthe Granval » publié le 30/11/2016.

Mais une autre question se pose, plus triviale : à partir du moment où l’envie ou le besoin d’écrire sont là, qu’est-ce qui peut bien déclencher l’écriture de tel texte plutôt que tel autre ? Pour les vrais écrivains, Continuer la lecture de Carnet d’écriture (19) – Une carte pour Nano

La Chanson pour Lorenzo (2/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

(…) je n’ai jamais réussi à comprendre les paroles des « tub » de langue anglaise. J’imaginais donc des histoires qui n’avaient aucun rapport avec le sens réel de ces chansons mais qui étaient la traduction des rêves qu’elles me suggéraient. De très belles chansons en français m’ont elles aussi fait rêver bien au delà de leur signification littérale …. :

Ma môme de Jean Ferrat. Ce sont deux prolétaires chers à l’auteur. Ils n’ont pas un sou mais le bonheur les envahit. Le printemps et son soleil inondent la petite chambre de bonne sous les toits de Paris. Ils sont encore dans le lit aux draps défaits, engourdis de caresses profondes et d’ivresses interdites. Ils se sont éveillés au plaisir. C’est un amour naïf et vertigineux. Par la lucarne, on devine Paris qui renaît après les années noires de l’occupation.

Coconut grove des Loving Spoonful. C’est mon ami d’enfance, Jean-Paul, qui Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (2/2)

Il est temps de revoir La Nuit américaine

Ne serait-ce qu’en hommage à Nathalie Baye, cette actrice qui fut souvent excellente et cette femme qui fut surement aimable, il est temps de revoir La Nuit américaine.

La Nuit américaine, c’est la chronique de la fabrication d’un film depuis le début du tournage jusqu’au moment de la séparation de l’équipe. Tourné entièrement dans les studios de la Joliette à Nice, c’est le cinéma dans le cinéma, l’envers du décor, les secrets de fabrication, les trucages, les tromperies, les incidents, les crises, tout cela vu, arrangé et présenté par François Truffaut.

Les acteurs sont excellents : magnifique et désuet Jean-Pierre Aumont (dont on se souviendra toujours de la légèreté dans Drôle de Drame), Jacqueline Bisset, star hollywoodienne dépouillée, découverte dans Bullitt, Jean-Pierre Léaud, touchant de vérité dans son rôle de mauvais acteur, Jean-Paul Stévenin, assistant de Truffaut jouant son propre personnage  dans le film, et Nathalie Baye, charmante, timide et efficace script et puis Truffaut, avec cette façon de jouer à plat, qu’il a inculquée si profondément à J-P.Léaud, cet passion fiévreuse, cette conception claire du scénario et de la mise en scène.

La vidéo que je vous propose ci-dessous Continuer la lecture de Il est temps de revoir La Nuit américaine

La Chanson pour Lorenzo (1/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

 J’ai aimé la musique qui a été pour moi une forme de poésie et d’évasion. Pourtant, je ne connais même pas les notes ! Mon père, excellent musicien et violoniste, n’a pas jugé utile de nous faire apprendre le solfège ni à jouer d’un instrument. Probablement par égoïsme car il ne fallait surtout pas faire le moindre bruit dans l’appartement afin que ses analysés pensent qu’il n’y avait pas d’autre présence que la leur. J’étais donc condamné à n’être qu’un musicien passif … Cela ne m’a pas empêché d’avoir bien des émotions ! Et je suis même parvenu à déceler la différence entre deux interprétations de la sonate K 87 de Scarlatti : il y a celle, brillante, de Clara Haskil et celle, bouleversante, d’Ivo Pogorelich qui ne raconte pas du tout la même histoire. Virtuosité contre poésie ? Pourtant, il s’agit de la même partition ! Qu’avait donc voulu exprimer son compositeur ?

