Archives de catégorie : Récit

I would prefer not to

Par Lorenzo dell’Acqua

Avertissement : par crainte des représailles, j’ai modifié le nom de la localité où se déroule ce drame.

Invité au Festival Littéraire d’On the Flowers pour y présenter notre livre, le Roman des Regards, je m’étais empressé d’accepter pour deux raisons : la première flattait mon orgueil et la seconde était la proximité de Back Town où je résidais alors chez ma fille. Malheureusement, le coauteur, en réalité le vrai auteur du livre dont je n’étais que l’illustrateur, avait décliné l’offre pour d’obscures raisons liées à une allergie à l’iode. Mon gendre me proposa de m’y conduire et de venir m’y rechercher le soir ce que j’acceptais imprudemment car le trajet se révéla très éprouvant dans son 4×4 sans la moindre vitre. Le Grenier à sel où se déroulaient les festivités était lui aussi dépourvu de fenêtres ce qui ne fut pas sans conséquences psychologiques sur le moral de l’invité d’honneur. Ce bâtiment ancien en forme de coque de navire inversé était beau et son volume intérieur suffisamment conséquent pour accueillir 80 auteurs. En revanche, l’espace qui leur était imparti ne l’était pas du tout. Heureusement, mon voisin de gauche venant de Paris étant retardé par des problèmes de chemin de fer, je pus éloigner discrètement ses ouvrages pour élargir mon propre espace vital. Mon autre voisin, celui de droite, avait placé sur la table devant lui un chevalet portant ses ouvrages de grande taille qui me cachaient entièrement aux yeux des visiteurs. L’affrontement n’eut pas lieu car Continuer la lecture de I would prefer not to

Trois cafés (1)

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres.
Vraiment !
J’ajoute « Vraiment ! » parce que « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres », c’est devenu chez moi un tic de langage, un peu comme le « en fait » que disent beaucoup les enfants aujourd’hui, quoique moins maintenant, mais quand même, et comme le « du coup » que dit tout le monde tout le temps. C’est agaçant ! En tout cas, moi, ça m’agace. Parce que, c’est vrai, vous avez vu, les gens disent « du coup » à tout bout de champ. Alors que non, faudrait pas ! Par exemple, ils disent « Y avait plus de métro, du coup je suis rentré à pied » Ben non, non et non ! On peut dire « du coup » quand ça vaut le coup, mais pas là ! Il fallait dire « La RATP était en grève, donc je suis rentré en taxi. » On vous l’a dit et répété, cent fois, à la radio, à la télévision, partout ! Mais les gens n’écoutent pas. Ils lisent pas non plus, faut dire. Du coup, ils disent n’importe quoi, des tas de trucs agaçants, genre « en fait » ou « du coup ». Ah ben, oui, tiens ! Dans le genre agaçant, « genre » c’est pas mal non plus. Par exemple, les gens disent « C’est un mec genre faux-cul de première » Ben non, non et non ! On peut pas dire ça ! Il faut dire « C’est une personne du genre hypocrite invétéré».

En fait, « du coup », je le dis très peu. Moi, ce que je dis souvent, ce serait plutôt Continuer la lecture de Trois cafés (1)

Journal intime – 4 décembre 2012

Le Fumoir

Je suis entré là après presque deux heures passées sous la`pluie à  prendre des photos d’ambiance : Paris sous la pluie, lumières mouillées, touristes et parapluies, cour du Louvre déserte…

Le Fumoir, endroit probablement  branché, mais néanmoins agréable.

Musique de jazz presque inaudible, tant mieux, lumières basses, banquettes confortables, brouhaha supportable.

Lui, mon voisin de banquette, était là avant moi, buvant du thé en travaillant sur son Mac Pro. Très propre, assez joli garçon, pull à col en V, chemise à carreaux, il porte sûrement des mocassins que je ne peux pas voir. Il doit habiter le NAP, si cette expression a toujours un sens.

Elle est arrivée un peu après moi. Continuer la lecture de Journal intime – 4 décembre 2012

Carnet d’écriture (27) – Lâcher les freins

(…) Et c’est ainsi qu’un peu honteux, j’ai pris la décision de m’accorder sous ces conditions toutes ces libertés littéraires. Avec le plaisir d’écrire que je retrouvais grâce à cette licence, je ne tardai pas à découvrir que j’avais réinventé un genre dont j’ignorais le nom jusqu’alors, l’autofiction. Ce n’était plus du mensonge, c’était un genre littéraire. Je ne mentais plus, je faisais de l’autofiction. Ça me fit d’autant plus plaisir que je réalisai que Proust n’avait pratiquement fait que ça toute sa vie.

