Avec « Le ciel est par dessus le toit », « Le doigt de Dieu » est le seul poème que je puisse vous réciter encore aujourd’hui, comme ça, sans révision aucune, d’un seul trait.
Je me souviens qu’avec la complainte de Verlaine, je m’étais taillé un certain succès. Ce devait être en classe de seconde C et, à la demande de notre professeur de Français, je m’étais porté volontaire pour réciter le poème devant la classe. Dans mon groupe de camarades, se porter volontaire était une chose rarement bien vue qui suscitait plutôt murmures désapprobateurs et lazzis que soupirs d’aise et encouragements amicaux. Mais j’aimais ce poème — je l’aime toujours — et je voulais le faire aimer des petites brutes avec et contre lesquels je jouais à la balle au mur tous les jours de la semaine et au Monopoly tous les jeudi après-midi. Je l’appris avec soin et le délivrai un lundi matin à la première heure. Je me revois, debout près de la chaire, les mains dans le dos, me balançant légèrement d’avant en arrière, l’air triste, débiter lentement les mots de Verlaine jusqu’au final « Dis, qu’as tu fait toi que voila de ta jeunesse ? » que je prononçai de l’air pénétré qui sied au vrai poète. Le silence qui suivit était encore de Verlaine, comme disait Guitry, mais de Mozart, mais il me surprit, moi qui m’attendais au moins à quelques applaudissements. Je mis cette absence de réaction sur le compte de l’émotion que Verlaine et moi venions de provoquer dans l’assistance.
Voilà pourquoi je n’ai jamais oublié ces quelques vers qui, je dois bien l’avouer, sont plutôt faciles à apprendre et à ne pas oublier.
Il n’en est pas de même avec « Le doigt de Dieu ». Le doigt de Dieu est un poème de Georges Fourest (1864-1945) que l’on trouve dans le recueil « La Négresse blonde ». Je vous le recommande personnellement. Bien qu’en alexandrins, quelques fois imprécis, « Le doigt de Dieu » n’est pas facile à mémoriser. A mon avis, c’est parce que les hémistiches ne se trouvent pas à la césure, ou que la césure ne se trouve pas entre les hémistiches, ou un truc comme ça. Mais comme vous n’avez pas l’intention, je suppose, de l’apprendre, mon avis sur ce point n’a pas intérêt. Pas facile à mémoriser, c’est vrai. Mais alors, pourquoi le sais-je encore, vous demandez-vous ? Pourquoi l’avoir appris ? Pourquoi le savoir encore ? Et pourquoi nous en parler aujourd’hui ?
Eh bien voilà : j’ai connu ce poème parce qu’un jour, je devais avoir quatorze ou quinze ans, on m’a offert un microsillon, 33 tours 1/3, de poésies dites par Jean-Marc Tennberg. Jean-Marc Tennberg avait un formidable talent de diseur et de comédien. Il est demeuré notoirement méconnu, comme disait Vialatte, mais de lui-même, parce que la poésie, n’est-ce pas… et aussi parce qu’il est mort jeune, à quarante-sept ans. Donc, quelqu’un, c’était, je m’en souviens très bien, la mère de René-Jean, celui-là même que vous avez appris à connaître au travers des commentaires qu’il a longtemps déposés ici, la mère de René Jean donc, qu’elle en soit aujourd’hui encore remerciée, m’avait offert ces 30 centimètres de poésie. Ce disque, que sur le moment je reçus probablement comme si on m’avait offert une paire de chaussettes, par la suite, je l’ai écouté des dizaines de fois, des centaines peut-être. Tennberg y disait Charles Cros, Paul Verlaine, Boris Vian, François Villon, Jacques Prévert, Alphonse Daudet et bien d’autres… et Georges Fourest. Je les aimais tous ces textes, mais c’est Le doigt… que je choisis délibérément d’apprendre par coeur. Pourquoi ? Parce qu’il était drôle, osé, choquant et que la chute (c’est le cas de le dire) en était inattendue. Et toute ma vie, souvent, je me le suis redis, seul, chez moi, dans ma voiture, sur un télésiège, en suivant mon chien, pour m’assurer que je n’en avais rien oublié, pour m’amuser, pour rire, seul, chez moi, dans ma voiture, sur un télésiège…. Et toute ma vie aussi, j’ai espéré les occasions de le réciter devant un public, quelques amis, une fille, n’importe qui… Les occasions ont été rares, et mes interprétations du Doigt encore plus. En effet, tous les publics ne sont pas prêts à recevoir un tel texte et, quand on veut déclamer un poème qui commence en fanfare par « il avait violé sa soeur », il vaut mieux avoir bien choisi son assistance.
Et maintenant, vous ne pouvez pas ne pas cliquer sur le lien ci-dessous et ne pas écouter Jean-Marc Tennberg dans « Le doigt de Dieu ».
LE DOIGT DE DIEU

C’est une belle surprise !
Excellent !