Archives de catégorie : Récit

Photos souvenirs – 6

Lorenzo poursuit son pèlerinage des bistrots évocateurs de souvenirs

Ce n’est ni à la lignée royale ni à l’alcool que me fait penser cette enseigne mais au quai Bourbon sur l’île Saint Louis. Ah, l’Ile Saint Louis, en voilà un voyage à faire absolument ! En guise d’introduction, il faut lire les ouvrages des auteurs qui en ont le mieux parlé et qui sont tous américains : Henry Miller (Lettres à Emil), John Dos Passos (La Belle Vie), Gertrud Stein (Paris, France), Janet Flanner (Chroniques d’une américaine à Paris), et surtout Ernest Hemingway dont l’émouvant Paris est une Fête est pour moi le Continuer la lecture de Photos souvenirs – 6

Une journée à la campagne

Marie Clémentine Rispal était née en 1893. Mariée à Louis Rieuf, elle avait eu trois enfants : Maho, Paul, et Line. Line était la maman de Sophie.
Cette “Journée à la campagne” s’est passée aux environs de 1900, dans la ferme de l’oncle de Marie Clémentine à Carlat dans le Cantal.
 C’est elle qui raconte (déjà publié les 27 et 28 février 2015)

img522Au petit jour, la voiture fraichement lavée nous attend devant la porte. Bichette, la fringante jument, piaffe déjà d’impatience de retrouver Continuer la lecture de Une journée à la campagne

Sacrée soirée ! (6)

6

Arrivant de l’entrée, Renée apparait à nouveau dans le salon. Elle est suivie d’une sorte de bellâtre. Un peu plus grand que moi, plus mince aussi, assez large d’épaules, on devine tout de suite le type qui passe deux heures par jour à faire des abdos. Cheveux blonds tombant sur les épaules, barbe de trois jours, yeux bleus, visage légèrement bronzé, à peine marqué par quelques rides au coin des yeux et de la bouche, il porte un de ces étroits pantalons noirs serrés aux chevilles dont on ne sait pas s’il s’agit d’une tenue de sport ou d’un pyjama, et une veste noire moirée, largement ouverte tant elle est cintrée, sur une chemise d’un blanc éclatant. Juste le truc qu’il faut pour faire ressortir son bronzage, bien sûr ! Mais le plus étonnant, ce sont les chaussures : des tennis, d’énormes tennis blanches recouvertes de signatures de toutes les couleurs. On dirait un plâtre de jambe cassée à Courchevel. Une espèce de zazou, quoi ! Je me demande quelle sorte de manteau il a laissé dans l’entrée. Un truc en plume ou en peau de zèbre, probablement. Qu’est-ce que c’est que ce type ?

C’est alors que, sur un ton triomphal, Renée lève toute ambiguïté :

— Mes amis, laissez-moi vous présenter quelqu’un que je ne connais que depuis quelques jours. Mais vous le connaissez tous, sans doute : François Longchamp, le comédien de tous les succès !

Elle est incroyable cette Renée, quand même ! Elle a dit ça comme si elle était Drucker annonçant Alain Delon sur un plateau de télévision. Pour un peu, il faudrait qu’on applaudisse. Un acteur ! Il ne manquait plus que ça.

— François, voici Marcelle, Anne et Charles, poursuit-elle sur un ton plus raisonnable. Charles est écrivain ; j’aime beaucoup ce qu’il fait. Là-bas, c’est Gérald, le mari d’Anne. Gérald, s’il te plait, sors donc un peu de devant cette fenêtre et viens te mêler aux autres, voyons ! Bien ! Je vous laisse un instant…quelques détails à régler en cuisine. Profitez-en pour faire connaissance. Charles, sers quelque chose à notre vedette de ce soir. Ah ! Mais on n’y voit rien ici !

Cette remarque est arrivée un peu plus tôt que je ne l’avais prévu ; Renée doit être troublée par l’Apollon du Belvédère. Elle se tourne vers moi :

— Tiens, Gérald, rends-toi utile pour une fois. Allume donc quelques lumières. Tu sais où sont les interrupteurs ! Ah ! Ah !

Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle dans le fait que je sache où sont les interrupteurs, mais son exclamation lui permet de quitter le salon en riant. On dirait une sortie de scène de Jacqueline Maillan dans une pièce de Poiret. Tandis que j’illumine la pièce en flottant nonchalamment d’interrupteur en interrupteur, Charles reprend du service, tout heureux de retrouver un peu d’utilité.

— Alors, pour vous, cher François Longchamp, qu’est-ce que ce sera ? Du champagne ? Bien sûr, j’aurais dû m’en douter. Ah ! le champagne sabré dans une loge un soir de première… Ça doit être excitant, non ? dit-il en lui tendant sa coupe.

—  Au théâtre, surement. Mais je n’ai jamais joué au théâtre. Je ne suis qu’un modeste acteur de cinéma, vous savez, minaude le bellâtre.

Prenant François par le coude, l’air songeur, Charles l’entraîne vers les fenêtres. Pour ne plus avoir à entendre les jérémiades d’Anne, je me joins à eux.

— Jamais ? s’étonne-t-il. Pourtant j’aurais cru. Le théâtre… On dit que c’est l’essence même du métier d’acteur. Mais peu importe ce que je crois : je ne vais jamais au théâtre. Au cinéma non plus, d’ailleurs. Mais j’ai entendu parler de vous.

— En bien, j’espère ? quémande le cabotin.

— Absolument… par ma petite fille. Elle a huit ans.

— Huit ans ? Elle est précoce, dites-donc !

— Adeline ? Très précoce. Je crois même qu’elle est amoureuse de vous. Elle vous adore, littéralement.  Pour rien au monde elle ne manquerait votre émission du mercredi sur TF1. Le Cirque Sensationnel… non ! Le Cirque Extraordinaire… c’est ça le Cirque Extraordinaire ! s’exclame Charles, ravi.

—Le Cirque Merveilleux… Vous confondez sans doute avec le Cirque Merveilleux. Mon fils aussi — il a sept ans — adore cette émission. Il serait le roi de sa classe si son père jouait dedans. Mais c’est Franck Sernam, un ami, qui joue le personnage principal, pas moi.

C’est qu’il a l’air vexé, le Brad Pitt de banlieue. La conversation devient intéressante, surtout avec Charles qui insiste :

— Comment ? Le Monsieur Loyal du Cirque Merveilleux, là, ce n’est pas vous ! Vous êtes sûr ? J’aurais bien cru pourtant. Pas vous, Gérard ? Vous ne trouvez pas que Monsieur ferait un Monsieur Loyal formidable ? me demande Charles en désignant l’acteur d’un petit coup de menton.

Je ne daigne pas répondre à cette question toute rhétorique. De son côté, François Longchamp a beau se concentrer sur sa coupe de champagne, je sens bien qu’il est en train de chercher un prétexte pour s’éloigner de cet imbécile qui ne le reconnait pas, lui, la vedette. Mais Charles n’entend pas lâcher le morceau. Il insiste.

—Mais alors, si vous n’êtes pas le Monsieur Loyal de TF1, questionne-t-il en regardant son interlocuteur sous le nez, dans quels films peut-on vous voir en ce moment ?

— Mais enfin, cher Monsieur, pourquoi cette question puisque vous n’allez jamais au cinéma ? Enfin, disons quand même que l’année dernière, deux de mes films sont sortis presque en même temps, Les Disparus de la rue de Rennes, un film d’action et À Brûle-pourpoint, une comédie. Je dois dire qu’ils ont rencontré tous les deux un assez joli succès.

—Ah oui, oui, bien sûr… L’année dernière, c’est cela… Mais cette année, dites-moi… cette année, vous avez fait quelque chose ? demande Charles d’un air soupçonneux.