Je l’ai dit dans le carnet précédent : l’autofiction assumée me permit de retrouver un grand plaisir d’écrire. Ça n’est pas pour autant que l’écriture de la suite de Go West ! fut facile. Je n’avais pratiquement aucune expérience dans l’analyse psychologique des motivations des gens en général et des miennes en particulier. Je me souvenais que j’avais mis pas mal de moi-même dans le troisième conte des « Trois Premières fois », « La matinée de Sainte Firmine d’Amelia », mais, si j’avais placé la scène principale dans un lieu réel dont j’avais changé le nom, l’intrigue demeurait essentiellement fictive, en tout cas beaucoup Continuer la lecture de Carnet d’écriture (27) – Lâcher les freins

Journal intime – 3 septembre 2012

Déjeuné dans ma pizzeria favorite du quartier Saint Michel, Il Cavaliere. Au premier étage, on a une vue magnifique pour pas cher ! Et la pizza est bonne.
J’y déjeune seul, comme d’habitude, et je lis les nouvelles sur mon iPhone, tranquille, seulement troublé par la musique de fond, un peu forte. De temps en temps, je regarde le Pont Neuf.

Trois jeunes filles arrivent et s’installent bruyamment à la table qui me fait face. Ni belles ni laides, mais bruyantes, et mon premier réflexe est celui de l’agacement. Je leur jette de temps en temps un regard sombre, mais elles ne s’en aperçoivent pas ou ne veulent pas s’en apercevoir. Puis, comme souvent désormais, mon humeur change : je les trouve bruyantes, c’est vrai, mais elles sont simplement joyeuses et contentes de déjeuner ensemble en buvant du vin blanc. Je remarque, au ton de leur conversation, car je n’entends pas vraiment ce qu’elles disent, qu’il n’y a pas Continuer la lecture de Journal intime – 3 septembre 2012

Carnet d’écriture (26) – Proust et Moi

(…) Il avait un peu raison, Jimini Cricket, mon petit grillon intérieur, celui qui me dit souvent que je n’y arriverai pas, que je n’aurai pas le temps, pas le talent, pas le courage. Il a de bonnes analyses parfois, mais si je l’écoutais tout le temps, je ne ferais jamais rien. Alors, je me suis dit deux choses :

La première, c’est qu’on ne peut écrire qu’avec ce que l’on a, avec sa culture et sa mémoire, avec son histoire personnelle et les souvenirs qu’on en a gardés, et bien sûr avec son imagination et son talent (petit t, avec t variant de zéro à l’infini).
D’un joueur de tennis qui, surpris et grisé par un coup heureux réussi contre un adversaire nettement supérieur, se met à tenter avec succès des coups difficiles, des coups que même à l’entrainement il ne réussit que rarement, on dit qu’il surjoue. Il se met à jouer au-dessus de son niveau. Surjouer peut lui réussir pendant quelques coups, quelques jeux, un set… Ça enthousiasme le public — qui aime bien de temps en temps voir le petit poucet bouffer l’ogre — mais ça ne trompe pas le spectateur averti qui sait que le surjeu ne paie jamais longtemps.
En écriture, c’est pareil. Grisé par une jolie formule, une image intéressante ou une métaphore osée qu’il a trouvée presque fortuitement, il arrive qu’à ces mots, celui qui écrit ne se sente plus de joie et se mette en tête d’enchainer les belles phrases. Il arrive même que l’inspiration s’y mette et que le clavier soit en forme. Alors, il a l’impression d’être Oscar Peterson devant son piano et tout devient facile. On dit qu’il surécrit, qu’il force son talent. Mais jamais cela ne dure car il n’a ni le souffle, ni la culture, ni l’expérience ni le talent (petit t). Et s’il persiste, il tombe dans le discours du Maire de Champignac, l’amphigouri, le cliché, les fioritures, l’inutile, le ridicule.

