Alors voilà.
C’était un jour qu’était pas fait comme les autres. Encore un ! D’abord, c’était le troisième jour de la première canicule printanière. Vers quatre heures du matin, il ne faisait plus que 26° C dedans et 22 dehors. Le temps que je me sorte de ma torpeur humide, que je me fasse une tasse de café et que je réfléchisse à l’avenir de l’humanité — et conséquemment au mien — étrangement, la température était montée dehors à 23° et descendue dedans à 25. Comme on annonçait 33 pour la journée à venir, cette tendance à l’égalisation n’annonçait rien de bon. Il était temps d’agir. Je sortis. Je voulais prendre mon petit-déjeuner à une terrasse, au frais, avant qu’il ne soit trop tard.
Dehors, il est un peu plus de cinq heures. Contrairement aux sornettes de Lanzmann et Dutronc, Paris ne s’est pas éveillé. Quand il fait jour, quand la rue Gay-Lussac est déserte et que le Boulevard Saint-Michel n’est parcouru que par des sacs plastique virevoltants pressés de se rendre au Chatelet, quand les feux de circulation s’obstinent à changer de couleur pour rien, c’est perturbant. On se demande ce qui se passe, on s’attend à tout, à n’importe quoi, la survenance d’un évènement historique tel que l’entrée dans Paris des chars russes ou d’un défilé de Gilets Jaunes, l’annonce d’un confinement nucléaire ou d’une interdiction définitive de circuler dans Paris en véhicule de plus de deux roues. Alors on consulte son smartphone. Comme il confirme que rien de tel n’est envisagé pour le moment et que la victoire d’une équipe Qatari sur une équipe londonienne dans stade hongrois est le plus grand évènement européen de l’année, on peut repartir rassuré pour le court terme mais on a du souci à se faire pour l’avenir.
Donc, Paris dort encore et c’est contrariant parce que, quand Paris n’est pas éveillé, ses cafés non plus et il est à craindre que la probabilité d’un café-allongé-tartine-beurre-salé soit inférieure à epsilon divisé par l’infini au carré. Confronté brusquement à cette évidence, déboussolé, sans but clairement identifié, je suis par habitude ma ligne de plus grande pente qui suit ce jour-là celle de la rue Gay-Lussac. Je me retrouve comme par hasard devant l’entrée principale des Jardins du Luxembourg. Devant ses grilles cadenassées et un panneau qui dit une lointaine heure d’ouverture — 7 heures 30 ! —un jogger précoce et bariolé qui piétine devant l’avis sénatorial me lance un regard offusqué. Je hausse les épaules car c’est un bistrot que je cherche, pas un parcours de cross. Sans cesser de danser d’un pied sur l’autre, le sportif m’assassine du regard puis, tel Vil, le coyote de Tex Avery, il accentue sa course alléguée, se penche brusquement en avant et, moulinant des pattes arrière de plus en plus vite, il s’arrache au trottoir pour disparaître dans un nuage fait de poussières, de bitume et d’emballages de plats cuisinés à la poursuite d’un Geocoucou. (Le Geocoucou — en langue savante Geococcyx, en anglais Roadrunner et en bas-mexicain Correcaminos — est un oiseau devenu imaginaire car ce volatile, alors qu’il sait à peine voler, a disparu il y a belle lurette des jardins publics et des écrans de cinéma. Ce phénomène s’est produit cent quarante-sept ans exactement après que l’Esperluette — en anglais Ampersand, Kaufmännisches Und en allemand — ait elle-même disparu. Étrange, non ? Pour tout renseignement complémentaire sur ce dernier oiseau, reportez-vous à mon fameux article « La disparition de l’Esperluette ».)