—Eh bien, cette année, je dois dire que… commence l’acteur, évasif, puis changeant radicalement de ton : Mais, dites-moi, Charles — c’est bien ça ? Charles ? — j’ai comme l’impression que vous êtes en train de vous foutre de ma gueule. Je me trompe ?

Pas si bête, le François Longchamp. Il avait enfin compris.

— Mais pas du tout, mon cher ami, pas du tout, je vous assure. Loin de moi une telle idée ! J’aime trop les acteurs. Je les admire et je les respecte, les acteurs. Le problème c’est qu’avec les acteurs, j’en suis resté à Raimu et à Michel Simon. Alors… Mais peut-être faites-vous de la télévision. Ah ! La télévision, ça, je regarde. Je suis un fou des séries, surtout des séries américaines, les Experts, les Sopranos. Vous n’auriez pas joué dans les Sopranos par hasard ?

Sans répondre, le comédien de tous les succès nous tourne le dos et se dirige vers le canapé pour s’asseoir entre ma femme et Renée qui vient de revenir de l’office.

A SUIVRE

Bientôt publié
Aujourd’hui, 16:47 Brèves de moi
Demain, 07:47 Bayou sur Marne
Demain, 16:47 Rendez-vous à cinq heures : Louis Pasteur
3 Sep, 07:47 Une journée à la campagne
4 Sep, 07:47 Sacrée soirée (7)

Photos souvenirs – 5


Lorenzo poursuit son pèlerinage des bistrots évocateurs de souvenirs

Cinq lignes pour raconter Ma Venise, c’est insuffisant et même désobligeant. Je la connais, elle va se vexer. L’Auberge de Venise est un banal café parisien qui ne m’évoque ni Venise ni l’Italie mais qui, par chance, était jadis Le Dingo Bar, un lieu de rencontre de la Génération Perdue. «  The Must Be the Place », le livre de souvenirs écrit par Jimmy, le barman, n’a jamais été traduit en français et c’est bien dommage.

Extraits de Wikipédia : Le Dingo Bar, aujourd’hui Auberge de Venise, fut Continuer la lecture de Photos souvenirs – 5

Pagnol, Raimu et la Western Electric

Cet article a été publié une première fois le 30 juin 2016.

En 1929, Marcel Pagnol écrit sa quatrième pièce de théâtre, Marius. C’est un très gros succès. Le rôle de César est tenu, bien entendu, par Raimu.

La même année, Pagnol rencontre Bob Kane, patron de la succursale française de la Paramount, et devient son ami. Il découvre le cinéma parlant et décide de devenir réalisateur. Devant le succès de Marius qui est joué depuis deux ans, Bob Kane veut tourner un film d’après la pièce, mais avec des acteurs de cinema. Pagnol le convainc de garder la troupe de théâtre. C’est Alexandre Korda, réalisateur autrichien de talent, qui met le film en scène.

Dans « Cinématurgie de Paris », Pagnol raconte cette scène (que je vous conseille de lire avec l’accent) :

Le premier jour, un soundman fit son apparition sur le plateau : il sortait de la villa du Mystère, où tournaient en silence les dérouleurs de la Western Electric. Il vint vers moi, et me dit d’un ton décisif :

— Il est impossible d’enregistrer la voix de Raimu.

— Pourtant, dis-je, il a déjà fait plus Continuer la lecture de Pagnol, Raimu et la Western Electric

O Jornal do Recife

Première publication : janvier 2015

Août 1966
Nous venons de sortir du DC4 de la VASP qui effectue chaque jour la liaison Bahia-Recife. Plus de six semaines déjà passées au Brésil nous ont enseigné certaines précautions. C’est pour cela que, en attendant l’autocar qui doit nous emmener en ville, nous restons trois ou quatre à monter la garde autour de nos bagages rassemblés dans le hall de l’aérogare et à écarter comme on chasserait des mouches les porteurs et colporteurs qui tournent autour de nous, tandis que le reste de notre bande envahit les boutiques de souvenirs.
Le bus arrive enfin avec à son bord le directeur local de l’Alliance Française. C’est un homme jeune, charmant et efficace. Il n’est en poste que depuis un an, mais nous constaterons très vite qu’il connaît beaucoup de monde et qu’il est très apprécié.

