Je pense : quel plaisir d’avancer, de s’enfoncer un peu plus chaque jour dans la Recherche et se dire en même temps que ce qu’il en reste devant soi est presque infini.
Pourquoi ce plaisir ? Pourquoi pas avec d’autres livres ?
Parce que la richesse, la précision, la finesse de la langue, la beauté complexe du style…
Parce que l’incroyable réalisme (est-ce le mot ?) dans l’évocation des caractères, des sentiments, de leurs ressorts, et de leurs enchainements, de l’âme…
Parce que la description des paysages, des tableaux, des musiques…
Parce que le snobisme, les mesquineries, les ridicules, les lâchetés, la noblesse, l’intelligence, tout cela mélangé dans des proportions variables dans chaque personnage…
Parce que l’avance lente et majestueuse sur ce fleuve aux larges et infinis méandres…
Le plaisir est donc là, dans la Recherche du temps perdu : on a le temps.
Et aussi parce que, en raison de la fameuse paresse intellectuelle que Proust a si bien décelée chez l’homme, lire la Recherche empêche de penser, de penser à ses soucis, à ses lâchetés, à son égoïsme, à sa vacuité, à sa vanité, à sa fin.
Lire en général, et lire Proust en particulier, empêche de réfléchir.
Je sens que je viens d’écrire un blasphème, mais, sur l’instant, j’y crois.
(…) C’est pourquoi nos retrouvailles furent plus douces que je ne craignais. Il m’a engueulé brièvement, annoncé que, ce soir, nous irions diner chez Lipp et il est retourné à son bureau. J’ai pris un bain en écoutant la radio. Les informations de 5 heures annonçaient que des missiles russes d’une portée de 2000 kilomètres approchaient de Cuba et je me suis endormi.