(…) Et après, quoi faire ? Décider de ne pas prendre cet avion, de rester plus longtemps aux États-Unis, d’y rester toujours ? J’y avais déjà pensé, bien entendu, mais seulement dans un éclair, comme une de ces solutions magnifiques dont on sait qu’elles sont impossibles car finalement, au contraire de Patricia, moi, je n’étais pas prêt à de tels bouleversements. Alors quoi ? Partir tout de suite, arracher le sparadrap d’un seul coup pour ne pas souffrir davantage un peu plus tard ? Mais cela voulait dire renoncer aux quelques jours de bonheur que Patricia me promettait à côté d’elle, et ça, je n’en avais ni l’envie ni le courage
— Philippe ! Est-ce que tu veux ? Vraiment ?
J’ai dit oui, bien sûr, et le lendemain nous avons pris le Shuttle.
Le Shuttle, c’est le DC 4 qui vous amène en trente-cinq minutes de Washington à l’aéroport de Newark pour la somme de 12 dollars. C’est tout simple, il n’y a pas de réservation, pas de contrôle ; vous vous présentez au départ et s’il y a de la place, vous montez, sinon vous prendrez le suivant, une demi-heure plus tard. De Newark, nous avons pris un bus qui nous a amenés à la gare de Grand Central, en plein cœur de Manhattan, et de là, nous avons marché jusqu’au Biltmore. Pour respecter un minimum de convenances, c’est moi qui ai pris la chambre tandis que Patricia faisait semblant de s’intéresser aux vitrines du lobby, mais j’ai bien vu que l’employé à la réception regardait Patricia du coin de l’œil et qu’il n’était pas dupe. Patricia connaissait sans doute déjà bien l’hôtel, car elle m’avait demandé de prendre une chambre ‘’low rate special’’ au quatorzième étage. Ces chambres étaient les plus économiques de tout l’hôtel pour plusieurs raisons. La première était qu’au Biltmore, par superstition, le treizième étage n’existait pas. On passait donc directement du douzième au quatorzième. Ça n’empêchait pas les clients superstitieux de refuser les chambres du prétendu quatorzième, dont ils savaient pertinemment que c’était en réalité le treizième. La deuxième raison était que, si le Biltmore avait été jusqu’à la fin des années trente l’un des plus grands hôtels de Manhattan, depuis la fin de la guerre il connaissait des jours moins glorieux et seuls les dix premiers étages méritaient encore le qualificatif de grand hôtel. Au-dessus du dixième, plusieurs étages étaient définitivement fermés et l’entretien des autres laissait à désirer. Pour les voyageurs de commerce et les gens modestes voulant paraître, prendre une de ces chambres présentait l’avantage du nom — je suis descendu au Biltmore — et de la localisation, en plein centre de Midtown. C’est sans doute pour cette seconde raison que Patricia avait choisi le Biltmore.
Une fois à New York, effectivement, nous avons visité, nous sommes montés à l’Empire State et à l’intérieur de la statue de la liberté, nous nous sommes promenés dans les étages de Sachs 5th avenue et dans les allées de Central Park, nous avons déjeuné à Chinatown et dîné dans Little Italy…. Le Chrysler building, Flat Iron, Rockfeller Center, Guggenheim, Metropolitan museum, nous avons tout vu. Une fois, nous sommes même allés voir une pièce de théâtre dans une salle minuscule de Greenwich Village. Je me souviens que, faute de comprendre ce que disaient les acteurs, je n’avais rien compris non plus au sujet de la pièce. Patricia s’en était aperçue et, malgré mes protestations, elle en avait été désolée. Peut-être pour me récompenser, elle m’avait emmené au cinéma voir West Side Story, qu’elle avait vu une première fois l’année précédente. A priori, voir une comédie musicale, que j’assimilais alors à une opérette, ne m’enchantait pas, mais pour moi, ce spectacle fut un choc émotionnel. Tout était nouveau pour moi, à commencer par la salle, gigantesque, luxueuse, rouge et or, peuplée d’employés en uniformes chamarrés, emplie des fumées des cigarettes et du brouhaha des spectateurs indisciplinés devant le rideau rouge baissé, immense. Et puis, tout aussi grand, l’écran qui apparaît avec l’image de Manhattan qui défile, vu du ciel, à la verticale, et puis la musique de Bernstein qui monte, mélange de Jazz et de Stravinsky, et puis le zoom sur les doigts qui claquent, et puis le premier ballet qui tourne à la première bagarre, et puis les coups de sifflets et puis tout le monde qui reprendre son souffle, spectateurs compris… Tout le monde, tout mon monde a vu West Side Story, souvent plusieurs fois, aussi je ne vais pas vous le paraphraser davantage ici. Pourtant, je suis sûr que je le pourrais. Cette séance, avec l’arrivée du ferry de Staten Island sur la pointe de Manhattan, c’est une de mes images les plus présentes de New-York.
