Archives de catégorie : Récit

Sologne du Grand Meaulnes

 Il arriva chez nous un dimanche de novembre 1974 …

La Sologne imaginaire du Grand Meaulnes est entrée dans ma vie un dimanche d’automne et ne m’a plus jamais quitté. Ce pays longtemps rêvé, je l’ai bien connu et j’ai maintes fois parcouru jusqu’au soir tombé les allées sombres de ma Sologne. J’ai vu les étangs gelés couverts de brume et l’envol bruyant des canards sauvages, j’ai attendu immobile le passage des grands gibiers et je fus souvent récompensé, j’ai entendu geindre les grands arbres aux tempêtes de la mauvaise saison, je me suis perdu au plus profond des fourrés et j’ai enfoncé mes bottes, tel un gamin désobéissant, dans les chemins inondés de pluie. Je suis parti mille fois pour une aventure toujours différente où Continuer la lecture de Sologne du Grand Meaulnes

Journal intime – 5 décembre 2012

Vu Shane à la télévision ce soir. J’aime ce film naïf, si loin des westerns italiens qui ont détruit le genre. Je l’ai vu quand j’avais 12 ans. Il a créé non seulement un genre, mais aussi quelques archétypes, le plus résistant et le plus remarquable d’entre eux étant le « hired gun« , joué par Jack Palance.

A revoir ce film, je deviens beaucoup plus indulgent envers Alan Ladd qui, finalement, a été un bon acteur. Le plus solide me parait quand même être Van Heflin, le brave fermier courageux qui ne veut pas quitter sa terre, même sous la menace du méchant éleveur. La gueule de Jack Palance est vraiment trouvée. Sa silhouette est inoubliable comme ses gants noirs, sa parole rare, ses gestes déliés et précis. C’est un rôle facile mais marquant. Il a fait école.
L’enfant a une tête de mutant (Il doit avoir mon âge aujourd’hui !) Alan Ladd reste bien propre. Son costume d’apparat est un peu ridicule.
Pour une fois, Ben Johnson, habitué des rôles de gentil chez John Ford, joue le rôle d’un méchant, mais il se rattrape vers la fin.
Ce pauvre Elisha Cook, monté sur son tout petit cheval, va encore Continuer la lecture de Journal intime – 5 décembre 2012

Les Chinois, c’est des cons !

(Extrait de Suite africaine) 

Antoine était un grand et beau garçon de vingt-cinq ans. Brun aux yeux bleus, il dégageait une sorte de joie de vivre, ou plutôt d’envie de vivre qui me l’avait rendu très vite sympathique. La semaine précédente, alors que nous étions tous les deux à Bobo-Dioulasso, c’est lui qui m’avait décidé à aller passer le week-end à Bamako plutôt que de rester à attendre notre rendez-vous de lundi dans cette petite ville plutôt agréable, mais sans grand intérêt. De Bobo à Bamako, plus de 1200 kilomètres aller et retour dans un bruyant pick-up 404 sur des pistes en latérite sur la plus grande partie du parcours ! Cela signifiait au moins vingt heures de voyage ! Pourtant, il avait réussi à me convaincre et nous étions partis de Bobo-Dioulasso avant le lever du soleil. Rouler de nuit sur ce genre de route n’est pas recommandé. C’est même conduire soi-même qui est déconseillé dans certains coins d’Afrique. Mais nous nous considérions sans doute déjà comme des habitués du pays. Et puis, nous n’avions pas les moyens de faire autrement. Bref, nous étions partis de bonne heure. Continuer la lecture de Les Chinois, c’est des cons !

