(…) Ça y est ! C’est décidé : je vais écrire sur eux, avec eux. Mais qui sont-ils sur cette photo ? Qui est là ?
Il va falloir d’abord leur créer une ébauche de personnalité, une ébauche seulement car, par expérience je sais, et je ne suis pas le seul à le dire, qu’au cours de l’écriture, chaque personnage prendra de plus en plus d’indépendance, jusqu’à en devenir éventuellement incontrôlable. Il faudra aussi trouver ce qu’ils ont pu vivre avant le jour de la photo et, pour chacun, la raison de sa présence dans ce café, à cet instant, sur cette photo. Ensuite, il suffira de lâcher les chevaux…
Caractère et patronyme
Tout de suite, à regarder la photo, on sait que les personnages principaux seront les deux étudiants. Le plus grand, le brun, celui qui est habillé comme un attaché d’ambassade, j’en ferais bien un arriviste à la morale un peu souple, mais je ne voudrais pas tomber dans le cliché du type parti de rien et arrivé à tout. Non, il serait de bonne famille, grande bourgeoisie, père industriel et tout… Le jeune homme au chapeau me paraît habillé de façon décalée, même pour un étudiant de 1935. J’en ferais un original, un type hors de l’ordinaire, hors du temps. Je le verrais bien aristocrate, grande famille, château en province, hôtel particulier à Paris, rigueur morale et conscience de classe, un peu cliché certes, mais vraisemblable ; j’en ai rencontré des comme ça. Les baptiser ne fut pas difficile : pour le grand brun, j’adoptais un prénom courant de l’entre-deux guerres, Georges, et pour patronyme, celui d’un personnage de la Recherche du temps perdu, le marquis de Cambremer, à qui j’ôtai toute particule. Pour l’autre étudiant, dont je sentais qu’il m’était déjà sympathique, je choisis un beau prénom, éternel, Antoine. S’il existe quelque part une famille de Colmont, qu’elle ne m’en veuille pas d’avoir utilisé son nom, car ce n’est pas elle qui a guidé mon choix. Colmont est aussi le nom d’un petit entrepreneur de l’Aisne avec qui j’ai travaillé un temps. Bien qu’absolument charmant et très bien élevé, je suis persuadé que Monsieur Colmont ne possédait aucun quartier de noblesse. Plus tard, pour les besoins de l’intrigue, j’allongeai le nom d’Antoine en le faisant précéder de Bompar. Antoine Bompar de Colmont ! Ça sonnait bien, non ?
Une fois ces deux personnages esquissés, les autres se sont construits d’eux-mêmes. La fille au chapeau cloche sera la maitresse appointée d’Antoine, les deux autres hommes à la terrasse des petits voyous de Pigalle et les trois personnes au comptoir ne seraient que des personnages secondaires, un artisan du quartier, une patronne de bar et un garçon de café. Restait quand même un personnage à définir, le photographe lui-même. Invisible sur la photo — les selfies n’existaient pas encore en 1935 — serait-il également absent du roman à venir ? Serait-il le narrateur objectif de ce qui allait advenir, uniquement soucieux de la qualité et de la clarté de son récit comme le photographe l’est de son cliché ? Ou bien serait-il partie prenante des aventures que les huit de la photo allaient vivre lors de leur traversée des années de guerre ? Pourrait-il même en être le personnage central ? À ce stade, rien n’était encore décidé. Il fallait laisser vivre un peu les personnages, les faire se rencontrer et voir ce qui allait advenir. La seule contrainte étant que, par un beau matin de printemps 1935, un étudiant de bonne famille, son meilleur ami aristocrate, une fille entretenue, deux gouapes de Pigalle, un artisan du quartier, une patronne de bar et un garçon de café se retrouvent ensemble à la terrasse d’un café du Boulevard Saint-Michel dans le champ de l’objectif d’un photographe. Avec un peu d’imagination, je devais pouvoir y arriver…
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