J’ai adoré la musique classique mais aussi le jazz qui est la vraie musique moderne et la chanson qui est la vraie poésie contemporaine. Alchimie incroyable qui parvient en trois minutes à nous émouvoir, à nous faire rêver et nous emmener ailleurs. Une mélodie, un texte, une voix et le miracle se produit. J’ai été sensible aux chansons qui étaient de vrais poèmes ainsi qu’à d’autres qui se confondaient Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (1/2)

Buveurs très illustres et vous vérolés très précieux !

Rabelais ! …
À l’école, dans les années 50, je pense qu’on l’étudiait en classe de Troisième. Est-ce qu’on l’étudie encore aujourd’hui ? J’en doute . En tout cas on n’entend plus beaucoup parler de lui. Pour que ça change, il faudrait au moins que Disney en fasse un dessin animé, mais ce n’est pas demain la veille. Personnellement, ça ne me gêne pas beaucoup, parce que Gargantua, Pantagruel et compagnie, ça ne m’a jamais vraiment passionné.
Mais aujourd’hui, quand je lis ce qui va suivre, je m’aperçois que je suis passé complètement à côté.

 » Buveurs très illustres et vous vérolés très précieux, car à vous sont dédiés mes écrits,  Alcibiade, louant son précepteur Socrate, sans controverse prince des philosophes, entre autres paroles le dit être semblable aux Silènes.
Silènes  étaient
jadis petites boîtes, telles que nous voyons à présent  dans les boutiques des apothicaires, peintes au dessus de figures  joyeuses et frivoles, comme des harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants,  cerfs limoniers et autres telles peintures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire, mais au dedans, l’on conservait les fines drogues comme baumes, ambre gris, amome, musc, civette,  pierreries et autres choses précieuses. Continuer la lecture de Buveurs très illustres et vous vérolés très précieux !

Ah ! les belles boutiques (54)

Rue Gay-Lussac, il n’y a plus de Point du Jour

Quand je me suis installé dans ce quartier en 1993, il était déjà là. Il était probablement là avant et, au cours de mon enfance du Boulevard de Port-Royal puis de mes années d’étudiant pre-soixante-huitard, j’avais dû passer devant des dizaines de fois sans le remarquer, y compris un soir de mai 68 dans le brouillard des lacrymogènes. Et hier, de lui, il ne restait Continuer la lecture de Ah ! les belles boutiques (54)

Carnet d’écriture (18) – Le puits d’Ernest

« (…) Ensuite, avec tout ce verbiage, on ne voit pas très bien où vous voulez en venir. Un peu de concision aurait fait gagner du temps à tout le monde sans rien enlever à la transmission au lecteur de ce plaisir anticipé du chasseur. « Il s’écoute parler » est une locution utilisée pour définir un certain type de discours. « Il se regarde écrire » pourrait être son pendant pour l’écriture, et nous avons bien l’impression que c’est ce que vous faites.»
Patience ! Vous allez comprendre. 

Le puits d’Ernest

Il y a bien longtemps que j’ai abandonné la chasse. Cela s’est produit au moment où j’ai pris un chien, Ena. Les coups de feu lui faisaient peur. Pour un Labrador, c’est gênant. Pour son propriétaire, c’est ridicule. Alors, j’ai abandonné la chasse et ses préparatifs. 

Mais bientôt, le besoin d’écriture est venu, l’écriture a suivi et les habitudes se sont empilées : départ le matin, mini iPad en poche vers le café du moment. (En ce moment : Le Comptoir du Panthéon, Le Petit Suisse ou Le Luco.) Commande passée, toujours la même, déploiement de quelques activités procrastinatoires : nettoyage de l’iPhone des nouvelles de la nuit, consultation de l’agenda, de la météo, consultation des ventes, déploiement de l’iPad, recherche et relecture de ce qui a été écrit hier, relecture de ce qui a été écrit hier, relecture de ce… Pour moi, cette relecture répétée s’apparente, en moins fatigant, aux tentatives de démarrages d’une tondeuse à gazon à moteur thermique : il faut bien tirer quatre ou cinq fois sur la corde avant que la machine ne consente à démarrer. Pour l’écriture, c’est pareil.
Quand la serveuse arrive Continuer la lecture de Carnet d’écriture (18) – Le puits d’Ernest