(…) Je réalisais que, dans quelques jours, je serai dans la même situation que lui, que moi aussi je serai séparé de Patricia, mais pour moi, ce serait sans espoir de la revoir avant longtemps, et probablement jamais. Ça me tordait l’estomac, mais je gardais ça pour moi. De toute façon, notre séparation était écrite, inéluctable. Que je gémisse sur notre sort n’aurait mené à rien d’autre que gâcher nos derniers jours.
Je me souviens de cette dernière nuit. Nous étions rentrés au Biltmore fatigués par une longue promenade. Elle avait commencé dans la pleine chaleur de l’après-midi sur les bords de l’Hudson et s’était poursuivie à travers West Village jusqu’à l’Université de New York. A Washington Square, assis dans l’herbe, nous avions écouté de la musique de chambre par un quatuor formé d’étudiants. De là, dans la moiteur de la nuit, nous avions remonté la 5ème avenue puis Broadway pour arriver à l’hôtel vers minuit. Épuisés mais heureux, nous nous étions jetés sur le lit sans même nous déshabiller. Dans la chambre, l’obscurité était totale. Gaiment, Patricia s’était mise à imaginer sa vie future à New-York, entre Manhattan et Brooklyn. J’étais allongé sur le dos, les yeux grand ouverts et je l’écoutais sans rien dire.
Elle habiterait avec Frances ou alors elle chercherait un petit appartement, du côté du West Side vers la 100ème rue. Il parait que le quartier est calme et qu’on y trouve des studios à louer pour pas cher du tout. Je pourrai même y venir la voir si je voulais, plus tard… Elle reprendrait des études à l’Institute of Fine Arts. D’ailleurs, on pourrait y passer demain, en allant au Guggenheim, c’est à côté, juste pour prendre son dossier d’inscription. Elle trouverait facilement un travail à mi-temps, pourquoi pas chez un dentiste ou un médecin ; elle avait des références maintenant. Elle me racontait les nouveaux amis qu’elle se ferait à la NYU, elle me décrivait la vie d’étudiante qu’elle reprendrait, joyeuse et anonyme, loin de la petite vie bourgeoise de Washington, loin de sa famille, du Country Club et de John Carver…
Et puis, d’un coup, elle a dû se rendre compte qu’elle ne cessait de me dire tout ce qu’elle ferait quand je serai parti. Elle s’est interrompue brusquement, gênée. Elle est restée un instant silencieuse et puis elle s’est dressée sur un coude, tournée vers moi. J’ai senti le dos de sa main se poser sur ma joue. J’ai tourné la tête pour l’éviter. Sa main est revenue se poser à plat sur mon épaule.
— Ça va ?
Je n’ai rien dit, je n’ai pas bougé. J’essayais de me concentrer sur la caresse de sa main.
— Je suis désolée, Philippe. Je n’aurais pas dû te dire tout ça. Je te fais de la peine, je m’en rends compte. Je suis désolée. Viens m’embrasser…
Je n’ai pas bougé, rien dit. D’ailleurs, je ne pouvais pas ; j’avais bien trop peur de me mettre à pleurer.
— Écoute-moi, Philippe, il faut que nous parlions de ce qui nous arrive. Il faut en parler maintenant. Nous ne pouvons pas rester sur cette situation fausse. Nous vivons comme deux jeunes mariés en vacances… comme si nous avions un avenir devant nous.
— Je l’aime bien, moi cette situation.
— Moi aussi, je l’aime bien, mais ça ne peut pas durer. Nous faisons semblant et ce n’est pas tenable. Dans cinq jours, tu seras parti et nous ne nous reverrons plus avant longtemps.
— Quatre jours… On dirait que ça ne te fait pas plus de peine que ça, non ?
— Ne sois pas bête. Bien sûr que ça me fait de la peine. Je suis bien avec toi, tu sais, j’aime être avec toi. Mais il faut nous faire une raison. Tu vas partir et moi, je vais rester ici. À Paris, tu vas retrouver tes amis, tes études. Tu vas sortir, t’amuser, faire du ski, aller au bord de la mer, tu vas sortir avec d’autres filles, et dans trois mois, tu seras amoureux d’une jolie Parisienne. Et ce sera bien… Tu ne peux pas passer ta vie à attendre tes prochaines vacances pour venir me retrouver.
— Pourquoi pas ? Mes prochaines vacances, c’est à Noël, dans quatre mois. Ce n’est pas tant que ça…
— Sois raisonnable, Philippe. Ça ne pourra pas marcher. Attendre comme ça… toujours attendre…
Elle s’est tue un instant et puis, comme si elle se jetait à l’eau :
— En tout cas, moi, je ne pourrai pas.
Ça y est ! Elle l’avait dit ! Elle ne m’attendrait pas ! Peut-être même qu’elle avait hâte que je m’en aille ; comme ça, elle pourrait aller s’amuser avec son amie Frances ; elle connaissait sûrement des tas de types, Frances ; elle pourrait lui en présenter des étudiants sympas, sportifs, bronzés et tout ; des joueurs de football, sûrement, des costauds, souriants, pas compliqués ; ou alors, c’était pour pouvoir retrouver son vieux cochon de dentiste qu’elle voulait que je m’en aille ; c’était ça, hein ? En fait, elle m’avait bien mené en bateau, Patricia, elle ne m’avait jamais aimé, elle s’était bien amusée avec moi et puis maintenant, bonsoir, bon voyage et n’oublie pas de m’oublier !
Tendu, agressif, méchant même, je venais de déverser sur elle toute mon amertume d’un coup. Encore une fois, j’étais pris de cette colère puérile incontrôlable, cette même colère qui m’avait pris le soir de mon arrivée à Bethesda quand Patricia n’avait pas jugé bon de m’attendre chez elle. Mais cette fois-ci, ce n’était pas de la déception, ni de la vexation, ni même de la jalousie que j’éprouvais, c’était une vraie souffrance. Je l’aimais, elle ne m’aimait pas, et dès que je serai parti, elle passerait à autre chose.
Je me suis levé brusquement, j’ai allumé le plafonnier et dans sa lumière trop crue, je me suis mis à parcourir la chambre en tous sens, fouillant en vain partout, ouvrant les sacs, soulevant les vêtements, regardant sous les meubles. J’étais à la recherche d’une cigarette ou d’une bouteille d’alcool, je ne savais pas. Je ne ressentais aucune envie de fumer ou de boire, au contraire, mais j’avais besoin de quelque chose qui puisse occuper mes mains, qui leur fasse faire des gestes coutumiers, glisser une cigarette entre mes lèvres, gratter une allumette ou porter un flacon à ma bouche. Mais dans la chambre, il n’y avait ni cigarettes ni alcool.
Patricia s’était levée à son tour et me regardait faire d’un air triste.
— Ne le prends pas comme ça, Philippe, a-t-elle dit doucement.
— Et comment veux-tu que je le prenne ? Tu t’es bien foutue de moi, c’est tout.
J’ai dit ça presque en criant, mais je ne le pensais pas, pas vraiment, pas complètement. C’était encore confus dans ma tête, mais dans tout ce qu’elle m’avait, je ne voyais rien qui puisse montrer qu’elle s’était moquée de moi. Seulement, j’étais malheureux et de façon surprenante, ça me faisait du bien de le dire. C’était peut-être pour lui faire un peu de mal en retour, pour qu’elle se sente un peu plus coupable, ou peut-être pour qu’elle m’affirme le contraire, pour qu’elle me dise qu’elle m’aimait… quand même…ou un peu… ou beaucoup… ou tout court ?
A SUIVRE