Trois cafés (8)

(…) Maintenant, elle avait l’air de regretter amèrement de n’avoir pas connu Albane, Madame Françoise. Ça avait mis fin à une conversation qui commençait si bien ! Alors elle a tenté un « mais qu’est-ce qui lui est arrivé à cette pauvre demoiselle ? », mais ça n’a pas marché.
— Eh bien, voyez-vous…, a commencé Trois-cafés, ce qui a rempli d’espoir Madame Françoise en même temps que le reste de l’assistance. Mais il s’est ravisé aussitôt :
— Non, je ne peux pas… C’est trop douloureux…
Trois-cafés a avalé d’un coup son deuxième café et s’est plongé dans la contemplation de la Cimbali M-2000.

Pendant ce temps, Georges essuyait le zinc autour des trois tasses avec insistance, Madame Françoise qui s’était levée s’approchait de Trois-cafés avec hésitation, Dumoulot observait la scène d’un œil rond (on aurait dit une poule qu’aurait trouvé un couteau), ce con de Cottard regardait la télévision et moi, je regardais tout le monde. La tension était à son maximum. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire avec son « elle a pas eu de chance dans la vie, Albane de Lavérendières » ? Comme c’était parti, moi j’étais persuadé qu’il allait nous sortir un truc genre « elle est tombée de cheval pendant une chasse à courre, du coup elle est restée paralysée » ou « elle a eu un enfant d’un vendeur de voitures à la sauvette, alors maintenant elle fait des ménages » ou « elle a péri dans l’incendie du château familial » ou « elle a rencontré un Argentin et depuis, elle fait le trottoir à Montevideo ? » Mais il disait rien, Trois-cafés, perdu dans ses pensées. Le silence était intenable, et c’est Georges qu’a craqué en premier :

— Vous voulez pas un croissant ? qu’il a dit dans un accès inhabituel de générosité. Ça vous ferait du bien. Ou alors, peut-être, un verre d’eau ?

Trois-cafés n’a pas répondu. Il a simplement haussé les épaules, l’air de dire « Un croissant ! Pour oublier l’affreux destin d’Albane ! Mon pauvre ami, comment pouvez-vous … »

Madame Françoise qui dansait d’un pied sur l’autre depuis un moment derrière Trois-cafés s’est enfin décidée. Elle a frôlé la manche du costume Prince de Galles en disant :

— Permettez-moi, cher Monsieur, de vous agréer mes condoléances les plus distinguées.

— Infiniment merci, chère amie, j’y suis très sensible, a-t-il dit en se retournant vers Madame Françoise. Ça me fait beaucoup de bien, sincèrement…

« Chère amie » ! Aux anges, qu’elle était, Madame Françoise !

Et puis, il a poussé un grand soupir, secoué les épaules et, s’adressant à Georges par-dessus son épaule, il a dit :

— Finalement, plutôt qu’un croissant, je préfèrerais des tartines. Ce serait possible, Georges ? Légèrement grillées… Plutôt avec du beurre salé. Et de la marmelade d’orange. Et peut-être aussi un de ces œufs durs là-bas sur le comptoir.

— Mais bien sûr, tout de suite mon Pr.., euh ! je veux dire bien sûr ! a répondu Georges qui s’était arrêté à temps avant de dire Prince.

Et puis, à la fois ravi et confus, il s’est enfui dans son arrière-boutique où je l’imaginais affairé à trancher par la longueur une baguette qui lui restait d’hier, à verser du sel sur une plaquette de margarine et à rechercher fébrilement un pot de confiture, jaune de préférence. Parce que chez Georges, si le café est bon, le reste du brunch qu’on peut y trouver, c’est pas le Ritz, si vous voyez ce que je veux dire.

Jusque-là, ce con de Cottard avait encore rien dit. Il s’était contenté de continuer à regarder la télévision qu’est au-dessus du bar, où plutôt à faire semblant. Parce que je suis sûr qu’il avait rien perdu de ce qui s’était passé. Cottard, c’est un con, mais il est pas bête. En fait, il agit comme un con parce que c’est un méchant, un malfaisant, un salopard. Par exemple, s’il arrive avant moi chez Georges, il s’installe à ma table, celle qu’est côté cuisine, alors qu’il sait très bien que… Bon ! On s’en fiche, c’est pas intéressant. Peut-être que le mot « connard » le définirait mieux, mais j’ai pris l’habitude de dire « con », alors « connard », ça me vient pas. Par contre, il est pas bête. Je veux dire qu’il observe les choses, qu’il analyse les gens et que finalement il sait des tas de trucs. Ça l’empêche pas d’agir comme un con, et parfois même, ça l’aide, mais il est pas bête. La preuve, c’est qu’à ce moment, j’avais la nette impression que lui et moi, sur Trois-cafés, on pensait pareil : on savait pas franchement à quoi s’en tenir.

A SUIVRE

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