La première chose que je m’étais dite, c’était donc que, quoi que je décide d’écrire, je devais Continuer la lecture de Carnet d’écriture (26) – Proust et Moi

L’hippopotame

Il fait nuit. Dire qu’il fait frais serait exagéré, mais il fait bon, comme par un beau soir d’été quelque part en France. Quand j’ouvre la portière de la Peugeot, une odeur de poussière chaude me saisit tout entier. Nous allons quitter Ngambé un peu avant l’aube parce que c’est la bonne heure pour rouler. C’est la bonne heure pour rouler, mais il faudra faire attention. Dans la faible lumière jaune d’un réverbère, le pick-up entreprend un demi-tour devant le Grand Hôtel de Paris. Au carrefour de la République, il tourne à droite, vers Makuta, laissant les dernières lumières derrière lui. André, mon chauffeur, prend un peu de vitesse. Nous sommes encore dans les faubourgs et souvent, des hommes et des femmes, à pied ou juchés par deux ou par trois sur des mobylettes hésitantes apparaissent brusquement dans la courte lueur des phares.  On ne voit que le bas de leur corps, leur taille, leurs jambes qui s’agitent, le bas de leur boubou ou leur short de footballeur. Leurs épaules, leurs visages restent dans l’obscurité, le cône des projecteurs ne monte pas jusque-là. Des camions arrêtés pour la nuit là où bon leur a semblé surgissent de temps en temps. Des enfants, des chèvres, des chiens traversent précipitamment la route devant le pick-up. André Continuer la lecture de L’hippopotame

Temps mort

Parfois, au moment où je vais m’endormir, il m’arrive de diriger mes rêves. C’est un instant rare et apaisant. À vrai dire, quand cela se produit, il ne s’agit pas véritablement de rêves mais plutôt de quelque chose d’intermédiaire entre la pensée consciente qui s’efface et le délire onirique à venir. C’est une pensée vagabonde, une pensée libérée des certitudes relatives au futur immédiat et non encore soumise à l’imprévisibilité du rêve. Quand je dis que je peux diriger cette pensée vagabonde, ce n’est pas tout à fait exact, mais je peux tenter de l’orienter et c’est déjà beaucoup. Ce sont des instants rares et je les fais naître à chaque fois que je peux.

Quand les circonstances sont favorables, c’est vers un train que je fais tendre mes pensées vagabondes. C’est un train de nuit. Sa destination est inconnue. Ou plutôt, elle n’est pas précisée. Elle est sans importance. L’important, c’est Continuer la lecture de Temps mort

Attention les yeux !

Plus ça va, plus je grandis en âge et en sagesse et plus j’aime regarder les enfants ; les petits ; presque autant que j’aime regarder les chiens, les gros. Ils me touchent, les petits enfants et les gros chiens ; les petits enfants me touchent par leur expression quand ils se concentrent sur un emballage de MacDo qui vole au vent, un pigeon hocheur de tête, un homme qui boite, un parapluie rouge. J’aime accrocher leur regard.
Pour les chiens, c’est difficile, ou alors il faut une tranche de saucisson. Mais pour les enfants, c’est facile. Avec les petits, c’est facile, parce que les moyens et les grands, ils ont toujours un truc à faire, courir, sauter, demander une glace… mais avec les petits, c’est facile. Qu’ils soient assis dans leur poussette ou qu’ils titubent leurs Continuer la lecture de Attention les yeux !

Une mésaventure de Ratinet

Le texte que vous allez lire est extrait de « Bonjour, Philippines ! », récit d’une mission de quelques mois que j’ai effectuée dans cet archipel au début des années 70. André Ratinet, l’ingénieur routier de la mission, n’était pas un imbécile heureux. Il était plutôt du genre imbécile râleur, craintif et casanier. Il n’avait jamais envie d’être là où il était.  Il faut dire qu’il avait des raisons de penser de cette manière : il ne lui arrivait que des malheurs.
Ce type attirait la foudre. Une preuve parmi d’autres :

Chapitre 6 – Retour à Manille

Où l’on constate que contrairement à la foudre, la malédiction a encore frappé au même endroit et où l’on découvre les sports en vogue le dimanche à Manille

*

— Nous venons d’atterrir à l’aéroport international de Manille. Il est 21 heures 15 et la température extérieure est de 90° Fahrenheit. Nous vous rappelons que votre ceinture doit rester attachée jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil…

Je ne prête même plus attention à la partie de l’annonce qui porte sur les armes. Lorsque nous sortons de l’aéroport, il est près de dix heures, et je ne pense qu’à ma chambre au huitième étage du Hilton.

Quelques heures auparavant, pendant le voyage en voiture entre Iligan et l’aéroport de Cagayan Continuer la lecture de Une mésaventure de Ratinet