Il y a quelques semaines, en panne d’écriture depuis des mois et fatigué de corriger sans cesse les épreuves de Go West ! — qui, je le rappelle, est désormais disponible sur Amazon — j’ai éprouvé soudain le besoin de me remettre à lire — je veux dire lire autre chose que de moi. Bien sûr ces derniers temps, on m’avait offert des tas de livres. «Tiens, me disait-on, toi qui écris, tu dois beaucoup lire, forcément, Ah ! Ah ! Alors voilà un livre ; je ne l’ai pas lu — pas le temps, tu penses bien ! — mais Télérama ( Le Masque, Luchini, mon beau-frère… ) en dit beaucoup de bien !» Alors j’ai tapé dans l’alignement des succédanés de succès de l’année dernière, des page-tourneurs, des prix qu’on courre, des bêtes c’est l’heure, des prix faits minables et des prix Nobel de vide et ratures qui, comme disait le magot myope de Saint Germain des Prés, se dressaient “tels des menhirs » sur l’étagère la plus basse de ma bibliothèque.
D’aucun de ces ouvrages, bons à remettre au moins cent fois sur le métier, je n’ai pu dépasser la cinquantième page.
Et puis, la semaine dernière, alors que je passais, maussade, devant les tréteaux du bouquiniste de la rue Claude Bernard, la couverture jaunie d’un volume de la collection “du monde entier” de la NRF a attiré mon œil avachi.
Quatre-cents pages exactement d’un Conrad, en bon état, au titre peu connu, en corps 10 et pour 5 Euros, l’affaire était exceptionnelle. J’entrai dans l’antre aux mots et, royal, sans barguigner, sans même prononcer un mot, je posai un billet tout craquant de fraîcheur devant les yeux incrédules du marchand avant d’empocher l’ouvrage marin et de ressortir au soleil en sifflotant un extrait du troisième mouvement de je ne sais plus quel concerto de Mendelssohn.
Et depuis, je navigue chaque jour sur un brick blanc qui contrebande entre Palawan et Surabaya. Je flotte de bonheur… J’en arrive a oublier le salon de Basin de Guermantes. C’est dire !
Laissez moi vous offrir ce coucher de soleil :
(…) Le soleil n’était plus guère qu’à un degré au-dessus de l’horizon : de la surface chauffée de la mer, commença à monter une brume légère, une brume fine, invisible à l’œil, et qui pourtant suffisait à transformer le soleil en un simple disque rouge ; un disque ardent, qui s’abaissait, verticalement vers le bord du disque horizontal et froid de la mer étincelante. Les deux bords vinrent à se toucher et l’étendue circulaire de la mer prit soudain une teinte sombre qui semblait une expression de colère profonde, la méditation d’un fâcheux dessein.
Le soleil couchant parut un moment arrêté dans sa descente par la mer assoupie, tandis que, sur la surface sombre et polie de l’eau, il lançait vers le brick immobile une traînée de lumière droite et étincelante , resplendissante et nette ; une route d’or, d’écarlate et de pourpre, une route qui semblait mener, éblouissante et terrible, droit de la terre vers le ciel par les portes d’une mort glorieuse. Elle s’effaça lentement. La mer triompha de la lumière. À la fin, il ne subsista plus du soleil, au loin, qu’une étincelle rouge qui flottait sur l’eau. Elle persista, puis soudain,– sans avertissement -, elle disparut, comme éteinte par une main perfide.(…)
Joseph Conrad – La Rescousse. 1920.
Post Scriptum.
Si je navigue avec exaltation dans les sublimes eaux javanaises, je dois à la vérité de dire que c’est un peu au hasard des vents temporels et des courants spatiaux que ce vieux loup de mer de Conrad fait naître au cours de son récit avec ses métaphores, ses images, ses périphrases, ses analepses et autres épithètes homériques. Il m’arrive, je l’avoue, de ne plus savoir où je suis ni qui je suis. Mais qu’importe, embarqué sur le brick de Tom Linguard, je ne suis qu’un mousse ignorant encore tout de la conduite d’un bateau et juste bon à se laisser porter sans avoir où son commandant l’emmène ni les raisons qu’il a pour ce faire. Mais après tout, on le sait, l’histoire on s’en fout, c’est le style qui compte.
« La mer triompha du soleil ». Magnifique conclusion d’un phénomène qui se répète 365 fois par an sur tous les océans. Conrad peut résumer en ce minimum de mots, sans plus, un coucher de soleil sur la mer comme il peut décrire une tempête déchaînée sur des dizaines de pages. Par son expérience et par son style il est à son affaire, mieux que tout autre, quand il s’agit de la mer. Personnellement, mes quelques expériences de navigation m’ont fait ressentir ce que Conrad sait (d)écrire s’agissant de la mer, et moi seulement photographier.
Pour ce qui est de La Rescousse, je dois avouer que je suis bloqué à peu près à mi-parcours. 150 pages et je n’ai toujours pas vraiment compris ce qui se passait. Les descriptions sont toujours Conradienne, magnifiques ; Conrad disait qu’il voulait qu’elles donnent à voir et elles le font. Mais il ne donne pas vraiment à entendre, car les dialogues, très loin du langage parlé et plus proche du langage châtié du XIX eme siècle (Conrad dit qu’il a commencé la Rescousse en 1898) sont le plus souvent sibyllins, surtout pour celui qui comme moi n’est pas sûr du tout de comprendre ce qui se passe. Alors je crois que je vais m’arrêter là et relire du Coutheillas, par exemple.
Personnellement, je suis plus emballé, transporté, exalté, par Conrad que par Proust, et j’oublie plus facilement Guermantes que Palerme.
Pourtant, ce n’est pas faute d’essayer !
Mais je me demande si je ne l’ai as déjà dit.
Merci pour La Rescousse, que je ne connaissais pas !