Trois cafés (de 1 à 12)

Si ça vous agace de devoir lire cette longue et lente digression par épisodes, je vous propose de lire d’un seul coup les douze épisodes déjà parus sans interruption publicitaire. Et hop ! C’est parti !
Attention ! 7000 mots, quand même ! Une petite
demie heure !

Ah ! ben oui ! 

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres.

Vraiment !

J’ajoute « Vraiment ! » parce que « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres », c’est devenu chez moi un tic de langage, un peu comme le « en fait » que disent beaucoup les enfants aujourd’hui, quoique moins maintenant, mais quand même, et comme le « du coup » que dit tout le monde tout le temps. C’est agaçant ! En tout cas, moi, ça m’agace. Parce que, c’est vrai, vous avez vu, les gens disent « du coup » à tout bout de champ. Alors que non, faudrait pas ! Par exemple, ils disent « Y avait plus de métro, du coup je suis rentré à pied » Ben non, non et non ! On peut dire « du coup » quand ça vaut le coup, mais pas là ! Il fallait dire « La RATP était en grève, donc je suis rentré en taxi. » On vous l’a dit et répété, cent fois, à la radio, à la télévision, partout ! Mais les gens n’écoutent pas. Ils lisent pas non plus, faut dire. Du coup, ils disent n’importe quoi, des tas de trucs agaçants, genre « en fait » ou « du coup ». Ah ben, oui, tiens ! Dans le genre agaçant, « genre » c’est pas mal non plus. Par exemple, les gens disent « C’est un mec genre faux-cul de première » Ben non, non et non ! On peut pas dire ça ! Il faut dire « C’est une personne du genre hypocrite invétéré».

En fait, « du coup », je le dis très peu. Moi, ce que je dis souvent, ce serait plutôt « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres ». Vous me direz que c’est pas le même usage. « Du coup », surtout quand c’est mal utilisé, ça permet de rebondir, ça donne à ce qu’on dit un semblant d’apparence logique, un peu comme si on disait « donc », en fait. Tandis que « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres », ça, c’est plutôt fait pour commencer une histoire ; ça vous pose le discours, c’est une annonce en fanfare, genre Flaubert, « C’était à Mégara, faubourg de Carthage… »

Moi, « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres », je trouve ça chouette comme entrée en matière. C’est pas courant, ça sonne bien et ça éveille l’attention de l’auditeur. Du coup, il écoute mieux, parce qu’il s’attend à quelque chose d’extraordinaire, ou d’original, ou de différent, quelque chose genre cataclysme imminent, coup de chance inespéré, déveine persistante…

Mais je dis ça un peu trop souvent, « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres ». Par exemple des fois, je dis ça mais en fait, le jour, il a rien d’extraordinaire, il est même fait comme celui de la veille, comme les autres jours, quoi ! Alors, à force, les gens, ils sont déçus. Il y croient plus, forcément et, du coup, ils écoutent plus.

Alors, vous avez vu, là-haut, j’ai ajouté « Vraiment ! » C’est pour ça ! Pour que les gens m’écoutent. Tiens ! Encore une, d’expression horripilante ! « C’est pour ça ! » « Y avait plus de métro, alors j’ai dû rentrer à pied ! C’est pour ça ! » À quoi ça sert d’ajouter « C’est pour ça ! » ? Je vous demande un peu ! Évidemment que c’est pour ça ! C’est parce qu’il n’y avait plus de métro qu’il est rentré à pied, le type ! Pas parce qu’il s’appelle Martin ou qu’on est mardi, sacré bonsoir ! La construction de la phrase, l’adverbe « alors », le verbe « devoir », tout l’indique ! Alors pourquoi le confirmer avec cet embryon de phrase à peine correct ? Ça m’agace, tous ces mots superflus. Enfin…

Bon !

