Un atelier d’urbanisme

Comment s’appelle-t-il déjà, le nouveau Maire de Paris ? Ah oui ! Emmanuel Grégoire — entre nous, il va nous falloir lui trouver un ou deux surnoms affectueux à celui-là. Grégoire était, si mes renseignements sont bons, premier adjoint pendant le règne de Cruella. Je précise «si mes renseignements sont bons » parce que je ne suis pas tout à fait sûr qu’ils le soient. En effet, pas une fois au cours de sa campagne, Monsieur Grégoire n’a mentionné le nom de son ex-patronne. Les premières déclarations de m’sieur not’maire semblent pourtant confirmer qu’il est dans sa droite ligne et même davantage. Le premier projet qu’il a mentionné consisterait à créer des carrefours et des feux rouges sur le boulevard périphérique afin que les piétons puissent le traverser. (J’ai vérifié : il ne s’agit pas d’un poisson d’avril). Ils sont forts quand même les écologistes quand ils sont au pouvoir. Ils arrivent à imaginer l’inimaginable. La passion (la haine fait partie des passions) les domine, l’idéologie les guide et l’absolutisme les conduit… quand ce n’est pas la folie. On peut en juger par ce récit fidèle d’un atelier de créativité impromptu qui s’est tenu il y a deux ans dans le bureau d’Annie Dingo. Au début, étaient présents la Maire (en furie, mais inspirée) et le Dir Cab (bègue, mais pas quand il téléphone). Ont apparu ensuite le médecin de l’Hôtel de Ville (complaisant mais inquiet) et Cottard (toujours aussi con).
Là, c’est Annie qui soliloque. C’est parti !

«  (…) Voyons… je réfléchis tout haut… les travaux pour les pistes cyclables, les fontaines du Rond-Point, les embouteillages, la crasse dans Paris, le trou financier, ma vérification personnelle de la hauteur des vagues sur le site de surf olympique à Tahiti, tout ça est en train de me péter à la figure. Il me faut un projet dérivatif, quelque chose qui occupe les gens, un truc qui marque les esprits, une réalisation qui transforme Paris pour toujours, l’apogée de ma mandature. Eh bien, cette histoire de prolongement de la rue de Rennes jusqu’à la Seine, ça c’est une bonne idée. Et qu’est-ce qu’il en pense, le petit Dir Cab, hein ? Elle n’est pas bonne mon idée peut-être, hein ? Hein ?

Le petit Dir Cab n’avait pas compris que la question était rhétorique. Aussi, il pensa être subtil en approuvant la Patronne tout en soulevant une légère objection, un obstacle mineur, une peccadille :

— Si, si, bien sûr, Ma… Ma… Madame, elle est excellente. Toute… Toutefois…

— Quoi, toutefois ? Qu’est-ce qu’il y a, toutefois ?

Le ton de la dame aurait dû alerter Lubherlu, mais il poursuivit :

— Eh bien, il y a la dé… la démolition de l’Institut. Ça risque de po… po… poser problème…

— Eh, oh ! Lubherlu ! Cessez de vouloir faire le malin. Si je vous ai demandé votre avis, ce n’est pas pour que vous me le donniez, surtout si c’est pour me contredire. Et pourquoi on ne démolirait pas l’Académie Française, je vous prie ? Une assemblée de vieillards, de prétendus intellectuels, de misogynes déclarés… pratiquement pas de femmes, là-dedans. On leur trouve un ancien gymnase du côté du Stade de France pour se réunir et on rase l’Institut. Et hop !

— Et hop ? répéta-t-il faute de mieux en même temps qu’il remarquait pour la première fois une lueur étrange dans l’œil gauche de Madame la Maire.

— Et hop ! reprit-elle. À la place, on dégage un grand espace de jeux avec parcours de santé, pistes de danse, tables de pique-niques et accès direct au quai de Seine que l’on transforme en plage. On va faire fuiter le truc dans le public et vous verrez qu’ils vont adorer.

— Vous cr… vous croyez ? dit-il, le regard fixé sur le léger tremblement de la narine droite de Madame la Maire.

