Trois cafés (7)

(…) Moi, je voyais bien que la pauvre Françoise nageait complètement, qu’elle n’avait jamais entendu parler du Grand Chancelier et encore moins de Robert de Colmont. Mais l’autre, là, Trois-cafés, non, il voyait pas. Alors, il insistait :
— Un grand garçon, brun, dégingandé, un peu comme moi…, mais l’air peu aimable, je dois dire…

Madame Françoise, c’est un peu le Pic de la Mirandole ou, si vous savez pas qui c’est, le Maitre Capello de notre petit groupe. Forcément, à force de vendre des journaux et des magazines, elle avait fini par en lire quelques-uns et par apprendre des trucs. Par exemple, un jour, elle m’avait sorti que Louis 18 était pas le fils de Louis 17, mais que c’était son oncle. J’étais pas bouleversé d’apprendre ça, mais j’étais content quand même parce que, pour moi, le décompte des Louis s’était arrêté à 16. Ça n’empêchait pas que je me demandais à quoi ça pourrait bien me servir, vu que j’avais rien demandé. Parait que c’est ça la culture, savoir des trucs qui servent à rien ni à personne mais qui impressionnent les gens. Mais à force de culture, Madame Françoise, elle était devenue un peu snob, forcément, alors maintenant, en face d’un presque-prince, elle voulait pas passer pour une ploucque. Et surtout que la conversation continue. Il fallait qu’elle trouve quelque chose, n’importe quoi. Alors, au hasard, elle a dit :

— Il portait pas la moustache, par hasard ?

— Mais si, bien sûr, a répondu Trois-cafés, enthousiaste.

Un vrai coup de pot quand même, non ? Et le voilà tout content en train de préciser :

— À la Fac, on se moquait de lui à cause de cette moustache ostentatoire. Vous ne pouvez pas savoir comme ça le contrariait. Mais jamais il ne l’aurait rasée parce que, chez les Colmont, porter la moustache est une tradition familiale qui remonte à Louis le Hutin.

— Oui, oui, je crois bien me souvenir à présent. Un gentil garçon… Il m’achetait Point de Vue-Images du Monde et Le Monde diplomatique.

À partir de là, Madame Françoise, elle a cru dur comme fer qu’elle l’avait vraiment connu dans sa jeunesse, le futur Grand Chancelier de l’Ordre de je ne sais quoi, à l’époque jeune moustachu avec un nom long comme le bras. Incorporé d’office dans ses souvenirs qu’il était, Bompar de Colmont. Elle s’était même demandé si elle aurait pas eu une petite aventure avec lui, parce que, faut pas croire, mais en ce temps-là, elle était plutôt gironde, Madame Françoise !

— Cela ne m’étonne pas, a repris Trois-cafés. Ah ! Je suis absolument ravi que nous ayons des connaissances communes. Mais j’y pense, vous avez dû connaitre aussi sa cousine Albane, Albane de Lavérendières… Elle était à la Fac en même temps que Robert.

Ça, c’était peut-être aller un peu loin pour Madame Françoise. Alors elle a dit non, Albane de Vérendières, elle voyait pas.

— Comme c’est dommage ! C’était une fille adorable. Mais elle n’a pas eu de chance dans la vie, elle n’a connu que des malheurs. Enfin… That’s life, comme disent nos amis Britanniques !

L’air triste, Trois-cafés s’est retourné pour humer longuement sa deuxième tasse, les yeux fermés.

Maintenant, elle avait l’air de regretter amèrement de n’avoir pas connu Albane, Madame Françoise. Ça avait mis fin à une conversation qui commençait si bien ! Alors elle a tenté un « mais qu’est-ce qui lui est arrivé à cette pauvre demoiselle ? », mais ça n’a pas marché.

— Eh bien, voyez-vous…, a commencé Trois-cafés, ce qui a rempli d’espoir Madame Françoise en même temps que le reste de l’assistance. Mais il s’est ravisé aussitôt :

— Non, je ne peux pas… C’est trop douloureux…

Trois-cafés a avalé d’un coup son deuxième café et s’est plongé dans la contemplation de la Cimbali M-2000.

A SUIVRE

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