Trois cafés (14)

— Écoutez, Monsieur. Ça commence à énerver tout le monde, cette histoire. C’est Dumoulot comme il a dit. En un seul mot. Sans particule. Sans marque de noblesse. Sans rien. Dumoulot ! Ça vous va ? Vous êtes content ? Parce que… bon !
J’ai bien vu qu’il avait compris, mais il a répondu directement à Dumoulot :
— Sans particule… Vous êtes sûr ? Ah ! Cela m’étonne !

— Peut-être ! que j’ai dit, un peu trop sec. Mais c’est comme ça ! Dumoulot, Dumoulot, Du-mou-lot !, à la fin des fins !

Mais il a continué pareil, comme si j’existais pas :

— Ah ! Vraiment, je le redis, je suis très étonné ! Vois-tu, Gérard, je connais très bien les Sagan du Moulot-Trévise, vieille famille du Nord. Les Moulot-Trévise sont liés par leur arrière-grand-père, Edgar Dumont du Moulot, avec les Moulot de la Gardinière, très ancienne famille d’Aquitaine. Tu me suis, Gérard ?

— Euh… ben, oui, a balbutié Dumoulot, transpirant de plus belle.

— Eh bien, il se trouve qu’en novembre dernier, alors que j’étais invité à chasser le sanglier par les Moulot-Trévise dans leur propriété de l’Oise, j’ai rencontré l’ainé des Moulot de la Gardinière, Alfred, qui y était invité également. Un fin fusil, cet Alfred, je dois dire. Tu me suis toujours, Gérard ?

— Euh… ben, oui, je crois.

— Excellent, excellent. Eh bien il se trouve que la ressemblance entre toi et Alfred du Moulot de la Gardinière est frappante ! Cette implantation du cheveu, cette disposition des oreilles, la moustache, ah oui, la moustache surtout… Alors, vois-tu, Gérard, je me demande si Alfred et toi ne seraient pas quelque part un peu liés par le sang.

— Ah bon ?

— C’est pour cette raison que je te demande si tu es certain de t’appeler Dumoulot en un seul mot.

— Euh… ben, oui.

— Il faut considérer que la parenté que je soupçonne peut remonter à bien avant le vieil Edgar Dumont du Moulot. Il arrive parfois que les gènes qui déterminent les traits physiques sautent plusieurs générations avant de réapparaitre simultanément chez plusieurs individus du même arbre généalogique. Cette ressemblance, irréfutable, est une preuve quasi certaine qu’Edgar, Alfred et toi, mon cher Gérard, êtes cousins, éloignés peut-être, mais cousins.

— Ah bon ?

— Indubitablement ! Creusons un peu, Gérard, veux-tu ? Es-tu certain que ton père s’appelait Dumoulot ? Oui ? Bon. Et ta mère ?

— Gropichard, a répondu Dumoulot, plein de bonne volonté. Gisèle Gropichard…

— Gropichard… Rien à espérer de ce côté-là. Ton grand-père… Dumoulot aussi ?

— Euh… ben, je crois, mais je l’ai pas connu.

— Aurais-tu des papiers à son nom ? Ou à celui de ton père ? Un certificat de baptême, un livret militaire, un livret de famille… Réfléchis, Gérard, c’est important !

— Je sais pas… faudrait que je cherche… Mais dites un peu ! Pourquoi c’est important ?

— C’est important parce qu’il est fréquent qu’au cours des siècles les noms patronymiques évoluent. Ils prennent une particule ou ils la perdent, ils ajoutent le patronyme d’une épouse, ils adjoignent le nom d’un lieu-dit, d’une propriété… Ce n’est pas toujours légal, mais ça se fait couramment. Il est donc tout à fait possible, et je dirais même hautement probable, qu’il y a un ou deux siècles, tes ancêtres directs s’appelaient du Moulot ou du Mouleau, ou du Mouleau de la Girardière ou Sagan du Moulot. Que les guerres, les révolutions, les mauvais mariages et les faillites aient fait évoluer ton véritable patronyme de du Moulot de Quelque Chose à jusqu’à Dumoulot de Rien du Tout ne serait pas vraiment surprenant, tu comprends ?

— Oui, je comprends, dit Gérard qui ne comprenait pas. Mais du Moulot ou Dumoulot, qu’est-ce que ça change ?

— Mais tout, mon ami, tout ! s’exclama Trois-cafés. Ça change tout ! La situation sociale, le respect des voisins, les meilleurs emplois, les réceptions, les salons parisiens, les invitations à la chasse, à l’Opéra, sur la Côte d’Azur, tout te dis-je ! Sans compter l’éventuel titre en déshérence qui pourrait t’échoir, ni les terres qui vont avec !

Il y avait déjà un bout de temps que Cottard était parti rejoindre la cantine de la Mairie et que Georges avait commencé à servir à déjeuner. Sous des prétextes divers, il ne s’éloignait jamais de notre table de plus d’un mètre cinquante et pas un mot de notre conversation ne devait lui échapper. Au regard fixe que portait Madame Françoise sur son Sudoku niveau Samouraï, je voyais bien qu’elle faisait semblant et qu’elle n’avait pas dû en perdre grand-chose non plus. Absorbé dans son effort soutenu pour ne pas perdre le fil, Dumoulot, qui n’avait pas encore touché à son œuf-mayo, le saupoudrait machinalement de sel depuis une dizaine de minutes. De son côté, et tout en parlant avec enthousiasme, Trois-cafés avait coupé le sien en cinq rondelles qu’il avait disposées devant lui dans son assiette comme les cinq points de la face d’un dé à jouer. De temps en temps, il se ménageait une pause dans son discours, choisissait avec circonspection une rondelle pour la porter lentement à sa bouche. Ensuite, ça ne manquait jamais, il repliait délicatement sa serviette en papier pour s’en essuyer le coin de la bouche avec distinction. Et moi, moi qui avais fini mon œuf depuis longtemps, je prenais mentalement des notes en attendant la suite. Je veux dire la suite du déjeuner et de cette sacrée histoire de particule.

A SUIVRE

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