Carnet d’écriture (24) – Marcel et Marcel

La Mitro…

Pourquoi j’ai écrit La Mitro ? Je le sais très bien. Voilà :

Souvent je suis allé à Aix en Provence ; j’y ai même séjourné de nombreuses fois, à tous les âges ; et je continue à le faire. Pas très loin d’Aix, un peu à l’écart de la route qui mène à Brignoles et plus loin, à Nice et même à Rome si on y tient, il y a une petite ville qui s’appelle Trets. Il y a seulement six cents ans, vous n’auriez pas dit de Trets que c’était une petite ville. Au contraire, c’était une des villes les plus importantes de Provence. Mais aujourd’hui, Trets n’est plus qu’une bourgade qui vit en dehors de l’agitation du monde et dont personne ne parle. Il m’est arrivé de séjourner près de Trets, et c’est là que nous allions faire les courses. J’aimais bien aller à Trets et y flâner pendant que d’autres se chargeaient d’acheter les tomates, les côtelettes de mouton et le rosé qui allait avec. Me plaisaient particulièrement les platanes de son avenue Mirabeau et de la place triangulaire de la mairie. J’appréciais la fraîcheur qu’ils dispensaient sur les Tretsois, les Tretsoises et les rares touristes égarés. Mains dans les poches, chemise ouverte, cheveux au vent, appuyé contre  le capot de ma voiture, je humais l’air et le silence parfois troublés par la fumée bleue et le vrombissement aigu d’une néo-mobylette montée par deux minots à casquette niouyorkaise. Verlaine autant décalé spatialement que temporellement, je me disais « Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, simple et tranquille… ». C’est ainsi que Trets est devenue mon image à moi d’un Midi en voie de disparition à l’époque des faits racontés et largement disparu depuis. C’est pourquoi j’ai voulu laisser un peu de cette image à la postérité en la prenant pour décor d’une petite histoire.

Pour démarrer mon texte, il me fallait des platanes centenaires, une place de la Mairie ombragée, un café terrasse accueillant. Comme je Continuer la lecture de Carnet d’écriture (24) – Marcel et Marcel

Merci pour le petit déjeuner à Paris

par Lorenzo dell’Acqua

Ce matin, vers cinq heures trente quand je me suis réveillé, il faisait mauvais temps, le ciel était d’un gris ni clair, ni foncé mais uniformément moyen sans le moindre espoir d’éclaircie. Pour un mois de mai, j’ai trouvé que c’était un peu dur. Il aurait pu pleuvoir, cela aurait rempli la nappe phréatique et arrosé les fleurs du jardin, mais non, la météo ne prévoyait pas le moindre risque d’averses pour la journée entière. Il allait donc falloir faire avec.

Vous avez dû remarquer comme moi que quand il fait mauvais temps, cela retentit sur le moral, en tout cas le mien. C’est très ennuyeux parce qu’à mon âge, ce moral n’est déjà pas fameux quand il fait beau. Rien que Continuer la lecture de Merci pour le petit déjeuner à Paris

Carnet d’écriture (22) – Qui est à l’appareil ?

Qui est à l’appareil ?

Si vous avez lu les dernières pages de mon carnet d’écriture (19, 20 et 21), vous avez compris que pour ce roman en gestation, encore sans pitch ni titre, j’avais une époque, 1935, un environnement, le Quartier Latin, huit personnages et leur apparence physique, un étudiant de bonne famille, son meilleur ami aristocrate, une fille entretenue, deux gouapes de Pigalle, un artisan du quartier, une patronne de bar et un garçon de café — un neuvième, supposément photographe, encore à l’état d’ectoplasme. Ce n’était pas grand chose, mais quand même plus qu’un simple incipit du genre « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

Quoi que l’on écrive, Continuer la lecture de Carnet d’écriture (22) – Qui est à l’appareil ?

 Breakfast in Paris

 Couleur café n°33

Quand je suis arrivé au Comptoir du Panthéon,  ils étaient installés à ma place habituelle. J’ai jeté un coup d’œil interrogatif à Kevin, le garçon, mais il a haussé les épaules avec une moue d’impuissance, et puis il est parti en cuisine pour éviter la discussion. Je suis resté un instant planté là, devant eux, devant ma table. Ils n’ont pas dû me voir, ou alors ils ont fait semblant, ou alors ils n’ont pas compris, car ils n’ont pas bougé un cil. Alors, j’ai pris la table juste en face et depuis ma banquette, en attendant mon café allongé, tartines et beurre demi-sel, je les observe.

Elle… vingt-cinq ans, blonde, coiffée en queue de cheval, peu maquillée ; en guise de boucles d’oreille deux fins cercles d’or ; pas de bijou, à part une montre de sport dont le bracelet dissimule à moitié un discret tatouage de poignet ; pantalon et blouson en tissu léger rose, T-shirt blanc sans marque ni déclaration d’intention. Elle porte des chaussures de tennis blanches. Bien qu’assise, je la devine grande et charpentée, sportive.

