Par Lorenzo dell’Acqua
Avertissement : par crainte des représailles, j’ai modifié le nom de la localité où se déroule ce drame.
Invité au Festival Littéraire d’On the Flowers pour y présenter notre livre, le Roman des Regards, je m’étais empressé d’accepter pour deux raisons : la première flattait mon orgueil et la seconde était la proximité de Back Town où je résidais alors chez ma fille. Malheureusement, le coauteur, en réalité le vrai auteur du livre dont je n’étais que l’illustrateur, avait décliné l’offre pour d’obscures raisons liées à une allergie à l’iode. Mon gendre me proposa de m’y conduire et de venir m’y rechercher le soir ce que j’acceptais imprudemment car le trajet se révéla très éprouvant dans son 4×4 sans la moindre vitre. Le Grenier à sel où se déroulaient les festivités était lui aussi dépourvu de fenêtres ce qui ne fut pas sans conséquences psychologiques sur le moral de l’invité d’honneur. Ce bâtiment ancien en forme de coque de navire inversé était beau et son volume intérieur suffisamment conséquent pour accueillir 80 auteurs. En revanche, l’espace qui leur était imparti ne l’était pas du tout. Heureusement, mon voisin de gauche venant de Paris étant retardé par des problèmes de chemin de fer, je pus éloigner discrètement ses ouvrages pour élargir mon propre espace vital. Mon autre voisin, celui de droite, avait placé sur la table devant lui un chevalet portant ses ouvrages de grande taille qui me cachaient entièrement aux yeux des visiteurs. L’affrontement n’eut pas lieu car ce fut un compagnon inespéré tout au long de la journée.
Première constatation qui ne laissait rien présager de bon : il n’y avait que des vieux, à croire que les écrivains jeunes avaient refusé de venir. L’ouverture des portes à dix heures du matin fut suivie d’un défilé ininterrompu de visiteurs dont je me demandais ce qu’ils étaient venus faire là. La météo défavorable et la pluie en étaient probablement la raison mais je ne pus confirmer cette hypothèse faute d’ouvertures sur l’extérieur. Tout au long de la journée, aucun de ces grossiers personnages ne s’arrêta devant moi. Inutile de préciser que, ne s’arrêtant pas, ils ne feuilletèrent pas non plus notre livre. Il serait fastidieux de tenir un journal en temps réel de cette manifestation qui débutait mal et qui continua crescendo. Je ne ferai donc allusion qu’aux deux événements qui eurent le mérite de me faire oublier la naïveté de mon enthousiasme initial.
Mon voisin de droite était lui aussi un photographe dont les choix esthétiques me touchèrent d’autant plus qu’il s’agissait des mêmes que les miens. Ses livres, parce qu’il en avait réalisés plusieurs, reposaient sur le même principe que le nôtre : les analogies. Le plus réussi associait de très beaux paysages de Normandie à des tableaux de Claude Monet. Christian avait une autre remarquable qualité : après avoir regardé notre Roman des Regards, il m’en acheta aussitôt un exemplaire. Mu par une profonde reconnaissance, je fis de même et acquis le sien qui, reconnaissons-le, me plaisait vraiment. Notre compteur de ventes débutait donc sur les chapeaux de roues car il n’était que dix heures cinq. Malheureusement, il s’y immobilisa pour le restant de la journée.
En huit heures de festival, j’eus néanmoins une autre satisfaction : il s’agissait des louanges formulées par deux jeunes femmes qui avaient adoré notre livre, le Roman de Regards. Malheureusement, comme elles l’avaient déjà lu, elles n’en achetèrent aucun exemplaire …
A midi, nous avons eu droit à un repas : il s’agissait d’un plateau où tous les plats (entrée, poisson, viande, dessert) étaient glacés et avaient le même goût, c’est-à-dire aucun. Il devait y avoir des asperges car j’en perçus l’odeur caractéristique le soir avant d’aller me coucher.
