Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Le temps qu’il fait

Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur et avant d’avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu’il faisait. Les premiers bruits de la rue me l’avaient appris, selon qu’ils me parvenaient amortis et déviés par l’humidité ou vibrants comme des flèches dans l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, glacial et pur ; dès le roulement du premier tramway, j’avais entendu s’il était morfondu dans la pluie ou Continuer la lecture de Le temps qu’il fait

Le doigt de Dieu

Avec « Le ciel est par dessus le toit », « Le doigt de Dieu » est le seul poème que je puisse vous réciter encore aujourd’hui, comme ça, sans révision aucune, d’un seul trait. 

Je me souviens qu’avec la complainte de Verlaine, je m’étais taillé un certain succès. Ce devait être en classe de seconde C et, à la demande de notre professeur de Français, je m’étais porté volontaire  pour réciter le poème devant la classe. Dans mon groupe de camarades, se porter volontaire était une chose rarement bien vue qui suscitait plutôt murmures désapprobateurs et lazzis que soupirs d’aise et encouragements amicaux. Mais j’aimais ce poème — je l’aime toujours — et je voulais le faire aimer des petites brutes avec et contre lesquels je jouais à la balle au mur tous les jours de la semaine et au Monopoly tous les jeudi après-midi. Je l’appris avec soin et le délivrai Continuer la lecture de Le doigt de Dieu

Qu’est-ce qu’un Suisse ?

Première parution : 13/11/2017
Entre 1849 et 1852, Flaubert effectue un long périple en Orient. Pendant le voyage, il écrit énormément de lettres, dans lesquelles il raconte tout, vraiment tout. Dans cette lettre datée d’Athènes, il raconte Constantinople. Visionnaire, Gustave ? Pas tant que ça ! En tout cas, il n’avait pas prévu Erdogan ! Ni le reste !

Lettre de Flaubert à Louis Bouilhet (1)
Athènes, au Lazaret (2) du Pirée (3),19 décembre 1850. Jeudi

(…) Dans un autre lupanar (4) nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables. —La maison était tenue par une ancienne maitresse de notre drogman (5). On était là chez soi. Au mur, il y avait des gravures tendres, et les scènes de la vie d’Héloïse et d’Abélard (6) avec texte explicatif en français et en espagnol. —Ô Orient, où es-tu ? — Il ne sera bientôt plus que dans le soleil. A Constantinople (7), la plupart des hommes sont habillés à l’européenne, on y joue l’opéra, il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. ! Dans cent ans d’ici, le harem (8), envahi graduellement par la fréquentation des dames franques, croulera de soi seul, sous le feuilleton et le vaudeville. Bientôt, le voile, de plus en plus mince, s’en ira de la figure des femmes, et le musulmanisme avec lui s’en ira tout à fait. Le nombre de pèlerins de La Mecque (9) diminue de jour Continuer la lecture de Qu’est-ce qu’un Suisse ?

Gustave monte en bateau

« Reçu bachelier le 3 août 1840, Gustave Flaubert (1821-1880) se voit offrir son premier grand voyage : un périple de deux mois sous la tutelle de Jules Cloquet, professeur à la faculté de médecine de Paris, âgé de 50 ans, ami de son père. Le jeune homme hésite d’abord à partir : « l’instinct me dit que le voyage sans doute me plaît, mais le compagnon guère », écrit-il à Ernest Chevalier. Finalement, il trouvera le docteur Cloquet à son goût, il restera lié avec lui sa vie durant. »
(extrait de l’introduction de Claudine Gothot-Mersch à l’ouvrage cité plus bas )

« À la hauteur des îles d’Hyères, la brise ne nous avait pas encore pris, et cependant de larges vagues déferlaient avec vigueur sur les flancs du bateau, sa carcasse en craquait (et la mienne aussi), une grande ligne noire était marquée à l’horizon et les ondes, à mesure que nous avancions, prenait une teinte plus sombre analogue tout à fait à celle d’un jeune médecin qui se promenait de long en large, et dont les joues ressemblaient à du varech tant il était vert d’angoisse. Jusque-là, j’étais resté couché sur le dos Continuer la lecture de Gustave monte en bateau

