Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Les portraits de Proust : l’imbécile

(…) Le docteur Cottard ne savait jamais d’une façon certaine de quel ton il devait répondre à quelqu’un, si son interlocuteur voulait rire ou était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions de physionomie l’offre d’un sourire conditionnel et provisoire dont la finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos qu’on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais comme pour faire face à l’hypothèse opposée il n’osait pas laisser ce sourire s’affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter perpétuellement une incertitude où se lisait la question qu’il n’osait pas poser : «Dites-vous cela pour de bon?» Il n’était pas plus assuré de la façon dont il devait se comporter dans la rue, et même en général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire qui ôtait d’avance à son attitude toute impropriété puisqu’il prouvait, si elle n’était pas de mise, qu’il le savait bien et que s’il avait adopté celle-là, c’était par plaisanterie.

 À la Recherche du temps perdu
Du côté de chez Swann
Marcel Proust

ET DEMAIN :
Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (3)

Sans commentaire…

Les Femmes savantes
de Molière

Acte III – Scène III

VADIUS

Le défaut des auteurs dans leurs productions,
C’est d’en tyranniser les conversations ;
D’être au Palais, au Cours, aux Ruelles, aux Tables,
De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens,
Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens ;
Qui des premiers-venus saisissant les oreilles,
En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.
On ne m’a jamais vu ce fol entêtement,
Et d’un Grec là-dessus je suis le sentiment,
Qui, par un dogme exprès défend à tous ses sages
L’indigne empressement de lire leurs ouvrages.
(…)

ET DEMAIN : TROIS CAFÉS (18)

Les portraits de Proust : la bêtise

(…) M. de Cambremer ne ressemblait guère à la vieille marquise. Il était, comme elle le disait avec tendresse, «tout à fait du côté de son papa». Pour qui n’avait entendu que parler de lui, ou même de lettres de lui, vives et convenablement tournées, son physique étonnait. Sans doute devait-on s’y habituer. Mais son nez avait choisi, pour venir se placer de travers au-dessus de sa bouche, peut-être la seule ligne oblique, entre tant d’autres, qu’on n’eût eu l’idée de tracer sur ce visage, et qui signifiait une bêtise vulgaire, aggravée encore par le voisinage d’un teint normand à la rougeur de pommes. Il est possible que les yeux de M. de Cambremer gardassent dans leurs paupières un peu de ce ciel du Cotentin, si doux par les beaux jours ensoleillés, où le promeneur s’amuse à voir, arrêtées au bord de la route, et à compter par centaines les ombres des peupliers, mais ces paupières lourdes, chassieuses et mal rabattues, eussent empêché l’intelligence elle-même de passer. Aussi, décontenancé par la minceur de ce regard bleu, se reportait-on au grand nez de travers. Par une transposition de sens, M. de Cambremer vous regardait avec son nez. Ce nez Continuer la lecture de Les portraits de Proust : la bêtise →

Les guillemets

Voici ce que disait Proust il y a cent ans de cette agaçante manie qui consiste à parler entre guillemets. A l’époque du petit Marcel, on ne soulignait cet artifice que par une intonation spéciale (machinale et ironique, comme le dit le narrateur). Aujourd’hui, dans une époque de smileys, d’idéogrammes et d’acronymes infantiles, on croit bon de faire la même chose en y ajoutant ce geste stupide qui consiste à lever les deux mains à hauteur des épaules en dressant l’index et le majeur de chaque main de manière à former deux sortes de V, puis à plier ces quatre doigts à deux reprises. En ayant tracé ainsi dans l’espace deux guillemets de part et d’autre de son visage, on se croit autorisé, par cette typographie virtuelle, à dire n’importe quelle ânerie, pensant s’en être désolidarisé à l’avance par la mimique à la dernière mode.

« …et je remarquai, comme cela m’avait souvent frappé dans ses conversations avec les sœurs de ma grand’mère que quand il (Charles Swann) parlait de choses sérieuses, quand il employait Continuer la lecture de Les guillemets →

Paradoxe, oxymore, absurdité et understatement

Alan Greenspan
économiste

Si vous avez compris, ce que j’ai dit, c’est que je me suis mal exprimé. 