Pendant ces quelques jours à New York, nous avons fait ce que Patricia avait dit que nous ferions, exactement comme lorsque nous étions à Washington, du tourisme tranquille, de la balade amoureuse, cette fois-ci dans un décor encore plus propice et plus grand que nature.
Pourtant, dès notre arrivée à New-York, j’ai senti que les choses seraient différentes et elles le furent, pour moi en tout cas. Ce départ obligé qui approchait, échéance certaine que j’étais parvenu à maintenir au second plan tant que nous étions à Washington, était maintenant continuellement présent à mon esprit. Oui, j’étais heureux, oui nous marchions la main dans la main sur les bords de l’Hudson, oui j’embrassais Patricia, au cinéma, à Central Park, oui nous nous réveillions ensemble, mais à chaque réveil, chaque moment de calme, de silence, de contemplation, l’évidence de mon départ prochain me sautait au visage. Bon sang ! Plus que six jours, plus que cinq… et à chaque fois, cette pensée me vidait de mon souffle
De son côté, Patricia me paraissait plus solide. Peut-être la perspective de mon départ la laissait-elle indifférente ? Peut-être l’effet de notre séparation était-il atténué par son projet de nouvelle vie ? Peut-être vivait-elle les mêmes affres et cachait-elle mieux son jeu ? Ou alors était-elle comme la plupart des femmes, plus solide que la plupart des hommes ?
Souvent, la nuit, quand allongés côte à côte, nous regardions ensemble les moulures anachroniques du plafond de la chambre, Patricia parlait. Je l’écoutais en fumant. De temps en temps, je lui faisais une brève réponse ou je me tournais vers elle pour l’embrasser ou la caresser. Elle ne parlait pas de sa vie d’avant, celle à laquelle je n’avais pas participé. Elle parlait peu de notre rencontre à Zermatt et de nos retrouvailles à Paris. Ce qu’elle aimait surtout c’était raconter en détail tout ce que nous avions fait depuis mon arrivée chez elle à Bethesda. Elle n’avait oublié aucun détail, elle analysait mes réactions, les siennes, les impressions que nous avions dû donner aux gens de la plage sur la Chesapeake, au serveur de la Marvin’s tavern, au réceptionniste du Biltmore, au couple âgé avec lequel nous avions échangé quelques mots sur une pelouse de Central Park. Elle en riait en imaginant ce qu’ils avaient pu penser de nous. J’en riais avec elle. Parfois, elle parlait de son frère, avec beaucoup de tendresse, son petit frère amoureux d’elle, jaloux, malheureux, qu’elle allait dévaster en quittant la maison de Bethesda. Je ne le lui disais pas, mais moi aussi, compte tenu de ce que j’avais vu de lui, j’étais persuadé qu’il serait bouleversé par le départ de sa sœur. Pour se remettre, il lui faudrait sans doute atteindre l’âge auquel on n’est plus amoureux de sa mère ou de sa grande sœur, l’âge maudit et béni à la fois où l’on découvre que l’autre sexe existe ailleurs que dans le premier cercle familial, au lycée par exemple. Walter n’avait que douze ans et ça risquait de prendre encore un peu de temps. Je réalisais que, dans quelques jours, je serai dans la même situation que lui, que moi aussi je serai séparé de Patricia, mais pour moi, ce serait sans espoir de la revoir avant longtemps, et probablement jamais. Ça me tordait l’estomac, mais je gardais ça pour moi. De toute façon, notre séparation était écrite, inéluctable. Que je gémisse sur notre sort n’aurait mené à rien d’autre que gâcher nos derniers jours.
A SUIVRE
Ça avance, en ce moment même, ça avance ! J’espère être prêt pour dans 4 ou 5 jours. Mais pour le 114, rien n’est certain.
Et pourtant, nous l’attendons avec la plus grande impatience !
O.M.G. !
Le 112ème épisode vient d’être publié et le 113ème n’est même pas fini !