Archives de catégorie : Récit

En remontant le fleuve

Ce qui suit est la suite de l’article « En descendant au fleuve »,  paru le 7/06/26.

Vous ne vous rappelez surement pas qu’il y a quelques jours, un jour qu’était pas fait comme les autres, le troisième jour de canicule printanière à l’aurore duquel je m’étais levé avant l’aube, celle-ci comme chacun sait précédant celle-là, j’étais parti à la recherche d’un petit-déjeuner en terrasse et au frais.

Vous ne vous rappelez pas davantage que, tous les cafés demeurant fermés jusqu’à 7 heures — mais où sont passées les nuits folles de Paris avec leurs aubes au champagne et leurs aurores à la soupe à l’oignon ? — le manque de caféine équitable et de protéines au gluten étreignait mon plexus lombaire qui commençait à m’envoyer des signes de panique.

Alors vous ne pouvez pas vous rappeler que l’observation d’un attroupement et de son objet avait distrait mon attention au point que, pour quelques instants, j’en avais oublié ma quête initiale.

Ce dérivatif, une sorte de bâche grisâtre informe jetée sur le Pont-Neuf dont je me suis promis de percer bientôt le mystère, n’a pas d’effet prolongé et le concept d’un café-allongé-tartines-beurre-salé vient reprendre toute sa place parmi mes cellules grises.

Je poursuis mon chemin sur la passerelle des Arts et finis par surplomber la voie Georges Pompidou. Pauvre Georges ! Si tu voyais ce qu’on a fait de ta voie, toi l’individualiste amoureux de l’automobile, tu demanderais au moins qu’on la débaptise !

(Non, je ne vais pas gloser une fois de plus sur la pauvreté des aménagements que la Mairie de Paris a apportés à cet ancien espace de travail pour le transformer en terrain de loisir à usage des touristes forcenés et des vélocipédistes hystériques. Aujourd’hui, je veux simplement rapporter ce que j’ai vu ce matin-là entre le Pont Neuf et le Pont Louis-Philippe. Le spectacle m’a fait reculer d’horreur.)

Alors, voilà : à cette heure encore pratiquement déserte, la voie sur berge ressemble à un parking de supermarché en zone sensible sur lequel se serait tenu la veille un concert de rapp ou un rodéo urbain. Sacs en matière plastique, gobelets de carton, canettes d’aluminium, bouteilles de verre, frites écrasées, nouilles chinoises régurgitées jonchent le sol, débordent des poubelles, flottent le long de la rive en contournant les épaves de Vélib, de trottinettes et de caddies de chez Auchan.

Ma tendance naturelle étant d’accuser de tout désagrément le badaud en Birkenstock, le vulgaire en goguette et le supporter en meute, je commence à fulminer contre ces abondantes catégories, mais bientôt je m’arrête, j’observe et je réfléchis.  Ce jour qui commence n’est-il pas le lendemain d’un chaud lundi de Pentecôte, lui-même lendemain d’un week-end tout aussi chaud ? N’est-il pas alors naturel que l’honnête homme vienne promener sa petite famille le long de la Seine pour profiter de la relative fraicheur dispensée par le fleuve, quitte à se retrouver mélangé avec le badaud en Birkenstock, le vulgaire en goguette et le supporter en meute ? N’est-il pas tout aussi naturel que ce même honnête homme veuille régaler sa progéniture avec les glaces à la poussière, les sandwiches mous et les boissons tièdes que lui tendent les marchands du temple ? Et quand il a fait ça, l’honnête homme, que cherche-t-il d’un œil inquiet ? Eh bien, il cherche une poubelle, Monsieur ! Une poubelle où il puisse déposer sagement les sacs huileux, les cartons graisseux et les canettes cabossées qui désormais l’embarrassent ! Mais de poubelle, il n’y a pas ! Ah si ! Il y en a une là, près de la culée du Pont des Arts. Mais elle déborde déjà de détritus. À cinquante mètres en amont, il en aperçoit une autre. Mais il y a longtemps qu’elle refoule tout nouvel arrivant. Alors, tout pétri de principes citoyens et encombré de détritus, l’honnête homme remonte le fleuve. Il a pris la tête de sa troupe et, dans la chaleur et la foule, il a remonté la Seine. Longtemps, il a tenté de rassurer sa tribu : « Mais si, mais si, on va bien finir par en trouver une, de poubelle, répète-t-il de moins en moins sûr de lui. Y a pas de raison… » Ben si ! Y a une raison, et la raison c’est qu’il n’y en a pas, pas avant le Pont Louis-Philippe, à environ 1 kilomètre. Alors, l’honnête homme, tout honteux, se débarrasse des vestiges du jour en les dissimulant tant bien que mal derrière un container aménagé en toilettes publiques mais fermées à clé comme il se doit, et repart tout contrit en tentant d’expliquer à ses enfants offusqués qu’il y a des situations où… des situations que… enfin des situations !

