Courant mars dernier, le JdC avait publié une étude de Lorenzo dell’Acqua sur les étranges comportements des visiteurs et des visiteuses dans les musées. Son titre était « ETUDE DES COMPORTEMENTS DANS LES MUSÉES ». Lorenzo a repris son étude, il l’a corrigée, étoffée, améliorée et allongée. Malgré cela, il lui a donnée un titre plus modeste que celui de l’étude d’origine. C’est cette version (finale ?) que le JdC vous présente aujourd’hui.
Contribution à l’étude des comportements des visiteurs
et surtout des visiteuses dans les musées
par le Docteur Lorenzo dell’Acqua
Chapitre I : Les visiteurs, étude individuelle
Bien qu’interrompues par les confinements successifs et les séjours au bord de la mer en famille, mes campagnes d’exploration des musées parisiens se sont succédées à un rythme croissant au cours de ces dix dernières années et ont atteint le chiffre record de cent vingt cinq en 2024 (soit un jour sur trois). Cette fréquentation exponentielle était motivée par mon émerveillement devant ces analogies entre les visiteurs et les tableaux qui n’en finissaient pas de se renouveler et que j’étais peut-être le premier à voir.
Afin de désamorcer certaines rumeurs malveillantes, je justifierai d’abord certains choix jugés discutables par des amis qui se sont empressés d’en informer mon épouse. Ce n’est tout de même pas de ma faute si le nombre de femmes dans les musées est nettement supérieur à celui des hommes ! Que ces dernières se rassurent, cette constatation n’est pas désobligeante car il en est de même le week-end et en semaine. Elle ne signifie donc pas que les femmes travaillent moins que les hommes mais qu’elles sont plus sensibles à l’art. Il est une autre explication que je ne révélerai que par souci d’honnêteté : les hommes ne sont pas photogéniques du tout. La tristesse de leurs tenues leur confère un handicap insurmontable et leurs fantaisies vestimentaires se limitent à la chemise écossaise à carreaux comme celle que ma mère m’obligeait à porter quand j’étais enfant malgré les moqueries de mes camarades de classe.
Il est aisé de démontrer que cette forte prépondérance féminine ne relève pas du voyeurisme mais d’une donnée statistique irréfutable grâce à la célèbre équation de Schrödinger-Pennak hélas méconnue de mes détracteurs :
Pv – Pp = 0
– où Pv est le pourcentage de jolies visiteuses dans les musées
– où Pp est le pourcentage de jolies femmes dans la population générale
– où Pv est # 0 à chacune de mes visites et sans la moindre complaisance
Celle-ci n’en étant pas une, sauf à quelques exceptions près qui se comptent sur les doigts de la déesse Shiva, quelles étaient donc les vraies raisons de mes expéditions dans les musées parisiens ? D’abord et avant tout, sachez qu’une visite au Louvre me fait parcourir au moins quatre kilomètres à pied ; c’est donc une façon élégante de joindre l’utile à l’agréable. Formulé autrement, je vais au musée comme d’autres vont à la gym. En plus, il y fait chaud en hiver et frais en été, il n’y pleut jamais, les femmes sont pleines de charme et tous les visiteurs sont polis et contents d’être là.
Mes itinéraires incohérents s’expliquent par mon obsession de dépister les analogies entre visiteurs et Peintures afin de les photographier et de les révéler ensuite au public. Aussi surprenant que cela puisse paraître, elles sont fréquentes mais personne ne les avait encore jamais remarquées et c’est bien normal : à part moi, tous les visiteurs se rendent dans les musées pour regarder les peintures et non les autres visiteurs.
Quand on a pour objectif de photographier les visiteurs devant les tableaux, il ne faut surtout pas se rendre dans les musées dès l’ouverture et encore moins en période de confinement parce qu’il n’y a pas assez de monde. Quand leur accès est gratuit et pendant les vacances scolaires, l’importance de la fréquentation pose le problème inverse : il y a trop de monde devant chaque tableau et le visiteur intéressant est masqué par ses voisins.
Ainsi, après les avoir suivis et dévisagés de dos pendant plus de dix ans, je suis en mesure aujourd’hui de dresser le portrait de la plupart des visiteurs de musées. La richesse exceptionnelle (en volume) de mon expérience m’a permis de les valider au fil du temps.
