Le Lutèce, boulevard St Michel
Presque contre mon gré, fatigué par ma marche depuis le BHV, je me retrouve dans ce café que je fréquentais il y a 53 ans. Je suis devant mon quart Perrier citron à côté de trois jeunes américaines, dont l’une a cet accent nasillard insupportable (Note de 2026 : j’ai appris depuis que l’on appelle ça le ‘ »vocal fry », littéralement la « friture vocale ». A ma connaissance, seules les jeunes filles et jeunes femmes sont atteintes par cette affectation qu’elles s’infligent volontairement et dont elles pensent qu’elle leur donne de la classe, la classe Kardashion, par exemple). Chacune consulte son iPhone pour savoir ce qu’elles vont faire pour continuer leur visite de Paris.
Il y a cinquante-trois ans, (Soixante-six aujourd’hui) c’était l’année de mes 17 ans. Je venais de passer les vacances d’été précédentes à St Martin d’Uriage, où j’avais connu coup sur coup mes deux premiers flirts. Jacqueline Bochurberg était le deuxième. Elle avait l’avantage de posséder une mobylette, d’être blonde, plantureuse et parisienne, contrairement à Colette qui allait à pied, était moins formée et ne quittait que peu ses montagnes. Par rapport à l’adolescent que j’étais, Jacqueline était mentalement, physiquement et probablement sexuellement très en avance, je dis probablement car je n’ai jamais pu vérifier.
Elle présentait aussi la particularité d’avoir des parents communistes qui avaient déteint sur elle, pauvre innocente. Je me souviens des conversations que nous avions dans ce café où je la retrouvais devant un crème pour elle et un demi pour moi. Nous parlions des générations sacrifiées pour le bonheur des suivantes, de l’échec de l’URSS, de l’invasion de la Hongrie par les chars russes. Nous allions flirter au cinéma, dont je ressortais malade de frustration. Elle a fini par me faire comprendre qu’elle allait chercher plus de satisfactions chez un garçon plus mûr.
Bref, me revoilà dans ce café, à écrire mes mémoires ! Mes petites histoires progressent bien, mais il va falloir que je sélectionne mieux et que je trouve des points de vue. J’aime bien y travailler, me souvenir, écrire, relire, corriger. Mais je n’envisage même pas d’imaginer. Tout sort de ma mémoire, dont j’ai souvent vanté la mauvaise qualité.
Donc, pour le moment, et pour le moment seulement j’espère, la nouvelle et a fortiori le roman me sont interdits.
Je n’ai encore dit à personne que je me suis mis à écrire, quoique je sois persuadé que Sophie se doute de quelque chose. Quand on me demande ce que je fais pour m’occuper depuis que je suis à la retraite, je continue à répondre: « Rien » et à repérer dans l’œil du questionneur ce mélange d’étonnement poli et de pitié déçue.
Mais, un jour, ils verront….
Ton très honnête et très beau récit de ce matin m’a fait penser à Carole que j’avais connue et embrassée l’été précédent au Tennis Club de Saint Brévin et que je retrouvai un dimanche après midi pluvieux d’automne devant un cinéma de la rue de La Harpe avec mon imperméable de séducteur qui ne l’avait pas séduite du tout. Je croyais ressembler à Alain Delon dans Le Professeur de Zurlini mais nous allions voir le Lauréat. Mortifié par son indifférence, je n’avais pas osé renouveler mon exploit de l’été précédent qui devait beaucoup à la sangria … Un jour, beaucoup plus tard, au temps d’internet, j’avais retrouvé son nom sur google . Son père était mort trois jours plus tôt et elle remerciait pour les condoléances. Elle n’avait pas changé de nom. Elle devait donc être toujours célibataire ou avoir divorcé. Je penchais pour la première hypothèse, sans la moindre preuve, car elle était plutôt bizarre à dix-huit ans.
J’aimerais que les lecteurs du JdC participent un peu plus aux commentaires. Des débâcles amoureuses , vous aussi vous en avez connues, et pas qu’un peu ! Alors, un peu de courage, racontez-les nous, on ne le dira à personne.
Mais surtout le PC et son affiliée la CGT ne prennent plus leurs ordres à Moscou comme du temps de Marchais et de Krasucky. Ils furent les derniers vrais communistes français qui se sont laissés cocufier par Mitterand dans la mystique union de la gauche à son profit, ce qui a conduit à une lente dissolution du PC (à mon grand regret).
PS: Le Lutèce en bas du Boul Mich avait une grande salle de billard au premier étage et une toute petite pour un billard sous le rez-de-chaussée tout à côté des toilettes. Nous avons fait bien souvent au Lutèce de bonnes parties de billard, plutôt en bas le soir et en haut dans la journée (quand ce n’était pas au Cluny au coin du Boul Mich et du Bd St-Germain, à l’heure de l’école buissonnière).
Bien sûr, aujourd’hui le communisme n’est plus le même qu’au début des années 60 ; le Parti Communiste a changé ; non pas qu’il soit devenu plus démocratique, ou moins aveugle, ou moins sectaire, mais le Grand Soir communiste n’est plus à craindre et le P.C. ne fait plus peur à personne. Rappelez vous cependant que dans ces années-là, il représentait encore 25 à 30% de l’électorat.
Les choses ont changé : à présent on craint le RN et LFI. Est-ce un progrès ?