Je ne dirai pas que Le Masque et la Plume a formé mon goût du cinéma. ( À propos, faut-il écrire « a formé » ou « ont formé » ? On s’en fout ? Ah bon ! ) Je ne le dirai pas car ce goût était né dès ma douzième ou treizième année. Le Masque, car c’est comme cela que je vais le désigner dans la suite pour nous gagner du temps à tous, Le Masque, donc, a été créé en 1955, mais je ne l’ai découvert qu’un ou deux ans plus tard. J’ai déjà raconté, je crois, les circonstances dans lesquelles je l’écoutais à ses débuts. Je dis « je crois », mais je suis loin d’en être certain, ma mémoire me faisant défaut de plus en plus comme j’ai eu l’occasion de vous le dire, et cela plusieurs fois, j’en suis sûr. Mais si je dis « je crois », c’est aussi pour m’excuser par avance d’avoir à le raconter à nouveau, ce que je fais uniquement par crainte que cette information essentielle ne vous manque pour la compréhension de ma formation psychologique. (On s’en fout aussi ?)
Alors voilà : à cette époque, la fin des années cinquante du siècle dernier, de la mi Septembre jusqu’au début Février, mon père partait à la chasse presque tous les samedis après-midi. Très souvent, il m’emmenait avec lui et le dimanche soir, entre deux rangées de platanes, nous roulions tous les deux vers Paris dans sa 203, puis sa 403, puis sa 404… en écoutant sur la radio de bord cette émission d’une heure qui commençait à 20 heures. Mon père aimait le cinéma, tout le cinéma, globalement, de Marcel Carné à John Ford, de Luis Bunuel à Sacha Guitry, de Marcel Pagnol à Jean Cocteau. Mais il l’aimait globalement, sans l’analyser. Pour lui, le film était bon ou mauvais, il l’avait aimé ou pas, point à la ligne. C’est pourquoi il avait tendance à considérer les débats du Masque sur les subtilités ou les erreurs de mise en scène comme plutôt agaçants et tout à fait inutiles. Pourtant, c’est de bon coeur qu’il acceptait d’écouter pendant tout une heure ces gens de gauche couper an quatre les cheveux d’Ernst Lubitsch et de Max Ophuls, car il avait bien compris l’intérêt que j’y portais, ne serait-ce que par esprit de contradiction. Je garde un tendre souvenir de ces retours de chasse au cours desquels, année après année, voiture après voiture, France Inter après Paris Inter, Jérôme Garcin après François-Regis Bastide, nous avons parlé dans la nuit cinéma et même parfois littérature en oubliant, lui, ses soucis d’affaires et moi, mes angoisses de lycéen.
Donc, avec lui, longtemps j’ai écouté Le Masque, et longtemps j’ai continué quand il n’est plus allé à la chasse, quand j’y suis allé sans lui, quand plus tard j’ai à mon tour ramené mes enfants de la campagne à Paris avec départ à 20 heures précises pour écouter Le Masque juste après la Météo marine Ah ! la Météo marine, vous vous souvenez de la Météo marine, Dogger, Fisher Bank et le Golfe de Gascogne ? (On s’en fout ? On se fout de tout alors ? )
Pourtant aujourd’hui, le charme est rompu. Depuis longtemps bien sûr, j’avais réalisé que l’orientation politique des critiques conditionnait sinon commandait leur jugement. Mais depuis quelques années aussi, j’avais progressivement compris qu’à l’exception de rares types du genre d’Alain Riou ou de Michel Ciment, la plupart des critiques ne jugeaient pas les qualités, la réussite ou l’échec du film qu’ils venaient de voir, mais ses différences, ses manquements, ses contradictions par rapport au film qu’eux, critiques, auraient fait si on leur avait donné le sujet à traiter.
