Il y a pyramide et pyramide

Selon l’article d’hier de Lorenzo dell’Acqua, (Arches et pyramides), la pyramide de Pei est une copie de celle de monsieur Gizeh. Il est vrai que la ressemblance et, par conséquent, le plagiat sont frappants : les deux ont une forme pyramidale ! Coïncidence ? Allons voyons ! Personne n’est dupe ! Pei est un copieur.
Dans le même esprit, le Cube du Danois de la Défense ne serait qu’un démarquage d’une table basse de Franck Gehry.
Quant à la pyramide du Périphérique, on ne peut que conclure à une extrapolation d’une tablette de Toblerone, avec cette nuance que la barre crénelée de chocolat suisse n’est pas une œuvre d’art.

Après ces courts instants de détente, redevenons sérieux et tentons d’examiner ce que les pyramides de Gizeh, du Louvre et du Periph’ ont en commun et ce qui les distingue.

1— Il faut d’abord réaliser — et ensuite admettre — qu’aucune de ces constructions n’a été réalisée dans le but d’être une œuvre d’art.

1—1 Pour ce qui est de celle du Périphérique, dit sans ironie ni sarcasme ni aucun second degré, c’est une évidence. Ne perdons pas davantage de temps avec ce lamentable vistemboire.

1—2 Pour celle du Louvre, le projet était de créer une entrée monumentale pour le musée qui en manquait bien. L’espace libre nécessaire à la réalisation d’un nouveau grand hall d’accueil ne pouvant se trouver que sous la cour Napoléon, il fallait créer une trémie qui permettrait aux visiteurs de passer aisément du rez-de-chaussée extérieur au sous-sol intérieur. Couverte en matériau transparent, la trémie permettrait d’abriter le grand hall d’accueil des intempéries tout en l’éclairant en lumière naturelle. Les matières plastiques étant techniquement exclues pour d’aussi grandes surfaces et seul le verre permettant une transparence durable dans le temps, ce matériau s’imposait. Pour la couverture (transparente ou pas) d’une grande trémie, les formes simples possibles (je me limiterai aux formes simples, car ne serait-ce qu’évoquer les formes molles de Jean Nouvel me gâcherait surement la journée) sont le plan horizontal, la coupole, et la toiture à plan simple ou multiples.

1—2—1 Éliminons tout de suite le plan horizontal, et ceci pour plusieurs raisons : les 1000 m2 de la trémie à couvrir auraient exigé une telle épaisseur de verre que le matériau n’aurait pu se porter lui-même et auraient nécessité d’imposants et disgracieux supports verticaux et horizontaux. Par ailleurs, était-il souhaitable de donner le vertige aux visiteurs en leur faisant survoler le hall d’accueil à douze mètres de hauteur ?

1—2—2 Pendant des siècles, la coupole a été l’une des couvertures favorites utilisées pour couvrir de grands volumes tels que des temples, des basiliques, des bâtiments officiels. Une des contraintes qui freine la réalisation de coupoles en verre, c’est la rigidité et la planéité du verre. Bien sûr, on peut fabriquer du verre courbe, mais sur de petites dimensions seulement. Une grande coupole en verre demeure cependant possible à condition de la réaliser en petits éléments hexagonaux (à l’instar d’un ballon de football par exemple), d’autant plus nombreux que l’on voudra s’approcher d’une courbure parfaite. Mais ces éléments, qui ne peuvent se porter les uns les autres, devront être fixés individuellement à une structure porteuse d’autant plus dense que les éléments seront plus nombreux. Un dôme à facettes soutenues par un fouillis de barres métalliques ? Pas idéal…

1—2—3 Reste la toiture à plan simple ou multiples. Sur le plan de la réalisation, c’est sans problème. Mais sur l’aspect esthétique,  pouvez-vous imaginer un instant une entrée monumentale couverte d’un seul plan incliné ? Hangar agricole ou abri-bus ? Ou même de plusieurs plans inclinés ? Chalet suisse ou serre à melons ? Alors quoi ? Un cube ? Un parallélépipède ? Une pyramide ? Sur le plan fonctionnel (couverture, transparence) autant que sur le plan technique (hyperstatique, indéformable, facile à réaliser), le choix de la pyramide était évident.

1—2—4 Et l’art dans tout ça ?  Eh bien, il n’y en a pas. Parlons plutôt du talent de l’architecte concepteur qui s’exprime dans le concept d’ensemble, le choix des proportions et de certains détails de réalisation et de finition, en fonction de l’environnement architectural, climatique, économique, ce en quoi la pyramide de Peï est réussie, par son adaptation à sa fonction et son intégration dans son environnement.