 Il y a des situations où une Mairie se démène pour transformer une ville en un gigantesque centre de loisirs, à mi-chemin entre Venise et Disneyland, au détriment de la vie quotidienne de ceux qui y vivent ou y travaillent (ou les deux). Il y a des situations où elle atteint son objectif, où la ville est piétinée par des troupeaux étranges, où elle étouffe sous des hordes sauvages, où elle déborde d’oisifs inoccupés (c’est dire !). Il y a des jours où l’indigène pense habiter le Mont Saint Michel au mois d’août. Et ces jours sont de plus en plus nombreux.

Pour le citoyen du coin, c’est une catastrophe, mais aux yeux de la Mairie, c’est une réussite et, puisque le bobo moyen vient de prolonger pour cinq ans le règne de la dynastie d’Annie Dingo, il doit bien s’y résoudre, ledit citoyen. Mais le même a bien le droit de se dire qu’à Disneyland, il y a des poubelles et des équipes de nettoyage efficaces, qu’à Londres, à New York, à Berlin et probablement à Guéret dans la Creuse, il y a du mobilier urbain de qualité (pour ce qui est de Venise, je ne sais pas).

Alors ne jetons pas la pierre à l’honnête homme de tout à l’heure. Car que vouliez-vous qu’il fit contre ça, ce chef de famille ? Qu’il jetât ses ordures à la Seine ? Qu’il les emportât chez lui ? Et comment, s’il vous plait ? En bus, en RER, lui à qui on a interdit de venir en voiture ?

Moi, s’il me l’avait demandé, je lui aurais suggéré de les déposer devant le bureau du Maire. Mais personne ne me demande jamais rien, à moi.

Fotozalapui

Deux poubelles

 

Pas de poubelle

 

Sur le quai haut, c’est pareil

 

Mais on construit une nouvelle piscine en Seine

Carnet d’écriture (25) – Jimini Cricket et Moi

Go West !
Ah ! Go West ! Intéressant, Go West !, probablement le plus personnel de mes écrits. Bien sûr, avant Go West !, j’avais raconté quelques souvenirs personnels, mais c’était seulement dans des textes courts qui recherchaient plutôt l’anecdotique et l’humour que le récit narratif. Bien sûr, dans des textes plus longs, il m’est arrivé de plus ou moins m’investir dans des personnages de fiction. Chacun sait en effet, et surtout depuis que Proust l’a dit, que dans tout personnage de fiction, il y a un peu de son auteur, comme dans Emma Bovary pour Flaubert, ou beaucoup, comme dans le Narrateur de la Recherche pour le petit Marcel. Mais, en ce qui me concerne, je crois plutôt que si, jusqu’à présent, j’avais mis un peu ou beaucoup de moi dans un personnage, c’était à la fois involontaire et inévitable, parce qu’on écrit avec son histoire et avec son âme, mais sans désir conscient de s’exposer, en quelque sorte à l’insu de son plein gré.
Pour Go West !, c’est petit à petit que je me suis investi dans le personnage.

<<>> Petit à petit ? Tu es sûr ? Moi, je crois que c’est d’un seul coup que tu t’y es mis ! Peut-être pas dès le début, mais d’un seul coup. Je suis persuadé qu’un Continuer la lecture de Carnet d’écriture (25) – Jimini Cricket et Moi

En descendant au fleuve

Alors voilà.

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres.  Encore un ! D’abord, c’était le troisième jour de la première canicule printanière. Vers quatre heures du matin, il ne faisait plus que 26° C dedans et 22 dehors. Le temps que je me sorte de ma torpeur humide, que je me fasse une tasse de café et que je réfléchisse à l’avenir de l’humanité — et conséquemment au mien — étrangement, la température était montée dehors à 23° et descendue dedans à 25.  Comme on annonçait 33 pour la journée à venir, cette tendance à l’égalisation n’annonçait rien de bon. Il était temps d’agir. Je sortis. Je voulais prendre mon petit-déjeuner à une terrasse, au frais, avant qu’il ne soit trop tard.

Dehors, il est un peu plus de cinq heures. Contrairement aux sornettes de Lanzmann et Dutronc, Paris ne s’est pas éveillé. Quand il fait jour, quand la rue Gay-Lussac est déserte et que le Boulevard Saint-Michel n’est parcouru que par des sacs plastique virevoltants pressés de se rendre au Chatelet, quand les feux de circulation s’obstinent à changer de couleur pour rien, c’est perturbant. On se demande ce qui se passe, on s’attend à tout, à n’importe quoi, la survenance d’un évènement historique tel que l’entrée Continuer la lecture de En descendant au fleuve

Journal intime – 8 décembre 2012

Depuis  mon lit de Champ de Faye.