Le film était-il une comédie de mœurs dans laquelle une enseignante trompait son mari dentiste avec un employé des postes, qu’ils regrettaient que la question des rapports entre les professeurs et leur administration centrale ne soit pas abordée ou que la difficulté des relations amoureuses entre partenaires de milieux sociaux différents ne soit même pas évoquée. Critiquaient-ils un film sur l’année terrible de 1917 dans les tranchées, qu’ils lui reprochaient l’absence quasi totale des femmes au générique. J’ai mis longtemps à comprendre que cette incapacité à prendre un film pour ce qu’il est — farce, comédie, mélodrame, drame, action — n’était que simulée, car les critiques de ce type, pour agaçants qu’ils soient, ne sont en général pas des imbéciles. La réalité était qu’ils n’aimaient pas le film pour des raisons personnelles inavouables en public, telles qu’une différence de sensibilité politique (le réalisateur n’avait pas « la carte » ou du moins pas la même qu’eux), et qu’ils devaient donc rationaliser leurs mauvais jugement en reprochant au réalisateur de ne pas avoir traité tous les aspects de la question. C’est comme si on reprochait à Cézanne de ne pas avoir peint les terrils d’Hénin-Lienard ou à Proust de ne pas avoir abordé la question agricole dans sa Recherche du Temps perdu.
Cette mauvaise foi critique, dont je constatais qu’elle était tout aussi bien appliquée au théâtre et à la littérature qu’au cinéma, m’est devenue de plus en plus évidente et de plus en plus insupportable. C’est sans doute la raison pour laquelle, ne supportant plus depuis longtemps ni Fabienne Pascaud ni Xavier Leherpeur, ni plus récemment les deux ou trois nouvelles péronnelles poussées en remplacement de Riou et Neuhoff, j’ai saisi le prétexte du départ de Jérôme Garcin pour divorcer d’avec Le Masque.
Pourtant, j’y suis revenu tout récemment pour écouter par pure malice ce que Le Masque pouvait bien avoir à dire sur « De la Comédie Française ». Je n’ai pas été déçu.
Pour commencer, je dirais, comme si j’étais du Masque, que « De la Comédie Française », ce n’est certes pas le meilleur film que l’on ait fait sur le théâtre. Ce n’est ni « All about Eve », ni « Entrée des artistes ». C’est néanmoins un très bon film, drôle et bien fichu, humaniste comme j’aime, richement réalisé et parfaitement interprété. Mais une de ses caractéristiques les plus évidentes, c’est qu’il ne cherche pas à être autre chose qu’une comédie de situation, que de l’excellent théâtre de boulevard.
C’est probablement le succès commercial que rencontre ce film et le fait qu’il soit joué par les meilleurs comédiens que nous ayons qui ont défrisé les critiques du Masque. Ils ont fait la fine bouche, les critiques du Masque. Ils ont dit « oui, c’est pas mal, c’est même assez drôle, on rit un peu, mais enfin, où est la critique sociale ? Les rapports tendus entre les comédiens et l’administration ne sont pas même évoqués ! Le personnage de la Ministre de la Culture n’est même pas ridiculisé ! Et surtout, le personnage du concierge interprèté par Guillaume Gallienne est une scandaleuse et condamnable caricature élitiste de l’ouvrier ! Ne parlons même pas du sempiternel personnage de cocu, issu tout droit d’un théâtre bourgeois que l’on espérait disparu ! ».
Ils ont toujours été un peu comme ça, les critiques du Masque, mais ça se voit de plus en plus et je le supporte de moins en moins.
C’est pourquoi je ne ferai pas l’effort d’aller écouter ce qu’ils ont pu dire d’un autre film que je viens de voir presque sans le vouloir. « Un ours dans le Jura » ! Un film avec Franck Dubosc, ce vulgaire pilier comique de Camping et de ses séquelles, pensez ! Un film de Franck Dubosc en plus ! Une comédie enneigée pleine de cadavres absurdes, sans aucune conscience sociale ni morale, où les gendarmes ne sont même pas stupides, ni les montagnards coincés, ni les commissaires intègres, ni les curés scrupuleux. Un plaisir, ce film !… et drôlement et finement interprété par son auteur, Dubosc, par Benoit Poolevorde et surtout par Laure Calamy.
Non, je ne veux pas savoir ce qu’ils en ont dit, au Masque. Ça ne ferait que m’énerver