1—3—1 La pyramide de Gizeh, maintenant ! Quand les anciens Égyptiens ont construit les pyramides, la première comme les suivantes, ils ne cherchaient pas à réaliser une œuvre d’art. J’en suis parfaitement convaincu. Je ne peux en apporter d’autre preuve que le film « Astérix et Obelix, Mission Cléopâtre », mais c’est déjà pas mal.

1—3—2 Ce que voulaient les Égyptiens ? Construire pour leur Roi défunt (ou qui pensait le devenir) un tombeau qui remplisse plusieurs conditions. Il devait être grand, à la mesure de la grandeur de leur roi, pour impressionner les peuples voisins et les générations futures, il devait être inviolable pour préserver éternellement la dépouille et le trésor du Roi des nécrophiles et des voleurs. Enfin, il devait être réalisable avec les moyens du bord du désert.

1—3—3 Ces moyens, quels étaient-ils ? Des carrières à proximité pour y tailler des blocs, du sable et de la terre pour construire des remblais provisoires et y faire glisser les blocs, et surtout, surtout, de la main d’œuvre, à profusion, partout, pas chère, consommable, sensible au fouet patronal.

1—3—4 Et maintenant, pourquoi une pyramide ? C’est simple, car comme l’éléphant de Vialatte, la pyramide de Gizeh est irréfutable. Voyons cela : vous êtes né dans les années moins 4500, vous êtes égyptien et vous voulez construire un truc monumental pour y mettre en sécurité le tombeau de votre Roi avec les seuls moyens décrits plus haut. Le plus simple, c’est de construire une chambre funéraire et de l’enfouir sous une montagne de cailloux. Ces cailloux devant être inamovibles, vous les faites très gros. Pour qu’ils soient faciles à ranger les uns sur les autres, vous les faites parallélépipédiques. Et c’est parti ! Et de cette manière-là, avec ces blocs-là, votre tas prend naturellement la forme d’une pyramide. Et quand vous avez fini et que vous regardez ça, vous êtes content d’avoir choisi cette forme. C’est un peu massif, il est vrai, ce n’est pas très élégant, mais au moins c’est solide et ça devrait résister aux intempéries. De plus, comparée à la sphère, au cube, au parallélépipède, au cône, au cylindre, c’est la forme la moins renversable, la plus stable de toutes. Pour ce qui est de la beauté, de la finesse, de l’art, on s’en occupera quand on fera les décors intérieurs de la chambre funéraire.

En guise de conclusion,

  1. On ne fait pas nécessairement de l’art parce qu’on utilise une pyramide.
  2. Gizeh n’ayant pas déposé la forme pyramidale, on peut l’utiliser après lui sans être qualifié de plagiaire.
  3. On peut tout faire avec une pyramide, sauf s’asseoir dessus.

2 réflexions sur « Il y a pyramide et pyramide »

  1. Ah! Ces commentaires lapidaires qui veulent avoir le dernier mot sans argumenter !

    Selon le dictionnaire de l’Académie Française (9ème édition, 2024), le mot ART a quatre sens, dont les trois premiers sont :

    1.  Technique, méthode, ensemble de procédés ou de règles propres à chaque genre de l’activité humaine et qui vient s’ajouter aux dons naturels.

    2.  Ouvrage renfermant les préceptes d’un art.

    3.  Activité désintéressée qui a son but et sa fin en elle-même, selon un idéal esthétique.

    A la première définition (technique, méthode…) correspondent notamment l’art de la cuisine, l’art de la conversation, l’art de l’architecte, l’art de l’artisan… Cela ne signifie nullement que le cuisinier, le brillant causeur, l’architecte, le fabriquant de canapés font des oeuvres d’art. C’est dans cette acception (de technique) que l’architecture est définie comme l’art de construire un édifice.

    A la deuxième défintion, correspond la définition de ces techniques et méthodes. Un bon exemple : un livre de recette « L’art de la cuisine ».

    Seule la troisième définition correspond à l’oeuvre d’art proprement dite. On notera particulièrement « Activité désintéressée qui a son but et sa fin en elle-même, selon un idéal esthétique ». La construction d’un édifice ne répond pas a cette définition.

  2. Architecture, nom féminin :
    1. Art de concevoir et de construire les édifices.

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