Archives par mot-clé : Bonjour Philippines !

L’hippopotame

Il fait nuit. Dire qu’il fait frais serait exagéré, mais il fait bon, comme par un beau soir d’été quelque part en France. Quand j’ouvre la portière de la Peugeot, une odeur de poussière chaude me saisit tout entier. Nous allons quitter Ngambé un peu avant l’aube parce que c’est la bonne heure pour rouler. C’est la bonne heure pour rouler, mais il faudra faire attention. Dans la faible lumière jaune d’un réverbère, le pick-up entreprend un demi-tour devant le Grand Hôtel de Paris. Au carrefour de la République, il tourne à droite, vers Makuta, laissant les dernières lumières derrière lui. André, mon chauffeur, prend un peu de vitesse. Nous sommes encore dans les faubourgs et souvent, des hommes et des femmes, à pied ou juchés par deux ou par trois sur des mobylettes hésitantes apparaissent brusquement dans la courte lueur des phares.  On ne voit que le bas de leur corps, leur taille, leurs jambes qui s’agitent, le bas de leur boubou ou leur short de footballeur. Leurs épaules, leurs visages restent dans l’obscurité, le cône des projecteurs ne monte pas jusque-là. Des camions arrêtés pour la nuit là où bon leur a semblé surgissent de temps en temps. Des enfants, des chèvres, des chiens traversent précipitamment la route devant le pick-up. André Continuer la lecture de L’hippopotame

Une mésaventure de Ratinet

Le texte que vous allez lire est extrait de « Bonjour, Philippines ! », récit d’une mission de quelques mois que j’ai effectuée dans cet archipel au début des années 70. André Ratinet, l’ingénieur routier de la mission, n’était pas un imbécile heureux. Il était plutôt du genre imbécile râleur, craintif et casanier. Il n’avait jamais envie d’être là où il était.  Il faut dire qu’il avait des raisons de penser de cette manière : il ne lui arrivait que des malheurs.
Ce type attirait la foudre. Une preuve parmi d’autres :

Chapitre 6 – Retour à Manille

Où l’on constate que contrairement à la foudre, la malédiction a encore frappé au même endroit et où l’on découvre les sports en vogue le dimanche à Manille

*

— Nous venons d’atterrir à l’aéroport international de Manille. Il est 21 heures 15 et la température extérieure est de 90° Fahrenheit. Nous vous rappelons que votre ceinture doit rester attachée jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil…

Je ne prête même plus attention à la partie de l’annonce qui porte sur les armes. Lorsque nous sortons de l’aéroport, il est près de dix heures, et je ne pense qu’à ma chambre au huitième étage du Hilton.

Quelques heures auparavant, pendant le voyage en voiture entre Iligan et l’aéroport de Cagayan Continuer la lecture de Une mésaventure de Ratinet

Les Chinois, c’est des cons !

(Extrait de Suite africaine) 

Antoine était un grand et beau garçon de vingt-cinq ans. Brun aux yeux bleus, il dégageait une sorte de joie de vivre, ou plutôt d’envie de vivre qui me l’avait rendu très vite sympathique. La semaine précédente, alors que nous étions tous les deux à Bobo-Dioulasso, c’est lui qui m’avait décidé à aller passer le week-end à Bamako plutôt que de rester à attendre notre rendez-vous de lundi dans cette petite ville plutôt agréable, mais sans grand intérêt. De Bobo à Bamako, plus de 1200 kilomètres aller et retour dans un bruyant pick-up 404 sur des pistes en latérite sur la plus grande partie du parcours ! Cela signifiait au moins vingt heures de voyage ! Pourtant, il avait réussi à me convaincre et nous étions partis de Bobo-Dioulasso avant le lever du soleil. Rouler de nuit sur ce genre de route n’est pas recommandé. C’est même conduire soi-même qui est déconseillé dans certains coins d’Afrique. Mais nous nous considérions sans doute déjà comme des habitués du pays. Et puis, nous n’avions pas les moyens de faire autrement. Bref, nous étions partis de bonne heure. Continuer la lecture de Les Chinois, c’est des cons !

Carnet d’écriture (15) – Philippe aux Philippines

Oui Je me souviens que mon père adorait les amandes vertes. Quand j’étais petit, à la maison, il y en avait très souvent. Moi aussi, j’aimais beaucoup les amandes vertes, mais c’était un calvaire de les dégager de leur coque. Qu’on utilise un couteau ou un casse-noix, l’opération était difficile et parfois dangereuse. Mais quand on y était parvenu sain et sauf, quel plaisir de sortir la graine (ou bien serait-ce le fruit ?) de sa coque et de la croquer avec ou sans sa fine peau marron !
Il arrivait parfois qu’à l’intérieur de la coque la graine (ou le fruit) soit double et c’est là que ça devenait intéressant. On disait alors qu’il y avait « Philippines« . Celui qui avait mis au jour les graines jumelles devait les partager avec une autre personne de la tablée. Le lendemain matin, celui des deux qui disait le premier à l’autre « Bonjour Philippines ! » avait gagné le droit de recevoir un baiser ou un cadeau de l’autre. Charmante coutume aujourd’hui tombée en désuétude comme la plus grande partie de la civilisation pré-internetienne que nous avons connue.