A tout seigneur, tout honneur, la cerise sur le tableau, c’est un visiteur, plus souvent qu’une visiteuse, qui reste planté devant lui sans bouger pendant un temps invraisemblable empêchant tout le monde de voir le chef d’œuvre de face. Indifférent aux mouvements de la foule qui essaie de le pousser, il résiste si besoin par la force. Seul son visage inexpressif exclut l’extase. Il ne dort pas, il pense, mais à quoi ? A la beauté ou à la signification de l’œuvre ? Rien ne peut le perturber dans son interminable réflexion et il n’a pas conscience d’emmerder tout le monde. Bien que fort antipathique, c’est un visiteur précieux parce que son immobilisme me permet de prendre beaucoup de photos sans risquer d’avoir un cliché flou à cause du bouger. Malheureusement, ou heureusement, il est peu photogénique car de sexe masculin, mais pas toujours …

Bien que rare, le visiteur compulsif est une autre curiosité. Armé de son smartphone avec lequel il photographie toutes les peintures sans la moindre exception, il parcourt le musée à vive allure. Sa frénésie n’a que deux explications possibles : soit il est fou, soit il est obligé par contrat de le faire avant de rentrer chez lui, là-bas, dans un pays où il ne doit pas y en avoir. C’est un visiteur à la tenue souvent extravagante qui ferait à coup sûr mon affaire mais son déplacement continu rend illusoire toute tentative de prise de vue et c’est bien dommage.
Il existe une version soft du compulsif qui n’en est pas moins redoutable. Au contraire du précédent, celui-là n’est pas pressé du tout : il glisse avec une infinie lenteur devant chaque toile qu’il regarde minutieusement. Hélas, cette proie idéale est programmée pour ne jamais s’immobiliser complètement ! C’est une véritable plaie pour le photographe car ni Vinci, ni Vermeer, ni Van Gogh ne parviendront à l’émouvoir au point d’infléchir sa progression inexorable. Aurait-il des fourmillements dans les jambes ou envie de faire pipi ?
Pour remédier à cette difficulté technique, je pensais avoir trouvé la parade en utilisant le mode rafale présent sur tous les appareils photo modernes. J’appris à mes dépens que cette fonction était incompatible avec les vitesses lentes imposées par le manque de lumière dans la plupart des musées sauf au Centre Pompidou et au MAM où elle est suffisante pour en permettre l’utilisation. Le résultat est néanmoins décevant car vous prenez en une matinée, non pas cinq cent photos, mais dix fois plus. Pire encore, vous prenez cinquante fois la même et vous êtes obligé de les regarder toutes dans l’espoir insensé et vain qu’une, au moins, sera nette. La durée de cet exercice fastidieux dépassant les bornes, j’ai cessé d’y avoir recours depuis longtemps.
Le visiteur pervers est une variante du précédent bien plus redoutable. Il s’agit en général d’une femme élégante et seule ce qui vous laisse toute liberté pour la suivre et la photographier sans risques. Le temps qu’elle consacre à chaque toile autorise un grand nombre de prises de vue et pourtant aucune photo ne sera nette. J’ai mis longtemps avant d’en comprendre la raison. En réalité, cette jolie visiteuse est une fausse immobile qui bouge à peine mais en permanence de manière indétectable pour l’œil humain. Elle se balance d’une jambe sur l’autre ou déplace sans arrêt la tête pour modifier son angle de vue.
Les visiteurs enlacés me compliquent la tâche car l’affection débordante du monsieur semble stimulée par les œuvres qu’il regarde même quand elles ne sont pas dénudées. Il faut donc que je réussisse à l’éliminer car il gâche la photo par sa laideur, même de dos.
La chevelure est intéressante à condition de ne pas être brune. Une chevelure brune à contre-jour forme une grosse tâche noire qui déséquilibre la photo et la rend inesthétique alors que les cheveux blancs des dames de mon âge se détachent à merveille de la peinture et la mettent en valeur. La visiteuse hors d’âge n’est jamais inintéressante : cette femme distinguée, souvent très ridée, parfois fort laide, possède neuf fois sur dix une étonnante chevelure. Quel choc quand elle se retourne et me révèle son visage sans aucun rapport avec sa beauté de dos.
Les musées sont un des hauts lieux du snobisme parisien. Les visiteurs atteints de cette tare affluent pendant les derniers jours des expositions temporaires où ils se précipitent in extremis de crainte de passer pour des ringards dans les dîners en ville. Ils sont faciles à reconnaître : ils parlent fort.
Les touristes avec leur guide sont décevants car il est difficile, voire impossible, d’isoler le personnage intéressant des autres membres du groupe aux tenues déplorables.
La bonne amie qui explique la toile à sa compagne en lui décrivant avec le bout de son doigt tous ses détails constitue un obstacle insurmontable. Il est impossible de faire une photo parce qu’elle ne s’arrête jamais de gesticuler. Les conférencières appartiennent toutes sans exception à cette catégorie.