*

Kurt Vonnegut
écrivain américain

Si vous voulez que les gens écoutent ce que vous avez à dire, dites que c’est quelque chose que votre père disait. Mais en ce qui me concerne, les seuls conseils que mon père m’ait donnés, c’est “Ne tue personne” et “Ne t’enfonce rien dans l’oreille”. Continuer la lecture de Paradoxe, oxymore, absurdité et understatement →

Théorie mathématique de la bêtise

C’est la troisième fois que je publie cette théorie. Malgré cela, le fléau n’est toujours pas éradiqué. Alors, cent fois sur le métier…

*

Georges Brassens a dit que le temps ne faisait rien à l’affaire et que quand on était con, on était con. Mais, sauf le respect que je dois au bonhomme et l’affection que je lui porte, je dois dire que Brassens se trompait car, en matière de connerie, le temps est un facteur important. Non pas que le con devienne plus con avec l’âge, mais le con d’aujourd’hui l’est davantage que le con d’hier. En effet, récemment, grâce au progrès, la connerie a avancé à pas de géant. Rappelons-nous que le Web est devenu d’usage public à partir des années 90 et que Facebook a été créée en 2004. L’ami Georges, mort en 1981, bien trop tôt, ne pouvait bien sûr pas tenir compte de ces extraordinaires facteurs de progrès.
Voyons ce que Milan Kundera disait du sujet. (Comme il parle de Flaubert, Kundera ne dit pas « connerie« . Il dit « bêtise« , mais c’est pareil.)

« Le 19ème  siècle à inventé la locomotive. Flaubert a découvert la bêtise. J’ose dire que c’est là la plus grande découverte d’un siècle si fier de sa Continuer la lecture de Théorie mathématique de la bêtise →

Montaigne, Spinoza, Nietzsche et moi

L’autre jour, dans le journal, j’ai vu les sujets de philo du bac :

  • Dissertation 1:   Avons-nous la maîtrise de nos paroles ?
  • Dissertation 2:   Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?
  • Commentaire de texte:   Un extrait de « Humain, trop humain » de Friedrich Nietzsche

Moi, la philo, ça n’a jamais été mon truc. Prenez Montaigne, par exemple. Au début, je ne comprenais pas sa façon de parler le Français et, quand il m’arrivait de le comprendre, je trouvais qu’il faisait bien des histoires pour enfoncer des portes ouvertes. Par la suite, je me suis aperçu que c’était aussi le cas pour les autres philosophes : je ne comprenais pas ce qu’ils disaient et ils enfonçaient des portes ouvertes.

Bien plus tard, une fois que j’eus avalé le Scio me nihil scire du père Socrate, je compris mes torts passés, je refermai les portes ouvertes et me lançai à la redécouverte de la philosophie et pour cela, je choisis Spinoza. Autant commencer par le gratin. Ce fut une erreur. Après avoir lu quatre fois, et très attentivement je vous prie, les quatre premières pages de L’Éthique sans que j’y comprenne la moindre définition ni même le moindre assemblage de mots, j’abandonnai sans remords Spinoza et ses semblables en me disant « Au moins, j’aurai essayé et puis, comme disait mon ami Hamlet, « There are more things in heaven and earth, Spinoza, than are dreamt of in your philosophy »

C’est la raison pour laquelle ne vais pas vous Continuer la lecture de Montaigne, Spinoza, Nietzsche et moi →

Au cinéma, l’innovation bidon

« Je ne suis pas contre le progrès, contre quelque chose de totalement nouveau et révolutionnaire, si cela a un sens et un fondement. Ce que je déteste, c’est l’innovation bidon qui pour commencer n’est pas innovatrice du tout car on a tout inventé dans les années 20 en Russie et en Allemagne à la UFA. Mais les gens qui font des trucs insensés pour épater le bourgeois, je ne peux les approuver. Un film, c’est une histoire que vous racontez, une atmosphère que vous créez, et si vous introduisez des éléments bizarres qui étonne, vous détruisez le récit. On doit oublier qu’il y a un réalisateur et un chef opérateur, cela doit couler naturellement. Si vous regardez, les grands films, ceux de Griffith, Ford, Lubitsch, Capra, Renoir, ils ont tous filmé avec élégance et simplicité, sans ces tours de magicien que je trouve répugnants. Quatre-vingt pour cent de ce que fait M. Jean-Luc Godard, c’est purement pour se gonfler lui-même pour que Continuer la lecture de Au cinéma, l’innovation bidon →

Vrac n°9

L.A.
On ne voit personne à Los Angeles. Vous vivez dans votre voiture et votre appartement et vous ne rencontrez vos connaissances que si vous êtes arrêté au même feu rouge.
Dès qu’il passe au vert, vous perdez leurs traces !
Billy Wider, interview – 1979

Porte-bonheur
En ramassant un trèfle à quatre feuilles, il se bloque le dos et se luxe l’épaule.
Le Gorafi

Conseil à Sainte-Beuve
Faites confiance à l’œuvre, ne faites pas confiance à l’auteur.
Critique anonyme

 Les informés
Ceux qui n’ignorent rien, ceux qui doutent de tout,
Ceux qui flattent le roi, ceux Continuer la lecture de Vrac n°9 →