Clinique St Jean de Dieu. Salle pré bloc. Les bruits réguliers des appareils, un ronronnement calme (la climatisation sans doute), les conversations assourdies des infirmières, des brancardiers, des médecins qui entrent et sortent. Allongé sur mon brancard, en attendant l’entrée dans le bloc et l’anesthésie, je me sens parfaitement bien, somnolent, confiant. Pourquoi ce sentiment d’apaisement ?
La raison apparaît, tout à coup, évidente : je ne suis plus responsable de rien.
Veinard !
Je suis moi-même chauffeur routier au long cours et, tout au long de l’année, par tous les temps, la nuit, le jour, je parcours l’Europe en tous sens, je traverse les régions, sillonne les pays, réveille les villes et les campagnes, franchis les frontières, traverse les montagnes par d’infinis tunnels et survole les vallées et les fleuves sur de vertigineux viaducs. Sans moi, chez vous, point de salades grecques ni de tulipes de Hollande, point de savon de Marseille ni de renaissance italienne, point de plumes d’Autriche ni de piano polonais, point de shetland d’Ecosse ni de Fair play anglais, point d’heure espagnole ni de petits suisses, point de jambon d’York ni de saucisses de Francfort… Sans moi : rien ! Je suis indispensable !
Alors, je tiens à faire part de mon indignation devant le détestable esprit de classe du personnage de cette lamentable nouvelle qu’est « Gisèle ! », esprit que partage sans aucun doute son auteur.
Cette insupportable caricature des chauffeurs de poids lourds n’est plus de saison. Nous ne sommes plus au temps des « Routiers sont sympas » ni même des « Chevaliers de la route » et du mépris dont ils étaient victimes de la part des automobilistes, qu’ils soient bourgeois, ouvriers, fonctionnaires ou dentistes ! Nous sommes à présent au temps des Ploutocrates de la Chaussée, des Rois du Bitume et des Tyrans de la Route.
Alors arrêtez de nous faire chier avec vos coups de Klaxon et vos appels de phares ! On bosse, nous !