Quel que soit leur âge, les enfants suivent leurs parents en traînant la savate. Leur air exaspéré en dit long sur le calvaire qu’ils endurent pendant la visite de ces temples de la beauté et leur désintérêt m’angoisse à l’idée que leur génération décidera peut-être de les remplacer par des images virtuelles uniquement consultables sur smartphone.
Et puis il y a la visiteuse qui hante mes nuits depuis des années. Alors que sa coiffure blonde et bouclée était similaire à celle de la Dentellière, elle avait traversé la salle du Louvre où est exposé ce tableau sans lui jeter le moindre regard. A cette douloureuse frustration s’ajoute une énigme insoluble : pour quel motif était-elle montée au troisième étage de l’aile Richelieu dont l’escalier mécanique est en panne une fois sur deux si ce n’était pas pour voir le chef d’œuvre de Vermeer ?
Mais le pire de tous, celui dont je redoute la présence imprévisible, c’est le visiteur que j’ai la malchance de connaître et qui va rester collé à moi pendant toute la matinée en espérant, à tort, que je finirai par lui confier le secret de mes photos. Qu’on se le dise …
Chapitre II : Les visiteurs, étude collective
Par modestie, je ne ferai qu’évoquer brièvement les risques encourus pour ne pas me faire repérer ainsi que les dangers que j’ai affrontés dans ces lieux en théorie hospitaliers. Il en existe pourtant de bien réels que je résumerai par ce terme qui rappellera de bien mauvais souvenirs aux plus âgés : la dénonciation, suivie d’un interrogatoire par le conservateur du musée et parfois la maréchaussée.
Autre découverte surprenante de mes explorations, les visiteurs sont différents d’un musée à l’autre. Au Louvre, il s’agit surtout de touristes étrangers à la tenue vestimentaire négligée venus en groupe ou en famille avec enfants, cousins, grands-parents et voisins parmi lesquels on a souvent la chance de découvrir des femmes asiatiques d’une élégance rare. Le motif de leur visite semble être La Joconde, un tableau assez terne et très abîmé dont le modèle féminin a réussi l’exploit inégalé de sourire en permanence pendant les heures passées immobile dans l’atelier de Vinci. A mon avis, sa célébrité repose sur son originalité que j’ai pu vérifier chiffres à l’appui : parmi les trois cent cinquante portraits exposés dans la Grande Galerie, Mona Lisa est le seul personnage qui sourit. Tous les autres font, pardonnez-moi l’expression, la gueule. Au Louvre, on rencontre aussi au fond de salles immenses et désertes des touristes hagards ne disposant pas des bons outils linguistiques pour demander leur chemin à des surveillants apparemment sourds-muets.
A l’inverse, la fréquentation du Centre Pompidou est autrement plus excitante. Ici, dépaysement total garanti ! La grande majorité des visiteurs étant jeunes, vous vous sentez non seulement vieux mais aussi étranger parce qu’ils ont des tenues excentriques aux couleurs vives, qu’ils sont couverts de tatouages et qu’ils portent d’invraisemblables piercings. Ce sont de véritables cadeaux pour les photographes.
A Orsay, on a affaire à de vrais amoureux de peinture. La preuve ? Ils sont tellement émerveillés qu’on en voit même rire de bonheur. Moi, ça me ravit. Ici, les tenues vestimentaires sont une combinaison des deux précédentes : il y a de tout !
Le Musée d’Art Moderne, le MAM pour les anglophiles de la Rive Gauche, est à priori un lieu idéal pour les photographes : les salles sont immenses, lumineuses, les murs sont blancs et les tableaux bien espacés les uns des autres. Autrement dit, les conditions techniques sont parfaites et même uniques dans l’univers des musées parisiens. Mais ce musée a un gros inconvénient : j’avais dit que je cesserai mon activité compulsive quand je reviendrai d’un musée ans la moindre photo correcte. Eh bien cela m’est arrivé un jour au MAM d’où j’étais ressorti bredouille. En réalité, si je n’avais pas réussi à photographier la moindre rencontre entre un visiteur et un tableau, c’est parce que dans ce musée, en semaine, il n’y a en général strictement personne. Désormais, je sais que le MAM n’est fréquentable que le week-end, et encore …
J’ai définitivement renoncé à Jacquemart André et à Marmottan où les salles sont exiguës, sombres et bondées. C’est un réel cauchemar pour le photographe !
Il existe plusieurs sortes de surveillants dans les Musées. La plupart sont des étudiants qui font ce job pour gagner quelques sous. Je les observe non par curiosité mais par précaution : j’ai toujours peur que l’un d’entre eux me reconnaisse et s’inquiète de voir un septuagénaire venir photographier tous les jours de la semaine les mêmes tableaux. Rassurez-vous, le résultat de mes observations est formel : aucun d’entre eux ne travaille deux jours d’affilée et je ne cours donc aucun risque. De toute façon, l’idée de réprimander ou de verbaliser un visiteur ne semble pas être leur préoccupation ; on dirait même que leur contrat les en interdit. La plupart d’entre eux rêvent sur des chaises inconfortables et certains somnolent.
