Tous les articles par Philippe

Journal intime – 26 Janvier 2013

Je pense : quel plaisir d’avancer, de s’enfoncer un peu plus chaque jour dans la Recherche et se dire en même temps que ce qu’il en reste devant soi est presque infini.

Pourquoi ce plaisir ? Pourquoi pas avec d’autres livres ?

Parce que la richesse, la précision, la finesse de la langue, la beauté complexe du style…

Parce que l’incroyable réalisme (est-ce le mot ?) dans l’évocation des caractères, des sentiments, de leurs ressorts, et de leurs enchainements, de l’âme…

Parce que la description des paysages, des tableaux, des musiques…

Parce que le snobisme, les mesquineries, les ridicules, les lâchetés, la noblesse, l’intelligence, tout cela mélangé dans des proportions variables dans chaque personnage…

Parce que l’avance lente et majestueuse sur ce fleuve aux larges et infinis méandres…

Le plaisir est donc là, dans la Recherche du temps perdu : on a le temps.

Et aussi parce que, en raison de la fameuse paresse intellectuelle que Proust a si bien décelée chez l’homme, lire la Recherche empêche de penser, de penser à ses soucis, à ses lâchetés, à son égoïsme, à sa vacuité, à sa vanité, à sa fin.

Lire en général, et lire Proust en particulier, empêche de réfléchir.

Je sens que je viens d’écrire un blasphème, mais, sur l’instant, j’y crois.

Le temps qu’il fait

Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur et avant d’avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu’il faisait. Les premiers bruits de la rue me l’avaient appris, selon qu’ils me parvenaient amortis et déviés par l’humidité ou vibrants comme des flèches dans l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, glacial et pur ; dès le roulement du premier tramway, j’avais entendu s’il était morfondu dans la pluie ou Continuer la lecture de Le temps qu’il fait

Le doigt de Dieu

Avec « Le ciel est par dessus le toit », « Le doigt de Dieu » est le seul poème que je puisse vous réciter encore aujourd’hui, comme ça, sans révision aucune, d’un seul trait. 

Je me souviens qu’avec la complainte de Verlaine, je m’étais taillé un certain succès. Ce devait être en classe de seconde C et, à la demande de notre professeur de Français, je m’étais porté volontaire  pour réciter le poème devant la classe. Dans mon groupe de camarades, se porter volontaire était une chose rarement bien vue qui suscitait plutôt murmures désapprobateurs et lazzis que soupirs d’aise et encouragements amicaux. Mais j’aimais ce poème — je l’aime toujours — et je voulais le faire aimer des petites brutes avec et contre lesquels je jouais à la balle au mur tous les jours de la semaine et au Monopoly tous les jeudi après-midi. Je l’appris avec soin et le délivrai Continuer la lecture de Le doigt de Dieu

Qu’est-ce qu’un Suisse ?

Première parution : 13/11/2017
Entre 1849 et 1852, Flaubert effectue un long périple en Orient. Pendant le voyage, il écrit énormément de lettres, dans lesquelles il raconte tout, vraiment tout. Dans cette lettre datée d’Athènes, il raconte Constantinople. Visionnaire, Gustave ? Pas tant que ça ! En tout cas, il n’avait pas prévu Erdogan ! Ni le reste !

Lettre de Flaubert à Louis Bouilhet (1)
Athènes, au Lazaret (2) du Pirée (3),19 décembre 1850. Jeudi

(…) Dans un autre lupanar (4) nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables. —La maison était tenue par une ancienne maitresse de notre drogman (5). On était là chez soi. Au mur, il y avait des gravures tendres, et les scènes de la vie d’Héloïse et d’Abélard (6) avec texte explicatif en français et en espagnol. —Ô Orient, où es-tu ? — Il ne sera bientôt plus que dans le soleil. A Constantinople (7), la plupart des hommes sont habillés à l’européenne, on y joue l’opéra, il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. ! Dans cent ans d’ici, le harem (8), envahi graduellement par la fréquentation des dames franques, croulera de soi seul, sous le feuilleton et le vaudeville. Bientôt, le voile, de plus en plus mince, s’en ira de la figure des femmes, et le musulmanisme avec lui s’en ira tout à fait. Le nombre de pèlerins de La Mecque (9) diminue de jour Continuer la lecture de Qu’est-ce qu’un Suisse ?