Comme d’habitude, l’hôtel, bien que de catégorie moyenne, est situé en bord de mer. La plage est immense. C’est marée basse. Le temps est grisâtre, la température douce et la foule du samedi après-midi est là. Elle semble divisée Continuer la lecture de O Jornal do Recife

Renoir et le Luxembourg

L’autre jour, c’était dimanche, c’était l’été. Il faisait beau, mais beau comme au printemps, beau comme il fait souvent à Paris quand il fait beau, une vingtaine de degrés au dessus de zéro, un petit vent de sud-ouest de force 1, un joli ciel d’Ile de France, un ciel de papier peint pour chambre d’enfant, un ciel bleu ciel constellé de petits cumulus potelés d’un blanc immaculé.

Il était un peu plus de deux heures de l’après-midi et, comme je descendais la rue Gay-Lussac à la recherche d’un endroit où me poser pour écrire un peu, j’entendis monter au loin une musique. Elle devint bientôt joyeuse et rythmée, pleine de cuivres et de tambours. « C’est sans doute une de ces fanfares, me dis-je, un de ces groupes d’étudiants qui animent souvent les trottoirs du Quartier Latin, à la manière de leur mère à toutes, la Fanfare des Beaux-Arts. »

Je me dirigeai vers le bruit qui montait de la Place Edmond Rostand en me disant que les musiciens devaient se trouver, comme souvent, à l’entrée du jardin du Luxembourg. C’est un endroit que ces fanfares aiment bien, et moi, j’aime bien ces fanfares. Ils sont en général sympathiques, ces jeunes gens, habillés de marinières pour les garçons et de robes froufroutantes pour les filles, pleins d’entrain, souriants et peu agressifs quand il s’agit de Continuer la lecture de Renoir et le Luxembourg

Photos souvenirs – 4

Lorenzo poursuit son pèlerinage des bistrots évocateurs de souvenirs

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, aller à confesse dans l’église glaciale de Montrouge fut tout au long de ma jeunesse un voyage au bout de la nuit épouvantable. La pénombre, le froid et une odeur infecte se mêlent pour expliquer ce mauvais souvenir qui ne relevait pas de la confession elle-même, formalité automatisée où je Continuer la lecture de Photos souvenirs – 4

Photos souvenirs – 3

Lorenzo poursuit son pèlerinage des bistrots évocateurs de souvenirs

Ce nom me fait penser à la petite serveuse de la brasserie rue du Bac où nous allions déjeuner après nos visites au Musée Maillol. Comme elle avait décidé de retourner vivre à La Forêt Fouesnant, son pays d’origine, elle avait logiquement sympathisé avec mon ami Francis, natif du même endroit, ce qui n’avait pas plu à son épouse. Il me vient bien d’autres souvenirs de la Bretagne, pas de la grande que Continuer la lecture de Photos souvenirs – 3

Dans l’autobus

Paris, le 17 juin 2021

Tôt ce matin, j’ai pris le bus, le 83 pour être précis. Où j’allais n’est pas le sujet. Toujours est-il que compte tenu de la chaleur prévisible, je m’étais habillé léger. Léger, mais chic quand même.

Je portais, enfoncée sur le crâne, une élégante casquette de coton « bloudjine», très usagée, toute avachie, ce qui lui donne l’air d’avoir été marchandée il y a vingt-trois ans à Santa Barbara et depuis, portée partout à travers un monde de soleil et de loisirs ; bref, et comme dit le gigolo de sa bienfaitrice, elle n’est plus toute jeune, et même un peu avachie, mais c’est comme ça que je les aime.

(Comme ça, on dirait un poisson, mais c’est vraiment une casquette)

Sur les yeux, de très sombres lunettes de soleil dessinées par Continuer la lecture de Dans l’autobus