— Fermez-la, Lubherlu. Donc, je démolis l’Institut, je prolonge la rue de Rennes depuis le boulevard Saint-Germain jusqu’au quai Conti…

— Mais on n’aura ja… ja… jamais le droit…

— Ah, mais c’est que vous commencez à m’emmerder, vous. Vous savez bien que les décrets d’Haussmann n’ont jamais été abrogés. Alors, pourquoi on n’aurait pas le droit ? Donc, je prolonge et je piétonnise d’un bout à l’autre, je plante du gazon, des palmiers et peut-être de la canne à sucre… c’est à voir… on pourrait faire venir des gens de la Martinique pour la récolte…

Dans son excitation grandissante et toute à la conception du projet, Anne Hidalgo ne prêtait plus aucune attention à Lubherlu. Sa gestuelle de plus en plus saccadée, les frémissements de ses narines, et les changements brusques de tonalité dans son discours commençaient à inquiéter sérieusement son subordonné, au point que celui-ci s’était retiré dans un coin de la pièce et parlait maintenant dans son téléphone :

—… oui… non… mais de plus en plus… dans tous les sens… je suis inquiet… bon, je l’appelle. Merci, docteur, je vous attends…

— Voilà, c’est ça. Je piétonnise, je gazonne et je plante ! Mais avant de planter ah ! c’est ça qui est important, les détails, toujours soigner les détails avant de planter, j’installe une télécabine entre le haut de la tour Montparnasse et la pile Sud du Pont des Arts…

— Allo ? Bonjour Monsieur. C’est Hubert Lubherlu… oui, c’est cela… écoutez, je suis avec votre épouse et je crois qu’il faudrait que vous veniez… maintenant, tout de suite… Allons bon, voilà qu’elle enlève ses chaussures… Madame la M… Maire, ne f… ne faites pas…

— Je crois qu’il faudrait des gares intermédiaires… ça serait bien des gares intermédiaires… au moins deux, allez hop !… une devant la FNAC et une devant les Deux Magots… super…

— Non, je ne peux pas vous la passer. Le mieux, ce serait que… oui, c’est mieux, nous vous attendons.

— Mais j’y pense : on ne peut pas lui garder son nom, à cette rue ! Elle va éclipser les Champs Élysées, elle va devenir le centre, le symbole de Paris… alors rue de Rennes, vous pensez, ça fait plouc. On n’est pas à Guéret (Creuse)quand même… Ah ! Bonjour, Docteur, je ne vous avais pas vu entrer… Vous tombez bien. Je voulais vous demander votre avis. Voilà : je vais construire une télécabine qui ira du haut de la tour Montparnasse jusqu’au quai Conti. Pensez-vous qu’il faudrait prolonger par-dessus la Seine jusque dans la Cour Carrée du Louvre ?

— C’est une question intéressante, Madame le Maire. Vous pourriez…

— Madame LA Maire ! Ça t’écorcherait la gueule de dire Madame LA Maire, Dugland ?

— Absolument. Madame la Maire, pourriez-vous vous allonger un instant sur ce canapé, comme ça nous pourrons en discuter en toute tranquillité pendant que je prends votre tension ?

— Prenez, prenez, cher ami ! Ah, comme je suis heureuse que vous soyez d’accord avec moi ! Allez, c’est dit, je déplace le terminus de la télécabine jusque dans la cour Carrée. Reste le problème du nom à donner à cette rue. D’abord, ce ne sera plus une rue. Un boulevard, tout au moins… pourquoi pas une avenue… Avenue Anne Hidalgo… Non, c’est un peu tôt. Quoique… Enfin, en attendant un vote unanime du Conseil de Paris, disons qu’on la baptisera « Avenue de la Maire ». C’est parfait, ça, Avenue de la Maire, ça fait vacances, tourisme…

— Dix-huit/neuf… Ah, oui ! Quand même ! Restez allongée, Madame, s’il vous plait.

