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Trois cafés (4)

(…) Alors, vous pensez ! Un type qu’arrive dans le bistrot de Georges à l’improviste et en Prince de Galles, et qui balance comme ça, sans prévenir, un « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » alors que personne le connait, ça peut surprendre, non ? Alors on est restée bouche bée. C’est pour ça.
Mais c’était pas fini, vous allez voir. Deux pas de plus et il était au zinc et, en détachant bien chaque mot, chaque syllabe, il a dit doucement et poliment à Georges : « Trois cafés s’il te plait. »

Comme ça, le type ! Trois cafés s’il te plait, qu’il demande ! Direct ! Gonflé quand même, non ? D’ailleurs Georges a pas tardé a réagir :

—   Je vous les sers tout de suite, mon Prince, ou on attend que vos amis arrivent ? qu’il a dit, Georges, en insistant bien sur le Vous tout en nous faisant un clin d’œil bien appuyé.

Là je fais une parenthèse : un peu plus tard, quand on a pu reparler tranquillement de tout ça, j’ai demandé à Georges si c’était à cause du costume qu’il l’avait appelé « mon Prince ».

— Non, qu’il a dit Georges. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il avait, le costume ? C’est juste que j’ai trouvé qu’il me prenait d’un peu haut. C’est pour ça. C’était pour le charrier.

C’est vrai que Georges est plutôt pointilleux sur la politesse et surtout sur la question du tutoiement. Tenez ! Quand un type qu’on connait pas arrive au bistrot et que le type dit rien, intimidé, forcément, Georges lui demande ce qu’il veut boire ; C’est normal, c’est quand même son boulot. Mais il le fait sans lui dire vous ni tu. Finement, il lui dit un truc genre « Et qu’est-ce qu’il prendra ce matin ? » Ça c’est la classe, qu’est-ce que vous voulez ? Ça s’apprend pas. Savoir accueillir le nouveau client, aimablement, amicalement même, mais en gardant quand même une certaine distance, que le gars se prenne pas d’emblée pour la cuisse de Jupiter ! Moi, il a fallu plus de six mois pour qu’il me dise « Arrête de m’appeler Monsieur Georges. Je suis pas ministre, quand même. Et puis, tu sais, tu peux me dire tu ! » C’est marrant, c’était aussi un mardi.

Bon ! Où on en était déjà ? Ah oui ! « Je Vous les sers tout de suite, mon Prince, ou j’attends que Vos amis arrivent ? » C’est ça. Alors l’autre lui a répondu :

— Non, non. Je n’attends personne. Trois cafés, s’il te plait, tout de suite… du moins, dès que cela te sera possible, bien sûr.

— Et trois cafés qui marchent, a dit Georges sur un ton de plus en plus ironique. Dites, mon Prince, Vous les voulez au zinc ou en salle, Vos cafés ? Tous ensemble dans une grande tasse ou au détail dans trois petites ?

Ça ! Quand il tient quelque chose, Georges, il lâche pas facilement le morceau ! Mais l’autre fait semblant de pas comprendre, ou alors il comprend pas, parce qu’il répond tranquille comme Baptiste :

— Dans trois tasses et au bar, et sans sucre, je te prie.

Georges s’est activé un moment sur sa machine, puis il a posé les trois tasses sur le zinc en disant :

— Et voilà, trois cafés. Ça fera 3,90, mon Prince, sans le pourboire.

Carrément agressif, le Georges. Je vous l’avais dit, il lâche jamais rien.

 A SUIVRE

ET DEMAIN :
Rome ? C’est très abimé

Trois cafés (3)

(…)En fait je me rappelle plus très bien. Mais ce que je me rappelle, c’est que dehors, il faisait un temps de chien, une grosse averse avec des bourrasques glacées. C’est peut-être ça qui m’a donné l’impression que la porte s’était ouverte brusquement. Ben oui, la différence entre le calme dedans et la tempête dehors. Ça ou le coup de tonnerre qu’a éclaté en même temps qu’il ouvrait la porte. 

Bon, c’est pas grave, on s’en fiche. Brusquement ou pas, la porte s’est ouverte et il est apparu. Très grand, très maigre, efflanqué même. Il portait un drôle de costume, je veux dire un costume comme on en voit pas tous les jours par ici, un costume bizarre, plutôt gris clair, à carreaux. Quand je dis qu’il était à carreaux, le costume, vous risquez de vous faire une fausse image, parce qu’un costume à carreaux, moi je trouve ça plutôt vulgaire. Mais là, pas du tout, au contraire. Le tissu était plein de petites lignes noires plus ou moins serrées. Sur la veste, ça formait comme des carreaux, plus ou moins gris. Pareil sur le gilet en dessous et pareil sur le pantalon. Plutôt chic, le bonhomme. Plus tard, Dumoulot m’a dit que c’était un Prince de Galles. Pas le bonhomme, le costume. Ce qu’était moins chic — d’après Dumoulot qui s’y connait en élégances — c’est qu’à la place d’une chemise-cravate comme il aurait fallu, il portait une sorte de ticheurte, blanc, un peu flasque, — un Marcel m’a soufflé Dumoulot — et un petit foulard rouge, genre bandana, bien serré autour du cou. Mais le plus bizarre, c’était pas le Prince de Galles ni le Marcel dessous, c’était qu’il était pas mouillé du tout. Le type : pas de parapluie, pas d’imper, pas de chapeau, rien, dehors il pleut des cordes et il est pas mouillé. J’ai toujours pas compris Continuer la lecture de Trois cafés (3)