Je n’irai pas jusqu’à dire que je connais tous les chauffeurs du 84 par leur prénom, mais je le prends tellement souvent qu’il m’arrive de ne plus faire attention aux paysages traversés. C’est ainsi que lundi, alors que mon autobus roulait à vive allure et sans à-coups, j’étais plongé dans les informations lapidaires que me distribue mon iPhone sans jamais se lasser. J’avais, comme c’est devenu fréquent, perdu la notion du temps et de l’espace ; autrement dit, je ne savais plus ni quand ni où j’étais et je m’en fichais totalement, pour la bonne raison que mon arrêt est aussi le terminus de la ligne. Aucun souci, donc ! Ça roule ! Mais, tout à coup, une zone verte, subliminale et tremblante apparut au delà de mon écran à la limite extrême-droite de mon champ visuel. Je levai les yeux, tournai la tête et aperçu à travers une vitre sale un merveilleux spectacle. Des arbres, des pelouses, des fontaines, des enfants et des coureurs bariolés défilaient de gauche à droite. À peine eus-je le temps de me dire « où suis-je ?» que je réalisai que c’était à bord du 84, qu’il remontait la rue de Médicis et que, la vitesse ayant la propriété d’effacer les grilles, elle me permettait de bénéficier d’un merveilleux travelling que Claude Lellouch filmant le Luxembourg n’y aurait pas renié.
Allez-y, courez-y, réservez vos places assises sur IDF mobilités, car c’est un spectacle rare. Prenez l’autobus 84 entre Sénat et Luxembourg pour en profiter pendant qu’il en est encore temps. Car c’est un spectacle éphémère que celui-ci, bonnes gens. D’ici peu, il disparaîtra ; comme à chaque nouvelle saison, il nous sera gâché par l’affichage coutumier des immenses chromos, souvent de mauvais goût, parfois grotesques, toujours convenus, que le Sénat nous impose.
Cette nouvelle diatribe de vieux con m’amène tout naturellement à la prolonger avec une autre chose qui me tient tout autant à cœur mais que pourtant je n’ai jamais abordée. Il s’agit de l’abusive occupation des lieux, espaces, jardins, places et autres monuments publics par de fallacieuses animations, événements municipaux ou privés, commémoratifs ou festifs, culturels ou sportifs. Je ne parle pas ici des rassemblements de prétexte politique ou syndical qui, pour disgracieux, bruyants et inutiles qu’ils soient, sont l’inévitable revers de la médaille démocratique que nous nous flattons encore de pouvoir faire reluire chaque fois que l’envie en prend LFI ou la CGT. Non, je parle ici par exemple de la privatisation de la cour carrée du Louvre pour la Fachonne Ouique, de la colonisation d’une partie des Tuileries pour le Salon des Brocanteurs, de l’occupation du parvis de l’Hotel des Invalides pour la présentation des dernières créations combinées de Dior-Adidas, du lotissement des Jardins des Champs Élysées avec boutiques en contreplaqué pour bêtises de Cambrai, savons de Marseille et ceintures de chasteté.
J’admets la réservation de la Place de la Concorde et des avenues y afférentes pour la célébration du 14 juillet, mais c’est mon ultime concession.
Pour le reste, il existe des salles spécialisées, des hangars inoccupés, des banlieues délaissées et des terrains vagues et éloignés qui conviendraient parfaitement. Qu’on arrête de transformer Paris en attraction foraine permanente pour touristes moutonniers, en galerie marchande pour acheteurs compulsifs et en espace néoclassique culturel et éphémère pour visiteurs hystériques.
Et qu’on foute enfin la paix aux Parisiens et à leurs calmes visiteurs. Qu’on les laisse admirer les perspectives royales et impériales et découvrir les petits coins tranquilles et charmants en vrai plutôt que sur Internet.
Et surtout, surtout, qu’on me rende mes dix-neuf ans.
Question nostalgie, ce sera toujours pour moi le bus 21 (Porte de Gentilly – Gare Saint-Lazare) et la ligne 6 de métro (Nation – Étoile par Denfert Rochereau), la plus longue de Paris, la seule qui passe 2 fois au-dessus de la Seine entre ses deux terminus, celle qui a le plus de trajet aérien, enfin celle dont 3 stations étaient « ma station », la plus proche de chez moi.
Tu peux même retrouver tes 10 ans en allant voir le film « Le 84 prend des vacances » réalisé en 1950.
Avec tout ce qui se passe partout en ce moment, je conçois à la relecture de ce texte ce que mes jérémiades, protestations et prières peuvent avoir de décalé et même, pour certains, de choquant. Puisque c’est ainsi, je renonce à mes demandes concernant le traitement fait à Paris par les édiles. Mais je maintiens ma dernière exigence : rendez-moi mes dix-neuf ans.