Le texte ci-dessous est un extrait de Go West !, récit des aventures, petites et grandes, vécues au cours de l’été 62 par un autostoppeur français aux États Unis. A cette époque, le narrateur n’a pas encore vingt ans. Son périple est jalonné de rencontres féminines plus ou moins réussies. A Barstow, une femme l’accueille dans sa baignoire. Ce qui vient de s’y passer lui inspire quelques réflexions.
(…) Nous nous étions mélangés sans paroles ni tendresse, mais dans une sorte de calme naturel, confiant, déterminé et, somme toute, plutôt gai. Tout cela était à mille lieues des approches hésitantes, prudentes, souvent habillées d’un romantisme affecté, que je pratiquais quand les choses pouvaient devenir sérieuses avec une gentille de passage. Comme elle le ferait souvent par la suite et, à y réfléchir, comme toutes celles que j’avais rencontrées depuis le début de ce voyage, Nancy avait pris toutes les initiatives. Et à présent, elle était assise, certes à demi nue, mais aussi impassible que si nous n’avions fait que prendre une tasse de thé dans la salle de bain. Ce qui ressortait de mes réflexions, c’était que ces actes sexuels que j’avais refusés à la fille de Columbus, manqués avec celle d’Oak Creek Canyon et partagés avec l’hôtesse de l’air et avec Nancy étaient d’une toute autre nature que ceux que la littérature m’avait fait imaginer et que j’avais tenté de pratiquer jusque-là. Selon ma culture d’adolescent tardif européen, l’amour ne pouvait se faire qu’avec amour, justement, et après que soit né chez l’un et chez l’autre une indispensable attirance intellectuelle en même temps que physique, le début d’un sentiment amoureux ou imaginé comme tel. Les usages voulaient que la naissance de ce sentiment s’accompagne d’un processus assez précis permettant éventuellement de mener jusqu’à l’accomplissement de l’acte sexuel. Dans un autre siècle, on aurait dit qu’il fallait « faire sa cour » ou, pour les filles, la subir, avec d’une part comme de l’autre sincérité ou hypocrisie, maladresse ou virtuosité. A l’époque de ce récit, si on ne parlait plus de faire sa cour, on y était encore plus ou moins contraint. Le processus pouvait différer selon la classe d’âge, le groupe social et même selon la saison. L’été par exemple était propice au raccourcissement des délais de décence. Mais déroger à ces règles occultes était rare, imprudent et en tout cas dommageable à la réputation de la partie féminine du couple. Bien sûr, nous autres, les garçons, tout en admettant les bons usages et en les pratiquant, nous rêvions de bousculer le processus. Il arrivait même que nous y parvenions. Mais nous n’y voyions pas de contradiction puisque nous ne nous adressions pas aux mêmes personnes : d’un côté, nos voisines de lycée, de quartier, de vacances, et de l’autre, les gentilles de toutes origines.
Je ne peux pas assurer que les filles que j’ai rencontrées durant ce voyage étaient représentatives de leur génération, mais en tout cas, elles semblaient toutes savoir ce qu’elles voulaient, que ce soit flirter à l’arrière d’une voiture dans un cinéma Drive-in, faire l’amour sur la couchette d’un Super-Constellation, dans un motel crasseux du Tennessee, au creux d’un canyon d’Arizona ou dans une baignoire californienne. Elles savaient ce qu’elles voulaient, ces filles, et ça ne les gênait pas de le faire savoir. Pour elles, jouer au Basket, flirter ou faire l’amour étaient des actes désirés, décidés, pratiqués sans gêne ni hypocrisie, une sorte de distraction, une expérience, un sport…
(…)
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