Et, en se tournant vers la cuisine, il a clamé joyeusement :
— Eh bien Georges, je ne vais pas te compliquer la commande : pour moi, ce sera la même chose que mes deux amis ! Œuf-mayonnaise, merlan frit et baba au rhum !
De toute façon, y avait rien d’autre ! Je lui avais bien dit, pourtant ! Là, je me suis encore demandé s’il continuait pas à se foutre de notre gueule, par hasard. Mais brusquement, il s’est tourné vers Dumoulot et, l’air intéressé, il lui a demandé :
— Dis-moi, Gérard, Dumoulot, c’est Dumoulot ou du Moulot ?
— Hein ? qu’il a dit Dumoulot.
— Je veux dire : ton patronyme, c’est en un mot ou en deux ?
— Hein ? a redit Dumoulot.
— Ah ! Je m’exprime mal. Je veux dire : est-ce que dans Du-mou-lot, le du est un du particule ou non ?
— Hein ? a répété Dumoulot qui commençait à transpirer.
Quand il est gêné, Dumoulot, quand il comprend pas ce qui se passe, quand il pense qu’on le mène en bateau, quand on lui pose une question qu’il peut pas répondre, quand il sait plus où il en est, il transpire, Dumoulot. Il devient tout rouge et il transpire. Ça commence à lui couler sur le front, ça dégouline le long du nez et ça finit par lui faire des petites gouttes aux pointes de la moustache. Oui, parce qu’en plus, il a une moustache ! C’est parce qu’il est timide ; la transpiration, pas la moustache. Ah si ! Peut-être… la moustache aussi. C’est vrai qu’il est gentil, Dumoulot, mais il est timide. Ou alors, il a pas confiance en lui. Ou les deux. C’est un gros handicap dans la vie, ça, la timidité. Pareil avec la confiance en soi. Tenez, un exemple, prenez Cottard : il est pas timide, Cottard. La preuve, c’est qu’il prend ma table chaque fois qu’il peut. Donc, il est pas timide. S’il était timide, il arriverait pas à faire semblant depuis vingt-cinq ans d’avoir un vrai boulot à la Mairie, à supposer qu’il y en ait, là-bas, des vrais boulots. Non, ça ! Cottard, il est pas timide. Ça l’empêche pas d’être con, mais il est pas timide.
Donc, je voyais Dumoulot qui transpirait tant que ça pouvait parce qu’il comprenait rien à ce que lui demandait Trois-cafés. Moi non plus, je comprenais pas, d’ailleurs. Quand l’autre a vu qu’il était clair pour personne, il a fait un effort. Il s’est tu un instant pour se frotter le coin des yeux et les ailes du nez, il a desserré son bandana, il a poussé un petit soupir et il a dit comme ça :
— Voyons, voyons, voyons… Mon cher Gérard, ton nom de famille est bien Dumoulot, n’est-pas ?
— Ben… oui.
— Bien ! Je te demandais donc si ton nom s’écrivait en un seul mot ou s’il comportait une particule.
— Une particule ?
— Une particule, reprit patiemment Trois-cafés. Une préposition nobiliaire précédant le nom patronymique et constituant généralement une marque de noblesse. Une particule en quelque sorte…
Ça y était ! J’avais compris. Mais Dumoulot, pas. La preuve :
— Hein ? qu’il a reredit, nageant dans la sueur et la confusion.
Et là, Trois-cafés a desserré un peu plus son petit foulard pour reprendre un peu moins patiemment :
— Bon ! Plus simple, maintenant : comment s’écrit ton nom ?
— Eh ben… « g, e accent aigu, r… »
— Pas ton prénom, Gérard, pas ton prénom ! Ton nom. S’il te plait, ton nom !
— Ah ! Mon nom ! Eh ben d, u, m, o, u, l, o, t, bien sûr !
— Ce ne serait pas « d, u, plus loin, m, o, u » et cetera ?
— Non, y a pas d’et cetera.
Trois-cafés avait l’air fatigué. Il avait dénoué son bandana et s’en épongeait le front ; à croire que la transpiration, c’était contagieux. Tout ça commençait à m’agacer pas mal. Il fallait que j’intervienne. Alors j’ai dit :
— Écoutez, cher Monsieur. Ça commence à énerver tout le monde, cette histoire. C’est Dumoulot comme il a dit. En un seul mot. Sans particule. Sans marque de noblesse. Sans rien. Dumoulot ! Ça vous va ? Vous êtes content ? Parce que… hein ! bon !
J’ai bien vu qu’il avait compris, mais il a répondu directement à Dumoulot :
— Sans particule… Vous êtes sûr ? Ah ! Cela m’étonne !
A SUIVRE