Les dieux rigolent

L’homme aime ; il hait, prévoit, décide, se bat, transpire, saigne, espère. 
Dans l’Olympe, les dieux regardent et rigolent. 
La preuve : 

Lettre du mercredi 30 décembre 1959 d’Albert Camus à Maria Casarès.
« Bon. Dernière lettre. Juste pour te dire que j’arrive mardi, par la route, remontant avec les Gallimard lundi (ils passent par ici vendredi). Je te téléphonerai à mon arrivée, mais on pourrait peut-être convenir déjà de dîner ensemble mardi. Disons en principe, pour faire la part des hasards de la route — je te confirmerai le dîner au téléphone.
Je t’envoie déjà une cargaison de tendres vœux, et que la vie rejaillisse en toi pendant toute l’année, te donnant le cher visage que j’aime depuis tant d’années (mais je l’aime soucieux aussi, et de toutes les manières). Je plie ton imperméable dans l’enveloppe et j’y joins tous les soleils du cœur.
A bientôt, ma superbe. Je suis si content à l’idée de te revoir que je ris en t’écrivant. J’ai refermé mes dossiers et ne travaille Continuer la lecture de Les dieux rigolent

Comme il vous plaira

Je n’ai jamais compris pourquoi, dans les statistiques du Journal des Coutheillas, cet article est demeuré depuis sa première parution l’un des plus vus. Mais puisque vous aimez ça, vous en reprendrez bien encore une fois.

(…) Or, qu’est-ce que la vie, sinon une sorte de comédie où chacun remplit son rôle sous un déguisement qu’il change souvent, si souvent que roi tout à l’heure sous la pourpre, le même acteur reparaît l’instant d’après esclave sous des haillons, jusqu’à ce qu’enfin l’imprésario le force à quitter la scène ! Telle est, sur ce monde sans consistance, la farce qui se joue chaque jour.
Erasme  –
Eloge de la folie (cinquième jour des ides de juin 1508)

Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs ; ils ont leurs entrées et leurs sorties. Un homme, dans le cours de sa vie, joue différents rôles ; et les actes de la pièce sont les sept âges.
William ShakespeareComme il vous plaira (1599)

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Vrac n°7

Ce n’est pas une disgrâce d’être sans un sou, mais c’est tout comme.
Kin Hubbard. 1868-1930

Ne commencez jamais un discours en disant : « Je ne suis pas un orateur ». Ils s’en apercevront assez vite.”
Kin Hubbard. 1868-1930

Une idée courante, et c’est ce qui ne va pas, c’est l’idée que les pauvres sont les seuls responsables de leur triste sort.
Anonyme

Si une mouette te chie sur la tête, remercie le Ciel que les vaches ne volent pas.
Proverbe malouin

Député européen, Jordan Bardella ne vient Continuer la lecture de Vrac n°7

La nuit nordique

Dans un train d’enfer et un pays nordique au nord du Nord, là où les mots des pancartes ont des “visages de crapaud ou d’insectes, tout garnis de piquant, et qui portent sur le dos d’innombrables trémas comme des pustules ou des ballonnets d’air”, le jeune Paul Morand est emmené sur la motocyclette d’une jeune femme nommée Aïno.

“(…) Il n’y eut pas de banlieue. La campagne commença d’un coup au rez-de-chaussée d’une maison à cinq étages. Quelques nuages étaient jetés sur la route comme des tapis. Au-dessus de l’eau des lacs, le ciel était si clair que les mouettes semblaient des corbeaux. Il y eut encore quelques propriétés de marchands de pâte à papier, surmontées de mâts de TSF. Nous traversions des stades ménagés dans les clairières des bois de sapin ; des athlètes ajustaient leur corps aux exercices. Nous brûlions ce ruban troué qu’on ne pouvait appeler une route. Je m’arquais, tendant les reins, me soutenant des poignets pour amortir les chocs. Aïno riait et les plus violents à-coups, où je manquais quitter ma boîte, la ravissaient. Elle relevait mon courage par des mots que le vent emportait. Puis il n’y eut plus que des bouleaux blancs bordés de noir, végétal faire-part, interrompus par des étangs bordés de saules tordus de rhumatismes articulaires, où flottaient, noyés, des troncs d’arbre vers les scieries mécaniques. Quelle promesse d’allumettes roses ! (…)”

