(...) Peut-être que le mot « connard » le définirait mieux, mais j’ai pris l’habitude de dire « con », alors « connard », ça me vient pas. Par contre, il est pas bête. Je veux dire qu’il observe les choses, qu’il analyse les gens et que finalement il sait des tas de trucs. Ça l’empêche pas d’agir comme un con, et parfois même, ça l’aide, mais il est pas bête. La preuve, c’est qu’à ce moment, j’avais la nette impression que lui et moi, sur Trois-cafés, on pensait pareil : on savait pas franchement à quoi s’en tenir.
Alors Cottard, tout con qu’il est et sans se lever de sa banquette, il s’est adressé haut et fort à Trois-cafés :
— Alors comme ça, Monsieur serait de la noblesse ? Pas prince, non, mais de la haute quand même. Moi, ça m’intéresserait de savoir à quelle hauteur il est ? Comte, Vicomte, Marquis ? Dites un peu pour voir.
— A quoi cela te servirait-il de le savoir, mon ami, a répondu Trois-cafés très à l’aise. Les titres de noblesse ne peuvent intéresser que ceux qui en portent. En conséquence, je doute fort que les miens puissent te passionner.
Et vlan pour le con de Cottard ! Mais l’autre a continué sur sa lancée :
— D’ailleurs, Prince, Duc, Marquis, quelle importance ? C’est l’homme qui compte, pas le titre. La vraie noblesse est dans le cœur, pas dans les armoiries. C’est ce que mon père, Dieu ait son âme, m’a appris. Je ne répondrai donc pas à ta question, que d’aucuns d’ailleurs pourraient trouver inconvenante.
— Hé là, hé là, doucement les basses ! Qu’est-ce que c’est que ces manières de traiter les gens, de les prendre de haut, de les tutoyer ? Qu’est-ce qui vous dit que moi aussi je ne suis pas de la haute ?
— Devine ?
Cottard n’avait pas saisi la vacherie, et il cherchait, ce con :
— Ben, je vois pas…
— Bravo, c’était la bonne réponse : tu ne vois pas. Maintenant, bonhomme, si je t’ai froissé avec mon tutoiement, je te prie de m’excuser. Il n’est pas le moins du monde une marque de mépris, car je considère que tous les hommes sont égaux, et cela, devant moi comme devant Dieu. Il s’agit bien plutôt d’une forme de politesse. C’est par politesse que je vouvoie les femmes, les étrangers et les membres de la noblesse. C’est comme cela que j’ai été élevé. C’est pour les mêmes raisons que je dis tu à Dieu et aux hommes du peuple et, comme disait Prévert à Barbara, je dis tu à tous ceux que j’aime, même si je ne les connais pas. Tu vois que tu es en bonne compagnie.
— Mouais, bon, d’accord. M’embrouille pas, hein ! Mais alors, comment on doit t’appeler, alors, si on sait pas le rang ? Monsieur ?
— Monsieur ira très bien. Ou alors Stanislav.
— Stanislas ?
— Non, Stanislav, avec un V. Mon père aimait beaucoup la grande et sainte Russie. Que Dieu la protège !
— Bon ! OK pour Stanislav avec un V. Est-ce qu’on peut savoir ce que tu fais dans la vie ?
— Dis-moi, mon ami. On va vite en besogne par ici ! On ne s’embarrasse pas de préliminaires. Tout de suite, c’est « et comment tu t’appelles, et qu’est-ce que tu fais comme métier, et où habites-tu ?… ». Je pourrais te dire que cela ne te regarde pas, pourtant je ne le dirai pas. A la place, je te dirai que, si j’accepte que tu m’appelles par mon prénom chrétien, j’ai du mal à accepter ton tutoiement. J’aime ton mépris républicain des barrières sociales, j’apprécie ton abrupte franchise qui préside aux camaraderies naissantes et qui forge les belles amitiés, mais il y a des limites.
— Alors ?
— Alors, tu continues à m’appeler Stanislav et tu me dis Vous ! C’est tout.
— Non, je voulais dire : Alors, qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
— Des affaires.
— Voyez-vous ça… Et quel genre d’affaires ? On peut savoir ?
— Des affaires… des affaires de toutes sortes, mais essentiellement des affaires confidentielles. Tu comprendras certainement sûrement que je ne puisse en dire davantage. Mais assez parlé de moi. Parlons de toi à présent si tu veux bien. Que fais-tu dans la vie, mon ami ?
J’ai vu Cottard se rengorger en déclarant, faussement modeste :
— Je suis Contrôleur Général Adjoint des Poids et Mesures à la Mairie de Paris.
— Fichtre ! dit Trois-cafés d’un ton admiratif. Contrôleur Général ! Ça n’est pas rien, ça !
A SUIVRE
ET DEMAIN :
New York’s my home…