LA CHANSON
par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)
J’ai aimé la musique qui a été pour moi une forme de poésie et d’évasion. Pourtant, je ne connais même pas les notes ! Mon père, excellent musicien et violoniste, n’a pas jugé utile de nous faire apprendre le solfège ni à jouer d’un instrument. Probablement par égoïsme car il ne fallait surtout pas faire le moindre bruit dans l’appartement afin que ses analysés pensent qu’il n’y avait pas d’autre présence que la leur. J’étais donc condamné à n’être qu’un musicien passif … Cela ne m’a pas empêché d’avoir bien des émotions ! Et je suis même parvenu à déceler la différence entre deux interprétations de la sonate K 87 de Scarlatti : il y a celle, brillante, de Clara Haskil et celle, bouleversante, d’Ivo Pogorelich qui ne raconte pas du tout la même histoire. Virtuosité contre poésie ? Pourtant, il s’agit de la même partition ! Qu’avait donc voulu exprimer son compositeur ?
J’ai adoré la musique classique mais aussi le jazz qui est la vraie musique moderne et la chanson qui est la vraie poésie contemporaine. Alchimie incroyable qui parvient en trois minutes à nous émouvoir, à nous faire rêver et nous emmener ailleurs. Une mélodie, un texte, une voix et le miracle se produit. J’ai été sensible aux chansons qui étaient de vrais poèmes ainsi qu’à d’autres qui se confondaient dans mon souvenir avec le moment où je les avais entendues pour la première fois. Il y a au moins une chanson de chaque chanteur contemporain qui m’a ému et que je considère comme un authentique poème. C’est aussi grâce à la chanson que j’ai découvert les poèmes d’Aragon : Ô mon jardin d’eau fraîche et d’ombre, et le très beau : Toi qui frémis au nom de Vancouver d’André Thiry par Julos Beaucarne, interprète aussi inspiré des poèmes de René-Guy Cadou.
Le jazz ressemble à la photo : le même thème est joué avec une interprétation ou plutôt une poésie différente. C’était aussi le sujet de mon exposition sur le Phare de La Flotte si changeant selon les saisons, l’heure, la marée, le temps … La version de My Funny Valentine que je préfère est celle de Gerry Mulligan et Chet Baker au Carnegie Hall. Quand le saxo vient si doucement, si harmonieusement prendre la place de la trompette qui s’efface si lentement, si respectueusement, c’est bouleversant et la première fois que je l’ai entendue alors que je ne connaissais pas les interprètes, un sanglot m’a envahi au moment même où le public commençait à applaudir avec une infinie pudeur.
Bien qu’ayant été premier en composition d’anglais à la stupeur du Professeur qui n’osait jamais m’interroger à cause de mon incapacité à prononcer correctement la moindre phrase, je n’ai jamais réussi à comprendre les paroles des « tub » de langue anglaise. J’imaginais donc des histoires qui n’avaient aucun rapport avec le sens réel de ces chansons mais qui étaient la traduction des rêves qu’elles me suggéraient. De très belles chansons en français m’ont elles aussi fait rêver bien au delà de leur signification littérale …. :
Sand and foam de Donovan. C’est au siècle dernier dans la tiédeur du soir sur le pont verni d’un luxueux paquebot quittant Mexico pour Sidney. Les gens sont chics, les femmes sont belles, fument lentement de longues cigarettes et boivent à peine des cocktails rares. La rive s’éloigne peu à peu et l’on n’aperçoit plus que des halos sur le rivage sombre. En route vers Sidney ! C’est un voyage qui enthousiasme tristement le narrateur : quitte-t-il sa fiancée ou va-t-il la rejoindre là-bas ? On perçoit pourtant une sereine langueur attisée par le paysage d’écume et de sable qui dérive derrière lui.
Emmenez-moi d’Aznavour. Là, pas de problème, j’en comprends les paroles magnifiques. Cette chanson est associée à des images et des pensées toutes personnelles. Nous traversons le Tage mêlés aux cargos qui vont et viennent, il fait beau et chaud, le ciel est bleu sans nuages, c’est le mois d’août. L’imminence du départ et de l’aventure, l’illusion de s’embarquer vers ces pays inconnus comme dans la chanson nous enivrent. Mais c’est impossible : nos enfants sont là et s’amusent autour de nous. Nous allons seulement découvrir Lisbonne et Alfama, les tramways et le fado. Je revois dans le film d’Anne le regard de Francis perdu sur l’horizon, au moment Aznavour chante : quand les marins regagnent leur bord …
Il neige sur Liège de Jacques Brel : ce n’est pas qu’une chanson frémissante comme un poème, c’est aussi un tableau de Breughel dont on perçoit les teintes et les brumes. Cette chanson est l’évocation aimée d’une ville qui s’endort sous la neige.
Scarborough fair de Simon et Garfunkel : La voiture décapotable glisse sur le manteau du grand pont, ses cheveux volent, il rit tout seul. C’est l’insouciance et la joie de celui qui se sait au début de la plus belle des aventures : la sienne.
(A SUIVRE)