Il y a aussi les vrais professionnels en poste depuis la nuit des temps qui ne semblent préoccupés que par les revendications salariales dont ils discutent entre eux en oubliant de surveiller les visiteurs. Au Louvre, les réunions avec la Direction ont lieu à neuf heures du matin et mobilisent la totalité du personnel. Tant que la réunion n’est pas terminée, les portes sont closes et les visiteurs s’accumulent en d’interminables files d’attente qui s’enroulent autour de la Pyramide de Peï. Un Ami du Louvre disposant de la carte d’entrée coupe-file devine la gravité de la situation justement parce qu’il ne peut pas entrer. D’ailleurs, personne ne peut entrer. En général, la réponse ne tombera pas avant dix heures : soit la grève est votée et le Louvre n’ouvrira pas de la journée, soit les revendications ont abouti et les visiteurs peuvent entrer. L’honneur du contribuable français est alors sauf.
Au musée, on croise souvent des étudiants des Beaux-Arts qui sont intéressants pour plusieurs raisons : les filles sont jeunes, gaies, colorées, curieusement coiffées, alors que les garçons sont jeunes aussi, mais tristes, vêtus de noir et hirsutes. Ils sont reconnaissables à leurs cartons à dessin gigantesques qu’ils trimbalent laborieusement et à la modestie de leurs moyens qui les oblige à dessiner debout, assis, voire couchés par terre.
Comme les enfants, les surveillants et les étudiants bénéficient d’un privilège exorbitant : il est formellement interdit de les photographier.
Bien que leur nom évoque les chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire, les lecteurs-visiteurs constituent une espèce fort décevante. Comme les snobs aux derniers jours des expositions temporaires, ils sont présents eux aussi en grand nombre tous les jours dans la première salle où sont placardés d’immenses textes explicatifs qu’ils lisent et relisent plusieurs fois, à se demander s’ils ne les apprennent pas par cœur. Au mieux ces derniers retracent la vie du peintre ou, au pire, vous expliquent sa peinture. Cette prétention pédagogique me choque car la seule chose importante est à mon sens le plaisir spontané que nous procurent les tableaux : ils sont beaux ou pas, ils nous touchent ou pas. Si nous pensons que les interprétations d’un commissaire ne pourront en aucun cas modifier notre propre perception, alors à quoi bon nous en infliger la lecture ? Moi, je ne les regarde plus jamais et je considère que ce sont des interprétations sans plus de valeur que celles des ignares dont je fais partie.
C’est à l’exposition des Nabis au Musée d’Orsay que j’en ai lues pour la dernière fois. A l’entrée, deux panneaux gigantesques placés côte à côte sur deux mètres de haut nous apprenaient que des études récentes à l’aide des techniques physico-chimiques les plus sophistiquées avaient prouvé que le Talisman de Paul Sérusier, la peinture emblématique de ce mouvement, avait été faite sur le couvercle d’une boîte de cigares. Je me demande quel est l’intérêt d’une telle révélation ? La peinture serait-elle plus ou moins émouvante en fonction de son support ?
Ces lecteurs-visiteurs lisent donc de A à Z tous les panneaux qui jalonnent les expositions temporaires et parfois aussi les expositions permanentes. Sur le plan neurologique, le lecteur lit, le visiteur regarde : il s’agit de deux fonctions distinctes qui ne sont pas complémentaires comme la faim et la soif. La vue donne une impression personnelle alors que la lecture donne celle d’un autre. Cela m’évoque avec angoisse l’endoctrinement de masse dans les pays totalitaires. Je considère que l’emploi simultané de ces deux fonctions antinomiques nuit gravement à l’appréciation des œuvres.
La station prolongée des lecteurs-visiteurs devant ces panneaux nuit aussi à ma production photographique. J’ai fait quelques tentatives mais le résultat est décevant même quand leurs tenues sont séduisantes.

Verdict en forme de conclusion
Le Jury à l’unanimité a déclaré le prévenu coupable mais avec les circonstances atténuantes. S’il ne photographie jamais les hommes c’est parce que seules les femmes peuvent être belles et séduisantes à tout âge. Quant à leur charme, il reconnaît être le seul à en profiter et il comprend la légitime frustration des plaignants. Néanmoins, ses photos devraient leur permettre de l’imaginer, comme les tableaux permettent aux visiteurs d’imaginer ce qu’ils veulent en les regardant.
Lorenzo dell Acqua,
Florence, octobre 2025