Je laisse donc courir le jogger vers l’Observatoire et ses désillusions et je reprends ma pente naturelle vers le fleuve, car de notoriété publique, c’est là que le matin les animaux vont boire. En bas de la rue de Médicis, Le Petit Suisse est éclairé, mais il a entassé devant sa porte une barricade de tonneaux qui me décourage. C’est donc dans le Café de la Mairie de la place St-Sulpice que, malgré mon peu de goût pour ce vilain bistrot bien famé, je place mon prochain espoir. Derrière sa vitrine hermétiquement close, tout au fond de la salle obscure, une faible loupiote éclaire un homme des îles en activité. Il passe une serpillère. Je passe mon chemin. Par la force de l’habitude et la rue Bonaparte, je pousse jusqu’à la Place du Québec. Au-delà de la fontaine asséchée depuis la disparition de Jacques Cartier, la terrasse des Deux Magots brille sous un soleil d’Austerlitz. Il y régne une activité de bon aloi qui me laisse présager un tout prochain petit déjeuner « classique » à 14 €. Malheureusement, me dit un aimable loufiat, on n’ouvre que dans trois quarts d’heure, mais que, si c’est aux toilettes que je souhaite me rendre, on comprend ma situation et on m’en propose l’usage. Je ne me sens ni la force ni le cœur de refuser. Omnibus completis, je descends la rue Bonaparte puis la rue Visconti pour déboucher devant La Palette, mais sa salle si souvent si sombre semble plus salle si sombre que jamais car l’établissement est fermé. La rue de Seine m’y amène (à la Seine) et la jolie terrasse du Café des Beaux-Arts semble toute prête, faite pour moi. Mais un cordon de palace sur pieds inox barre son entrée. Derrière ce rempart velouté, une aimable employée, venue tout spécialement d’Afrique pour comprendre mon langage corporel, m’annonce joyeusement en Anglais et par signes que je serai le bienvenu vers les 7 heures.
Ce n’est pas encore la panique, mais l’angoisse monte : tiendrai-je jusque là ?
La rue de Seine me ramène à l’Institut et l’Institut au Pont des Arts. De ce côté de la passerelle, c’est désert, mais là-bas, à l’autre bout, il y a un attroupement. Je m’approche prudemment, car à ces heures et plus particulièrement Rive Droite, il faut s’attendre à tout, des supporters du PSG en mal de mobilier urbain, des touristes asiatiques en manque de toilettes, n’importe quoi. Mais ce ne sont que des photographes-tripodistes à l’affut. Ils font partie de cette tribu en voie d’extinction qui, dans l’art de la chasse aux images, s’évertue à perpétuer les méthodes ancestrales. Sans être véritablement amical, le tripodiste n’est pas agressif tant qu’on reste à distance de son attirail. Ce matin, ils sont une bonne douzaine à avoir pointé leurs armes — certains en ont plusieurs — vers la même cible. Tout en échangeant quelques remarques désabusées sur les smartphones et les cannes à selfie, ils attendent que le soleil passe le sommet de « La Samaritaine » qui, rappelons-le, culmine à plus de 92 mètres au-dessus du niveau de la mer, et frappe leur gibier d’un éclair fantastique qui leur permettra d’obtenir le cliché d’une vie, celui qui peut-être un jour, sera affiché au milieu de ses semblables sur les grilles du Luxembourg.
Ce gibier, aujourd’hui, c’est le Pont Neuf, plus précisément son demi-pont nord sur lequel une bâche grisâtre recouvre une masse informe, probablement un échafaudage inachevé. De quoi s’agit-il ? Sans doute de la réfection du tablier de ce pont, dont il ne faut pas oublier que c’est le plus ancien de Paris.
Bon ! Pour une fois qu’il ne s’agit pas de la construction d’une piste cyclable couverte ou d’une privatisation de l’espace public pour un évènement festif, on ne va pas râler contre l’interdiction de circulation qu’imposent les travaux. Je vais me renseigner de ce pas et je ne manquerai pas de vous tenir au courant. Mais pour le moment, c’est de petit déjeuner qu’il s’agit.
A suivre