— Et au bout de l’Avenue, l’espace de jeux… on l’appellera Place de la Plage, comme ça on pourra dire « pour aller Place de la Plage, prenez donc l’Avenue de la Maire ». Tiens, voilà le Bizarre de l’Hôtel de Ville ! Salut, Cottard, c’est gentil de me rendre visite à l’improviste. Vous prendrez bien une bougie ? Demandez à Bébert de vous en passer une. Alors, Cottard, dites-moi, toujours aussi con ?

—… oui, c’est cela, il me faudrait une ambulance… le médecin de l’Hôtel de Ville… j’en prends la responsabilité… le plus tôt possible. Pour les détails, je vous passe le Directeur de Cabinet, Monsieur Laberlue…

— Ici Hubert Lubherlu. Bon, vous avez compris la situation ?… mais alors en toute discrétion, n’est-ce pas ?… C’est cela, oui… par le parking…

— Bon, le percement, c’est fait, la piétonnisation, c’est fait, les plantations, la télécabine, les noms de rue, tout ça, c’est fait… je tiens une de ces formes, moi ! Reste la question de la circulation… C’est chiant, la circulation ! Ras-le-bol, la circulation ! J’emmerde la circulation !

— Ah. C’est vous le mari ?… Désolé, cher Monsieur, mais vous savez… tant qu’on n’a pas les résultats d’analyses… non, non, je ne crois pas, mais on ne sait jamais… Eh, oui. En attendant, signez là, s’il vous plait… et là aussi… merci.

— La circulation, ça m’a toujours fait chier. Tous ces mecs de la fachosphère qui veulent absolument rouler dans leurs petites totos qui font broum-broum-tut-tut-pouet-pouet, ça m’horripile, ça me défrise, que dis-je ça me défrise, ça me désoblige… On fait des beaux plans, des projets superbes, écolos, festifs, sociaux, progressistes et, paf ! la circulation vient tout foutre par terre. Bon ! C’est bien simple, s’ils continuent, je nationalise les parkings et les stations-service, j’interdis les véhicules de plus de trois roues à l’intérieur du périphérique et je change le sens de circulation de la place de l’Étoile. Ah, ils veulent faire les malins ! Eh bien, ils vont voir… Bonjour Monsieur. Qu’est-ce que vous faites ? Mais non, je ne veux pas mettre cette blouse blanche. Vous voyez bien qu’elle ne me va pas du tout, surtout avec mon chemisier vert, enfin ! Et puis, ces manches qui se nouent dans le dos, c’est complètement démodé, voyons ! Puisque je vous dis que… Et puis j’ai encore des tas de trucs à faire…, le super-toboggan de l’Arc de Triomphe, la piste de ski du Sacré-Cœur, l’agrandissement de la tour Eif…

— Bien sûr, Madame, bien sûr, mais (…)

Cette leçon d’urbanisme social est extraite de « Les Disparus de la rue de Rennes », publié chez Amazon et disponible au même endroit pour la somme de 5,28 €. Cliquez sur le titre et voyez…

LES DISPARUS DE LA RUE DE RENNES

Une réflexion sur « Un atelier d’urbanisme »

  1. Vous avez survécu au règne d’Annie Dingo. Vous vous en félicitez et maintenant vous pensez pouvoir couler des jours tranquilles dans une ville apaisée. Vous êtes persuadés que l’entreprise Fayolle va cesser de faire des trous dans les trottoirs et que, fortune faite, elle va replier ses tréteaux et retourner en Corrèze d’où elle n’aurait jamais dû sortir. Vous imaginez déjà une ville où les trottinettes, les vélos, les voitures, taxis, bus, camions, camionnettes et piétons, étudiants et vieillards, militaires et bonnes d’enfant, haut fonctionnaires et orthodontistes, lampistes et souteneurs, poètes et paysans pourront enfin se déplacer sans se haïr mutuellement.
    Eh ben non ! Tout faux ! Pour la réconciliation il va falloir attendre encore un peu. Cinq ans ! Peut-être dix, pour peu que Rachida veuille se présenter encore une fois…

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