Il pourrait être intéressant de rechercher pourquoi Continuer la lecture de Carnet d’écriture (15) – Philippe aux Philippines

INCIDENT DE FRONTIÈRE (Extrait)

(…) Ils approchaient d’un village. Des hommes arrivaient de partout, accompagnés de chèvres, de moutons, de chevaux, d’ânes, et de femmes et d’enfants. On pouvait même voir quelques dromadaires. Comme les voitures ne pouvaient plus avancer, ils les garèrent sur le bord de la route et en descendirent pour se mettre à suivre le flot. La foule se dirigeait vers un grand espace en bordure du village, limité par une simple ficelle à laquelle on avait noué de place en place des chiffons de couleur. Le spectacle était grandiose. Sous le piétinement des hommes et des animaux, des nuages de poussière ocre s’élevaient en se mélangeant aux fumées bleutées des marchands de kebabs. Dans la foule, de lents courants se dessinaient, se frôlaient, se croisaient et se contrariaient sans cesse. Des hommes plus pressés que les autres se frayaient un chemin au milieu des troupeaux, faisant naître les cris des bêtes et des propriétaires. Le bruit était immense. Les cris aigus des femmes et des enfants étaient parfois couverts par le braiement d’un âne ou Continuer la lecture de INCIDENT DE FRONTIÈRE (Extrait)

Un soir à Monte-Carlo…

Dernière heure :
La participation aux élections s’annonce forte, encore plus forte que prévu. C’est notre seule chance pour réduire l’ampleur de la victoire aujourd’hui certaine du RN et le priver d’une majorité absolue. Ne la gâchez pas : sitôt que vous aurez fini de lire l’article d’aujourd’hui, allez voter !

Extrait de « Bonjour, Philippines ! et autres rencontres« 


1971, Manille, Roxas Boulevard

(…) Notre taxi prend la contre allée du boulevard et s’arrête devant le quatrième qui porte le nom de The Monte Carlo.

Devant l’entrée, deux vigiles armés et un grand costaud en costume gris foncé nous accueillent et nous ouvrent la première porte à côté de laquelle une petite pancarte avertit :

Unaccompanied ladies and deadly weapons prohibited 

Nous pénétrons dans une sorte de sas. Nous avons droit à une fouille à corps symbolique et à l’ouverture d’une deuxième porte vers un nouveau sas. Cette fois, pas de fouille à corps mais ouverture de la troisième porte qui donne enfin sur l’intérieur du restaurant. C’est une seule grand salle très éclairée. Au premier plan, il y a une dizaine de tables rondes habillées de nappes blanches tombant jusqu’au sol. Quelques-unes sont dressées et un petit nombre de clients y sont installés en train de diner ou Continuer la lecture de Un soir à Monte-Carlo…

Bonjour, Philippines ! ( Extrait)

Ratinet est arrivé hier soir à Manille et ce matin, il s’est fait dévalisé en douceur par de faux policiers dans une fausse voiture de police, à moins que ce ne soient par de vrais policiers dans une vraie voiture  de police car avec ces gens là, on ne sait jamais. De toute façon, pour les flics, vrais ou faux, avec Ratinet, c’était l’enfance de l’art. 

(…)
La seule chose à faire, c’est du moins ce que je lui conseille, est de demander à la réception où se trouve le poste de police. Mais la réception nous conseille d’aller voir d’abord le détective de l’hôtel, à qui j’explique ce qui vient de se passer.

C’est un homme très gros et très soigné. Il porte un costume noir et un nœud papillon bordeaux sur une chemise blanche. Son bureau, à toute proximité des cuisines, est minuscule, sans fenêtre et décoré de petits papiers annotés et collés au ruban adhésif sur tout ce qui permet d’y coller quelque chose. Bien entendu, il y règne une température quasi australe. Il s’exprime avec une recherche qui va jusqu’à l’affectation. Très aimablement, mais avec une pointe de lassitude, il nous confirme que le Président Marcos a effectivement créé une nouvelle police, la Philippine Constabulary Metropolitan Command, dénommée Metrocom, que cette force dispose de voitures neuves et puissantes, qu’elles sont de couleur blanche rayée horizontalement de deux bandes bleues, qu’elles portent peint sur chaque flanc un gros écusson au nom de Metrocom-Manila et que les policiers à bord sont en uniforme bleu marine de type militaire. Il est donc conduit à conclure que Mr Wateeney a été victime de l’une de ces escroqueries contre lesquelles le présumé faux policier le mettait justement en garde. Il se réjouit, même si la victime n’est pas cliente de l’hôtel Hilton, que les choses se soient Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! ( Extrait)