(…)
— Bungalow numéro 8… C’est là.
Elle sort du coffre de la voiture une sorte de sac militaire ; je prends le mien sur la banquette arrière ; je l’aide à fermer la capote … Il n’y a plus moyen de reculer maintenant, il faut entrer dans la chambre. Elle entre, allume la lumière, va directement au conditionneur d’air planté dans la cloison sous l’unique fenêtre, inspecte rapidement la salle de bain, ouvre un robinet, le referme, revient dans la chambre, allume le téléviseur et se tourne vers moi. Je suis planté sur le seuil de la chambre, un sac dans chaque main. Je regarde autour de moi : la chambre est plutôt grande ; la moquette rouge framboise est tachée ici et là de grandes plaques sombres et marquée de brulures de cigarettes ; un édredon usé assorti à la moquette couvre le lit qui est immense ; un fauteuil bas fait face au téléviseur posé sur un guéridon de bois au vernis écaillé ; une table et une chaise de même style achèvent de compléter le mobilier ; le reste de la pièce est vert d’eau, les murs, le plafond, les rideaux, la porte de la salle de bain, même la face intérieure de la porte d’entrée, tout est vert d’eau. C’est lugubre. Mais au moins, c’est assorti au voile de tulle que la fille porte toujours sur la tête.
J’entre, je pose les deux sacs au sol à côté de la table, et je reste là, immobile, ne sachant que faire. Le conditionneur d’air vibre et couine doucement dans son coin, la télévision diffuse silencieusement une publicité en noir et blanc. La fille s’approche, referme la porte d’une poussée du coude et se plante devant moi, les bras ballants, la tête légèrement inclinée. Ça lui donne l’air interrogateur, un peu dubitatif. C’est une sorte de défi. L’instant est crucial, la gêne est insupportable. Même le crétin inexpérimenté que je suis sait qu’il faut faire quelque chose et que c’est maintenant. Je m’approche d’elle, mon cœur accélère, mes mains deviennent moites, je réalise que je n’ai pas pris de douche depuis deux jours, que je dois dégager un parfum de vestiaire de lycée, que tout cela est un peu risible. Mais que faire d’autre que continuer à suivre le scénario tout tracé ? Je pose mes mains de part et d’autre de sa taille que je serre légèrement ; je la regarde d’un air inspiré, du genre mais qu’est-ce qui nous arrive ? ; elle reste inexpressive ; puisqu’elle ne bouge pas, il faut bien que ce soit moi ; alors je me lance dans un baiser romantique. Comme il parait que je suis plutôt bon dans les baisers romantiques, je retrouve un peu de confiance et d’audace. De la main gauche, je l’applique doucement contre moi tandis que ma main droite remonte le long de son dos jusqu’à sa nuque. Je l’embrasse. Très doucement. Je suis français, mademoiselle, pas une brute. Elle réagit tout de suite, trop vite, trop fort, empressée. Ses lèvres s’ouvrent, sa langue se retire un instant au fond de son palais, puis ressurgit, durcie, pointue pour repousser la mienne. Je n’ai pas beaucoup d’expérience, mais jamais je n’avais eu une telle réaction. C’est un peu comme si j’étais embrassé par un serpent. Justement, il se trouve que j’ai une peur panique des serpents. Elle commence à se trémousser, à gémir ; tout ça me parait un peu exagéré, théâtral même, mais je me sens obligé de poursuivre ce baiser emphatique. Ma main droite remonte le long de sa nuque jusque dans ses cheveux et mes doigts se glissent sous le voile de tulle rêche. C’est à cet instant qu’ils rencontrent la matière à la fois souple et piquante d’un bigoudi. Ma main recule brusquement comme si le rouleau l’avait mordue. Ce n’était rien qu’un geste involontaire, un réflexe, mais je me demande comment la fille l’a pris. Espérant vaguement qu’elle se sera méprise sur la signification de ma reculade, je continue à l’embrasser. Malheureusement, je ne suis plus tout entier à la chose et, dans mon esprit, se dessine de plus en plus précisément l’image comique de ce premier baiser qui n’a plus rien de romantique et qui tourne au ridicule. Alors, je pouffe. Je pouffe de rire. Juste un petit rire, tout de suite étouffé dans la bouche de la fille, mais un rire quand même. En un éclair, je me demande s’il peut y avoir quelque chose de plus insultant pour une fille que l’éclat de rire du type qui est en train de l’embrasser. Effectivement, elle se raidit et se dégage d’un pas.
— Tu es bizarre, tu sais, me dit-elle en me considérant avec un peu d’étonnement. Ça me va. Ne bouge pas et attends-moi. (…)
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Ceci est un extrait du Chapitre 2 – La fille de Columbus de Go West !, mon dernier roman qui vient de sortir chez Amazon et que vous pouvez acquérir moyennant la modique somme de 12€, à condition de cliquer ci-dessous:
GO WEST !

(…) je pris l’habitude de lui envoyer une à deux fois par semaine une carte postale, une carte postale de n’importe où, de n’importe quoi, avec juste un petit mot dessus, un petit mot de rien du tout, quelque chose comme « Meilleur souvenir de la Tour Eiffel » écrit au dos d’une vue de Notre-Dame. Je pensais que que ni le message ni la photographie n’étaient importants ; ce qui devait compter c’était de recevoir du courrier : « Nano, encore une carte postale pour vous ». C’est du moins ce que je croyais. J’espère ne pas m’être trompé car combien de vues de l’Arc de Triomphe sous toutes ses coutures, du Sacré-Coeur sous tous les angles, de l’Avenue de l’Opéra à toutes les époques Nano a-t-elle reçues ? Cette habitude a duré longtemps, deux ans, trois peut-être et puis je n’ai plus envoyé de cartes postales parce que Nano n’’était plus là pour les recevoir. C’est l’une de ces cartes postales qui a déclenché Le Cujas. Un de ces jours, je vous dirai comment et pourquoi. 