Hier, il a neigé une bonne partie de la nuit. Le matin, tout blanc d’une neige mouillée.

Une promenade avec Sari, très vivifiante, dans le froid et le blanc. Ma chienne retrouve un peu de jeunesse, comme je le ferais peut-être si je chaussais un jour à nouveau les skis.

Croisé le fils Coupy, qui pissait au vent sans me voir. Il s’est rajusté, pas vraiment gêné. Nous entamons une conversation, plus longue que d’habitude, sur la neige, la beauté du paysage. Je m’aperçois qu’avec sa tenue de chasse culottée, sa casquette fourrée, ses bottes marron et sa moustache grisonnante, il est magnifique. Mais je n’ose pas lui demander de se laisser prendre en photo. Comme le chien des voisins, Farenheit, suit Sari avec obstination au cours de mes promenades, il en vient à se plaindre du comportement des chiens laissés en liberté.
Les chasseurs et les agriculteurs n’aiment pas beaucoup que ces chiens Continuer la lecture de Journal intime – 8 décembre 2012

Sologne du Grand Meaulnes

 Il arriva chez nous un dimanche de novembre 1974 …

La Sologne imaginaire du Grand Meaulnes est entrée dans ma vie un dimanche d’automne et ne m’a plus jamais quitté. Ce pays longtemps rêvé, je l’ai bien connu et j’ai maintes fois parcouru jusqu’au soir tombé les allées sombres de ma Sologne. J’ai vu les étangs gelés couverts de brume et l’envol bruyant des canards sauvages, j’ai attendu immobile le passage des grands gibiers et je fus souvent récompensé, j’ai entendu geindre les grands arbres aux tempêtes de la mauvaise saison, je me suis perdu au plus profond des fourrés et j’ai enfoncé mes bottes, tel un gamin désobéissant, dans les chemins inondés de pluie. Je suis parti mille fois pour une aventure toujours différente où Continuer la lecture de Sologne du Grand Meaulnes

Journal intime – 5 décembre 2012

Vu Shane à la télévision ce soir. J’aime ce film naïf, si loin des westerns italiens qui ont détruit le genre. Je l’ai vu quand j’avais 12 ans. Il a créé non seulement un genre, mais aussi quelques archétypes, le plus résistant et le plus remarquable d’entre eux étant le « hired gun« , joué par Jack Palance.

A revoir ce film, je deviens beaucoup plus indulgent envers Alan Ladd qui, finalement, a été un bon acteur. Le plus solide me parait quand même être Van Heflin, le brave fermier courageux qui ne veut pas quitter sa terre, même sous la menace du méchant éleveur. La gueule de Jack Palance est vraiment trouvée. Sa silhouette est inoubliable comme ses gants noirs, sa parole rare, ses gestes déliés et précis. C’est un rôle facile mais marquant. Il a fait école.
L’enfant a une tête de mutant (Il doit avoir mon âge aujourd’hui !) Alan Ladd reste bien propre. Son costume d’apparat est un peu ridicule.
Pour une fois, Ben Johnson, habitué des rôles de gentil chez John Ford, joue le rôle d’un méchant, mais il se rattrape vers la fin.
Ce pauvre Elisha Cook, monté sur son tout petit cheval, va encore Continuer la lecture de Journal intime – 5 décembre 2012

Les Chinois, c’est des cons !

(Extrait de Suite africaine) 

Antoine était un grand et beau garçon de vingt-cinq ans. Brun aux yeux bleus, il dégageait une sorte de joie de vivre, ou plutôt d’envie de vivre qui me l’avait rendu très vite sympathique. La semaine précédente, alors que nous étions tous les deux à Bobo-Dioulasso, c’est lui qui m’avait décidé à aller passer le week-end à Bamako plutôt que de rester à attendre notre rendez-vous de lundi dans cette petite ville plutôt agréable, mais sans grand intérêt. De Bobo à Bamako, plus de 1200 kilomètres aller et retour dans un bruyant pick-up 404 sur des pistes en latérite sur la plus grande partie du parcours ! Cela signifiait au moins vingt heures de voyage ! Pourtant, il avait réussi à me convaincre et nous étions partis de Bobo-Dioulasso avant le lever du soleil. Rouler de nuit sur ce genre de route n’est pas recommandé. C’est même conduire soi-même qui est déconseillé dans certains coins d’Afrique. Mais nous nous considérions sans doute déjà comme des habitués du pays. Et puis, nous n’avions pas les moyens de faire autrement. Bref, nous étions partis de bonne heure. Continuer la lecture de Les Chinois, c’est des cons !

