Ah ! les belles boutiques (54)

Rue Gay-Lussac, il n’y a plus de Point du Jour

Quand je me suis installé dans ce quartier en 1993, il était déjà là. Il était probablement là avant et, au cours de mon enfance du Boulevard de Port-Royal puis de mes années d’étudiant pre-soixante-huitard, j’avais dû passer devant des dizaines de fois sans le remarquer, y compris un soir de mai 68 dans le brouillard des lacrymogènes. Et hier, de lui, il ne restait qu’un local grand ouvert, vide et poussiéreux avec, sur le trottoir, une multi-benne chargée de l’essentiel de ce que la littérature syndicaliste, socialiste, gauchiste ou révolutionnaire a pu produire depuis cent ans. 

Le Point du Jour était tenu par un petit homme sec entre deux âges. Chaque matin vers dix heures, il ouvrait sa boutique, en sortait un ou deux mètres cubes de livres et de revues, installés sur des tréteaux, dans des cartons ou sur des présentoirs et, si le temps était menaçant, il recouvrait le tout de bâches transparentes. Ensuite, il disparaissait dans le dédale du reste de son stock pour y demeurer jusqu’à la fin de la journée, doux Minotaure intellectuel nourri exclusivement aux écrits anarcho-communo-socialo-syndicalistes. Le soir venu, il sortait de son antre pour tacher d’y reloger tout ce qu’il en avait sorti quelques heures plus tôt. 

En plus de trente ans de voisinage, bien que je me sois arrêté devant son étal des dizaines de fois pour examiner quelque livre, je ne lui en ai acheté qu’un seul. C’était « Pourquoi j’ai mangé mon père » que, d’ailleurs, ce n’est pas la première fois que je vous recommande.  Comment ce drôle de livre au drôle de titre justifiait-il sa présence parmi les oeuvres de Karl Marx, de Georges Marchais et de Che Guevarra, je ne saurais le dire. Peut-être par l’oppositon que ce bouquin met en scène entre progressistes et réactionnaires, mais j’en doute un peu quand même car l’humour dont il  est rempli ne colle pas très bien aux essais politiques. 

Ainsi, même au Quartier Latin, les librairies spécialisées disparaissent les unes après les autres. Après celle de la rue Saint-Jacques qui était spécialisée dans les livres de Prix Scolaires, il y eut celle de la rue des Ursulines qui ne vendait que des livres consacrés au Poitou et à l’Angevin. Et maintenant, c’est le tour de la librairie la plus à gauche de Paris. Heureusement, demeure rue des Fossés Saint-Jacques la librairie des Libres Penseurs (où ceux qui ne pensent pas comme les autres et veulent empêcher les autres de ne pas penser comme eux). 

Demain, au numéro 58 de la rue Gay-Lussac, il n’y aura plus qu’une vitrine passée au blanc d’Espagne avec une triste affiche de chez ORPI « A louer ou à vendre ».

La série « Ah ! les belles boutiques »
L’objectif : rendre hommage aux commerçants qui réussissent à conserver l’aspect traditionnel de leur façade de magasin, et les encourager à persévérer.
Le contenu : une photo de la devanture d’un magasin, avec si possible l’adresse et, très éventuellement, un commentaire sur la boutique, ou son histoire, ou son contenu, ou sur l’idée que s’en fait le JdC.

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