Dans la dernière heure du Festival, mon compagnon et moi avons eu la fierté de doubler notre score ce qui portait à deux le total de nos ventes. Je ne sais pas si le livre que j’avais dédicacé comptait vraiment car c’était un cadeau des responsables du Festival à un bénévole qui leur avait donné un coup de mains pour la manutention. Ma culpabilité était telle que je m’achetai deux exemplaires pour gonfler le chiffre des ventes et j’allai aussi m’excuser auprès du charmant libraire qui en avait apporté 40 exemplaires. Il eut la délicatesse de me réconforter et de me dire que cela n’avait aucune importance. Pour lui, peut-être, mais pas pour moi.
Ah, j’allais oublier de dire que nous ne sommes pas repartis complètement bredouilles. Notre voisine éloignée vers la gauche, une femme blonde très bronzée et très ridée, nous a invités au Grand Palais des Glaces dont son mari est l’organisateur. Sa proposition tombait à pic après le four que nous venions de connaitre.
ET DEMAIN :
TROIS CAFÉS (2)
Dear Lorenzo,
Actually, the original title of your post was « I would prefer not to ». It is perfectly correct, as it was used by Melville himself. The other seems correct as well. However, it includes a spelling error.
Cher Zigomard, c’est à la demande de l’auteur que je vous informe que le titre original de « I Would prefer not to » était en fait « On the Flowers » et que, selon lui, le titre a été modifié par la Rédaction pour des raisons prétendument commerciales pour en faire ce que vous savez.
La Rédaction souhaite en retour que vous sachiez que les deux titres figuraient simultanément sur le document original reçu par le Journal. Entre deux titres aussi inadaptés l’un que l’autre au corps du texte, la Rédaction a choisi celui qui lui paraissait le plus littéraire, en toute connaissance de surcroit de la passion de Lorenzo pour le texte surestimé de ce vieil Herman.
Je demande aux lecteurs anglophiles et bilingues du JdC de me dire si ce titre que je n’avais pas osé choisir à cause de mon ignorance ne contient pas une faute grammaticale : « I would have prefered not to » ?
Merci les gars
Merci à NRCB de signaler à Zigomard le Mardi que, par contre, le titre original était « On the Flowers » mais qu’il a été remplacé par la Rédaction pour des raisons commerciales qui me choquent profondément.
Article plutôt sympathique, mais que vient faire ici ce titre qui évoque ce Bartleby, qui ne voulait jamais rien faire de ce qu’on lui demandait. Un titre plus adapté à mon avis aurait été « si j’aurais su… »
La question reste ouverte, mais ce qui est sûr, c’est que les modestes n’ont pas toujours de l’humour. Et pour les modistes , c’est pareil.
Les humoristes sont-ils toujours modestes ? La lecture de l’avant-dernier commentaire du dénommé Lorenzo remet sérieusement en question cet adage célèbre.
Finalement, à le relecture, je m’aperçois que mon orgueil ne m’avait pas bien fait comprendre la question de Bruno. La bonne réponse à sa question est : je m’en fous complètement.
Mais si, Bruno, au contraire, ta question, à laquelle je réponds volontiers, est tout à fait intéressante et la réponse encore plus : je ne le sais pas et mon Éditeur ne le sait pas non plus. Néanmoins, à la louche, le Roman des Regards s’est vendu dans le monde à peu près mille fois plus que le best-seller de NRCB. Je compte bien évidemment sur ta discrétion pour ne surtout pas le lui révéler. D’abord parce qu’il ne me l’a jamais demandé et surtout parce que c’en serait fini de notre belle amitié.
Et pourtant, le livre est bon !
Je ne pousserai pas l’outrecuidance jusqu’à demander combien a fait le record des ventes de ma journée ! Bardella, peut-être ?
Ce Palais n’était pas une coque de navire inversée mais de galère.
Un récit plein d’humour et de modestie (pléonasme probable car ça va généralement de pair), qui se termine sur une fin ouverte, pleine de promesse et, malheureusement, de mystère. Mais qu’allaient-ils faire dans ce Palais ?