Carnet d’écriture (24) – Marcel et Marcel

La Mitro…

Pourquoi j’ai écrit La Mitro ? Je le sais très bien. Voilà :

Souvent je suis allé à Aix en Provence ; j’y ai même séjourné de nombreuses fois, à tous les âges ; et je continue à le faire. Pas très loin d’Aix, un peu à l’écart de la route qui mène à Brignoles et plus loin, à Nice et même à Rome si on y tient, il y a une petite ville qui s’appelle Trets. Il y a seulement six cents ans, vous n’auriez pas dit de Trets que c’était une petite ville. Au contraire, c’était une des villes les plus importantes de Provence. Mais aujourd’hui, Trets n’est plus qu’une bourgade qui vit en dehors de l’agitation du monde et dont personne ne parle. Il m’est arrivé de séjourner près de Trets, et c’est là que nous allions faire les courses. J’aimais bien aller à Trets et y flâner pendant que d’autres se chargeaient d’acheter les tomates, les côtelettes de mouton et le rosé qui allait avec. Me plaisaient particulièrement les platanes de son avenue Mirabeau et de la place triangulaire de la mairie. J’appréciais la fraîcheur qu’ils dispensaient sur les Tretsois, les Tretsoises et les rares touristes égarés. Mains dans les poches, chemise ouverte, cheveux au vent, appuyé contre  le capot de ma voiture, je humais l’air et le silence parfois troublés par la fumée bleue et le vrombissement aigu d’une néo-mobylette montée par deux minots à casquette niouyorkaise. Verlaine autant décalé spatialement que temporellement, je me disais « Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, simple et tranquille… ». C’est ainsi que Trets est devenue mon image à moi d’un Midi en voie de disparition à l’époque des faits racontés et largement disparu depuis. C’est pourquoi j’ai voulu laisser un peu de cette image à la postérité en la prenant pour décor d’une petite histoire.

Pour démarrer mon texte, il me fallait des platanes centenaires, une place de la Mairie ombragée, un café terrasse accueillant. Comme je Continuer la lecture de Carnet d’écriture (24) – Marcel et Marcel

Carnet d’écriture (23) – Qui est derrière ?

Qui est derrière ?

Marcel Proust a dit je ne sais plus comment, mais mieux que moi,  qu’un personnage de roman s’inspire non pas d’une personne connue de l’auteur mais de plusieurs, sinon de toutes les personnes qu’il a rencontrées. Je suis pratiquement persuadé qu’il a dit quelque part ailleurs que, dans chacun de ses personnages, il y avait aussi un peu de lui-même. Proust et moi sommes souvent d’accord et c’est à nouveau le cas ici. À ceux de mes lecteurs qui me connaissent un peu ou beaucoup, je laisse le soin de deviner quelle part de moi il y a dans Georges, dans Antoine ou même dans Isabelle… Pour ce qui est de mes autres modèles, je ne les dévoilerai pas, leur ayant promis l’anonymat. Les plus perspicaces auront cependant reconnu sans difficulté dans Cambremer un subtil mélange de Jacques Chaban-Delmas pour les meilleurs côtés et de François Mitterrand pour les autres. 

Encore deux mots de regrets avant de fermer cette partie de mon carnet d’écriture consacrée au Cujas. 

Mon premier regret est de n’avoir pas su rendre la fin du roman plus claire. En effet, dans la scène finale, Dashiell accepte avec enthousiasme l’invitation d’Isabelle à déjeuner avec un officier français. Il pense pouvoir ainsi renouer avec elle dont il est éperdument amoureux. Mais, il comprend que tout est perdu pour lui quand elle lui donne le nom de cet officier, Jean de Varax. Le lecteur attentif  le comprendra en même temps, mais le distrait, Continuer la lecture de Carnet d’écriture (23) – Qui est derrière ?

Merci pour le petit déjeuner à Paris

par Lorenzo dell’Acqua

Ce matin, vers cinq heures trente quand je me suis réveillé, il faisait mauvais temps, le ciel était d’un gris ni clair, ni foncé mais uniformément moyen sans le moindre espoir d’éclaircie. Pour un mois de mai, j’ai trouvé que c’était un peu dur. Il aurait pu pleuvoir, cela aurait rempli la nappe phréatique et arrosé les fleurs du jardin, mais non, la météo ne prévoyait pas le moindre risque d’averses pour la journée entière. Il allait donc falloir faire avec.

Vous avez dû remarquer comme moi que quand il fait mauvais temps, cela retentit sur le moral, en tout cas le mien. C’est très ennuyeux parce qu’à mon âge, ce moral n’est déjà pas fameux quand il fait beau. Rien que Continuer la lecture de Merci pour le petit déjeuner à Paris