Il doit avoir deux ou trois ans de plus qu’elle. Il est chauve, mais de ces chauves volontaires, affirmés, dont le crâne luit impeccablement sous Continuer la lecture de  Breakfast in Paris

Chatbots et Polytechniciens

L’intelligence artificielle est aujourd’hui capable de résoudre en quelques secondes des problèmes mathématiques complexes qui demandent en générale de longues réflexions à des mathématiciens expérimentés. Mais en même temps, l’IA peut répondre des stupidités à de simples problèmes de logique. Il y a quelques mois, Anarhuda Weeraman, ingénieur software au Sri Lanka a posé la question suivante à plusieurs Chatbots : « Je dois faire réviser ma voiture dans un garage qui se trouve à 50 Mètres de chez moi. Dois-je y aller à pied ou en voiture ? ». À l’unanimité, les Chatbots lui ont dit d’y aller à pied. 

Ce genre d’histoire me rappelle les blagues que l’on racontait autrefois à propos des Polytechniciens. 

Par exemple, on pose à un X le problème suivant : vous disposez d’une casserole, un robinet d’eau froide et d’un réchaud à gaz. Décrivez le processus pour obtenir une casserole d’eau bouillante ?
Le Polytechnicien répond avec précision. Il faut, dit-il : Continuer la lecture de Chatbots et Polytechniciens

Cove Creek Motor Inn – Air con – TV – Vacancy – Only 5 $ !!!

(…)
— Bungalow numéro 8… C’est là.

Elle sort du coffre de la voiture une sorte de sac militaire ; je prends le mien sur la banquette arrière ; je l’aide à fermer la capote … Il n’y a plus moyen de reculer maintenant, il faut entrer dans la chambre. Elle entre, allume la lumière, va directement au conditionneur d’air planté dans la cloison sous l’unique fenêtre, inspecte rapidement la salle de bain, ouvre un robinet, le referme, revient dans la chambre, allume le téléviseur et se tourne vers moi. Je suis planté sur le seuil de la chambre, un sac dans chaque main. Je regarde autour de moi : la chambre est plutôt grande ; la moquette rouge framboise est tachée ici et là de grandes plaques sombres et marquée de brulures de cigarettes ; un édredon usé assorti à la moquette couvre le lit qui est immense ; un fauteuil bas fait face au téléviseur posé sur un guéridon de bois au vernis écaillé ; une table et une chaise de même style achèvent de compléter le mobilier ; le reste de la pièce est vert d’eau, les murs, le plafond, les rideaux, la porte de la salle de bain, même la face intérieure de la porte d’entrée, tout est vert d’eau. C’est lugubre. Mais au moins, c’est assorti au voile de tulle que la fille porte toujours sur la tête.

J’entre, je pose les deux sacs au sol à côté de la table, et je reste là, immobile, ne sachant que faire. Le conditionneur d’air vibre et Continuer la lecture de Cove Creek Motor Inn – Air con – TV – Vacancy – Only 5 $ !!!

La Chanson pour Lorenzo (2/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

(…) je n’ai jamais réussi à comprendre les paroles des « tub » de langue anglaise. J’imaginais donc des histoires qui n’avaient aucun rapport avec le sens réel de ces chansons mais qui étaient la traduction des rêves qu’elles me suggéraient. De très belles chansons en français m’ont elles aussi fait rêver bien au delà de leur signification littérale …. :

Ma môme de Jean Ferrat. Ce sont deux prolétaires chers à l’auteur. Ils n’ont pas un sou mais le bonheur les envahit. Le printemps et son soleil inondent la petite chambre de bonne sous les toits de Paris. Ils sont encore dans le lit aux draps défaits, engourdis de caresses profondes et d’ivresses interdites. Ils se sont éveillés au plaisir. C’est un amour naïf et vertigineux. Par la lucarne, on devine Paris qui renaît après les années noires de l’occupation.

Coconut grove des Loving Spoonful. C’est mon ami d’enfance, Jean-Paul, qui Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (2/2)