Et puis, ainsi échauffé, le style vrombit puis décolle. Aïno et Paul sont Continuer la lecture de La nuit nordique

Retrouver le temps

Aujourd’hui, je vais faire quelque chose d’exceptionnel : je vais vous renvoyer vers un clip de 44 minutes.
Non, ne partez pas tout de suite. Essayez au moins les premières minutes, et puis, si vous aimez, gardez le lien en copie quelque part pour un jour où vous aurez retrouvé le temps.
Vous avez peut-être déjà deviné : ce lien vous emmènera vers Le temps retrouvé, dernier tome de A la Recherche du temps perdu, et plus précisément vers les dernières pages de cette oeuvre colossale et douce à la fois. 

Je crois que c’est à l’heureux temps du confinement, où chacun a pu retrouver un peu de son temps, que les sociétaires et pensionnaires de la Comédie Française ont décidé de lire de large extraits de La Recherche pour les diffuser sur YouTube et permettre ainsi à tout un chacun de passer le temps de manière intelligente.
Parmi toutes les lectures ainsi disponibles, il y a celle que je vous propose aujourd’hui : les dernières pages du dernier volume de La Recherche. 

De cette oeuvre de trois mille pages, quelqu’un a fait un jour le résumé suivant : « Le petit Marcel veut devenir écrivain » Dans cet aphorisme plein d’esprit, Continuer la lecture de Retrouver le temps

La guerre à l’envers

Kurt Vonnegut est un drôle d’auteur. J’y reviendrai dans quelques jours dans mon Carnet d’Écriture n°12. Pour le moment, sachez seulement que Vonnegut est un écrivain américain du XXème siècle. Il a participé à la 2ème Guerre Mondiale dans les bombardiers, s’est fait abattre et a été emmené comme prisonnier en Allemagne, à Dresde. C’est là que du 13 au 15 Février 1945 il a survécu au plus grand bombardement qui ait jamais été réalisé (650.000 bombes, 50.000 morts). De cette expérience, il a tiré son roman le plus célèbre : « Abattoir 5 ou La croisade des enfants ».
Abattoir 5 est un roman très étrange que je n’essaierai pas de raconter ni d’analyser ici. C’est bien trop compliqué. Sachez quand même qu’il s’agit d’un roman de science fiction, qui n’a pas grand chose à voir avec la science fiction, qui défie la logique et la chronologie, qui est terrible et drôle et qui a été classé 18ème dans la liste des 100 meilleurs romans de langue anglaise du XXème siècle. Compte tenu de la production littéraire de cette époque, on peut dire que ce n’est pas rien.
Dans un roman qui n’a rien à voir avec Abattoir 5 et qui s’appelle Eureka Street, l’auteur, qui n’est pas Vonnegut mais Robert McLiam Wilson, décrivait à la manière d’un film au ralenti les actions très détaillées d’une bombe explosant dans un café de Belfast. L’effet de cet exercice littéraire était époustouflant.

Dans le passage d’Abattoir 5 que je reproduis ici, K.V. utilise un procédé différent mis du même ordre. Jamais encore je ne l’avais rencontré : la description détaillée,
mais à l’envers, d’une action violente, l’attaque de bombardiers par des chasseurs. Le montage à l’envers est un procédé cinématographique qui a été utilisé d’innombrables fois, particulièrement du temps du muet, où son effet comique était assuré. L’avoir appliqué à l’écriture est une formidable trouvaille. Cela demande au lecteur une attention particulière et un effort de compréhension et, sans effacer totalement l’effet comique, l’effet tragique en est terrifiant. Jugez vous-mêmes : 

(…) C’était un film sur les bombardiers américains de la Seconde Guerre mondiale et les héros qui les pilotaient. Entamée par la fin, l’histoire se déroulait ainsi, sous les yeux de Billy :
Des avions américains transpercés de toutes parts, pleins de blessés et de cadavres, décollent par l’arrière d’un aérodrome Continuer la lecture de La guerre à l’envers