Mémoires d’un flic de la Cité des Anges

SUNSET BLVDMarilyn Monroe est morte le 4 août 1962 vers 22 heures dans sa maison de Brentwood à Los Angeles. Jack Clemmons, à l’époque sergent au LAPD est le premier officier de police à être intervenu sur place. Mais il n’est pas que simple officier de police, il est aussi une taupe du FBI au sein du LAPD, et Marietta, son correspondant, lui a confié une mission particulière de la plus haute importance : retrouver un dictaphone. Dans ses mémoires publiées en 1983, « Say goodbye to the President », Clemmons a raconté sa découverte du corps de Marilyn et ses premières investigations.
« Le Français » dont il est question à la fin de cet extrait, c’est le narrateur de « Go West ! », récit des aventures américaines d’un étudiant de dix-neuf ans pendant l’été 62, mêlé bien malgré lui au mystère toujours non élucidé de la mort de Marylin Monroe.
Go west ! actuellement sous presse devrait paraitre chez Amazon dans les prochaines semaines.

(…)
Deux minutes plus tard, j’entrai dans 5th Helena drive. Il était 10 :34 p.m.
C’est un cul de sac. La maison de Marilyn est tout au fond, portail ouvert. Deux voitures garées côte à côte font face à la porte d’entrée, un cabriolet T’Bird et une Rolls Royce décapotée. Sous le porche il y a un type en bermuda qui s’avance vers moi entre les deux voitures. Je le reconnais tout de suite, c’est Peter Lawford, l’acteur. Je ne suis pas surpris, tout le monde sait que c’est un ami intime de Marilyn. Je me présente. Lawford a l’air bouleversé.  Dans le désordre, il me dit que Marilyn est dans sa chambre, qu’elle est morte, sur son lit, que c’est la nurse qui l’a appelé, qu’il est venu tout de suite, que c’est terrible, qu’il a cassé un carreau pour entrer dans la chambre, qu’elle a fait une overdose, qu’elle est morte, qu’il a appelé le médecin de Marilyn, que la nurse a appelé la police, que c’est bien d’être venu si vite, qu’elle est morte… Je finis par l’interrompre et lui demander de m’accompagner à l’intérieur. Nous passons entre les deux voitures pour entrer dans la maison l’un derrière l’autre. Il me guide jusqu’à la chambre. Je lui demande de me laisser seul faire mon travail. Je referme la porte à clé derrière moi et je sors mon carnet de notes. La pièce est faiblement éclairée par une lampe de chevet et par le plafonnier d’un dressing-room resté ouvert.
Marilyn est là, en peignoir, étendue sur le lit, morte. Elle est couchée sur le côté droit, encore tiède. Son bras gauche repose sur sa hanche. Son bras droit est replié sous son corps et sa joue est posée au creux de sa main droite. Sous le peignoir, elle porte un maillot de bain deux pièces. Ses jambes découvertes sont légèrement fléchies. Son visage est à demi caché par ses cheveux à peine en désordre. Il exprime l’abandon d’un enfant endormi. Elle n’a pas dû souffrir et la mort l’a laissée belle. Je reste un instant, ému et triste, à contempler cette beauté parfaite puis je secoue les épaules et je reprends mon petit carnet et mon boulot de flic.
10 :40. La porte-fenêtre est fermée. Un de ses carreaux est cassé et des débris de verre sont incrustés dans un épais tapis blanc. La chambre est dans un désordre ordinaire mais pas bouleversée. Il y a des pièces de vêtements féminins dispersées sur des chaises et des fauteuils, au pied du lit et dessous : slip, soutien-gorge, short, chemisier, sandales, veste de marin, serviette de plage. Sur une table basse, une bouteille de champagne dans un seau à glace. La bouteille est à demi pleine et la glace a fondu. Autour du seau, il y a cinq verres, trois flutes et deux verres à whisky. Deux bouteilles de champagne vides ont roulé sous la table. Sur une coiffeuse blanche au style alambiqué, des produits de beauté, des peignes, des brosses, des limes, des pots de crème, des flacons de parfum, mais aussi beaucoup de médicaments en tubes, en sachets, en bouteilles, en ampoules. Je reconnais quelques somnifères et tranquillisants courants, mais il y a aussi des pilules en vrac, des flacons sans marque, des boites anonymes. Dans un coin, il y a un bar en bois des iles. Ses étagères sont couvertes d’une panoplie de verres et de lourds flacons de cristal emplis de liquides dorés ou transparents. Le lit est encadré par deux tables de chevet. Sur celle vers laquelle Marilyn est tournée, il y a un annuaire de L.A. sous un téléphone blanc. Sur l’autre, une bouteille de vodka, une carafe d’eau, un verre à whisky vide, et deux tubes de comprimés Nembutal, vides eux aussi.

Mais il n’y a pas de dictaphone. Un à un, je soulève tous les vêtements dispersés, je visite la salle de bain attenante et le dressing, je fouille les tiroirs des tables basses, de la coiffeuse et d’une commode. Pas de dictaphone. Je reviens au lit. Je soulève les oreillers, je passe la main sous le corps de Marilyn, je cherche dans les poches de son peignoir, sous le matelas, dans les draps, sous le lit. Pas de dictaphone, seulement des comprimés de formes et de couleurs diverses enfouis dans les plis des draps. Une deuxième fois, je passe la chambre, la salle de bain et le dressing au peigne fin. Pas de dictaphone. Merde !

Je ressors de la chambre, verrouille la porte et glisse la clé dans ma poche. La nurse et Lawford sont dans la cuisine autour de tasses de café. Ils m’en proposent un. Je leur dis que je dois faire d’abord un premier rapport par radio depuis ma voiture et qu’en attendant, personne ne doit rentrer dans la chambre. Au moment de sortir, j’ajoute : « Dites, vous n’avez touché à rien avant que j’arrive, hein ? Vous n’avez rien ramassé, vous avez tout laissé en place ? Mrs Murray ? Mr Lawford ? Non ? Vous êtes surs ? » Ils sont surs.

Ils sont surs mais pas moi. L’un des deux a forcément ramassé le dictaphone. Je ne crois pas que ce soit Murray. Elle a l’air trop abasourdie, complètement effondrée. Lawford, lui, parait plutôt agité. Je comprends que la mort de son amie puisse l’affecter à ce point, mais pas de cette façon. Il agit comme un gamin qui a fait une bêtise. Il parle trop et trop vite, il est trop prévenant avec moi, il ne reste pas en place. Si c’est lui qui a trouvé le dictaphone, il n’a pas l’air de le porter sur lui : son bermuda lui colle à la peau comme une couche de peinture et les lunettes de soleil qui gonflent sa poche de chemise ne permettraient pas d’y loger un paquet de cigarettes. C’est qu’il a dû le cacher quelque part, dans la maison, dans le jardin, ou dans sa voiture. Sa voiture, c’est surement la Rolls. Il n’est pas anglais pour rien ! Mais je n’ai pas le temps de fouiller tout ça. Il faut d’abord que j’appelle Marietta.

J’ai rejoint ma voiture. En même temps que je saisissais le micro, j’ai réalisé que le Français n’était plus là ! (…)

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