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres.
Vraiment !
D’abord, c’était un mardi…

…et ça, déjà, c’est pas tous les jours, pas vrai ?
Non, je plaisante ; je peux pas m’en empêcher ; pourtant, y a vraiment pas matière, vous allez voir. Mais mardi ou pas mardi, ce jour, ce sera toujours celui où il est entré chez Georges pour la première fois. Parce qu’à partir de là, plus rien n’a été pareil.

Chez Georges, c’est le café où je passe le temps. En fait, le nom du café, c’est pas Chez Georges, c’est À l’Université. La Fac est pas loin, juste en haut de la rue. C’est pour ça. Quand Georges a racheté le fond, il voulait changer le nom, mais il aurait fallu qu’il change aussi l’enseigne, le store de la terrasse, le papier à lettre et tout. Ça faisait des frais. Alors, il a gardé À l’Université. C’est pour ça. Mais par ici, tout le monde dit « Chez Georges ». Faut dire que dans la clientèle du bistrot, personne a envie de dégoiser à un copain « Bon, ben maintenant, je vais faire un tour à l’Université ! » Ça prête à confusion, vous comprenez. Du coup, dans le quartier, tout le monde dit « Je vais chez Georges ». Parce que le patron s’appelle Georges. C’est pour ça.

Donc, on était mardi. Pas mardi dernier, hein ! Ni celui d’avant, non… Ça doit bien faire cinq ou six mois maintenant. Tenez, c’était le lendemain de mon anniversaire de mariage d’avec ma femme. Je m’en souviens justement parce que l’anniversaire, je l’avais oublié. Ça a fait tout un chambard avec Gisèle ! Remarquez, comme ça, la prochaine fois, je risque pas de l’oublier, l’anniversaire.

Donc, c’est le lendemain qu’il est entré chez Georges pour la première fois. Il devait être dix heures, dix heures et demi. Allez ! Disons onze heures moins vingt, mais pas plus. J’étais assis à la table du fond, celle qu’est à côté du porte-manteau. C’est pas là que je me mets d’habitude. Ma table, c’est celle qui est du côté cuisine, mais là, ce matin, elle était prise. C’était Cottard qui s’était installé là, tranquille. Pourtant, il sait bien que … Bon ! On s’en fiche, c’est pas intéressant. Donc, j’étais à la table à côté du porte-manteau et je discutais avec Dumoulot. Ça faisait bien une demie plombe montre en main qu’il me bassinait avec son cousin de Montalivet-les-Bains qui avait presque fait fortune en vendant des chemises importées d’Italie et je venais de comprendre que c’était pas son cousin, mais un collègue de bureau de son cousin, que c’était pas une affaire de chemises italiennes mais de sardines portugaises et que l’affaire s’était pas faite parce que je sais plus pourquoi. Dumoulot, il est gentil mais il est compliqué. Il a toujours des histoires à n’en plus finir sur comment lui ou quelqu’un qu’il connait aurait pu gagner plein d’argent mais que ça s’est pas fait parce que ça s’est pas fait mais que ça a bien failli. Souvent, il parle pour ne rien dire.

Bon ! Donc, j’écoutais Dumoulot. Brusquement, la porte du bistrot s’est ouverte. En fait, non, pas brusquement ; plutôt doucement, même ; doucement, mais avec une sorte de régularité, de détermination, de puissance contrôlée si vous voyez ce que je veux dire. En fait je me rappelle plus très bien. Mais ce que je me rappelle, c’est que dehors, il faisait un temps de chien, une grosse averse avec des bourrasques glacées. C’est peut-être ça qui m’a donné l’impression que la porte s’était ouverte brusquement. Ben oui, la différence entre le calme dedans et la tempête dehors. Ça ou le coup de tonnerre qu’a éclaté en même temps qu’il ouvrait la porte.

Bon, c’est pas grave, on s’en fiche. Brusquement ou pas, la porte s’est ouverte et il est apparu. Très grand, très maigre, efflanqué même. Il portait un drôle de costume, je veux dire un costume comme on en voit pas tous les jours par ici, un costume bizarre, plutôt gris clair, à carreaux. Quand je dis qu’il était à carreaux, le costume, vous risquez de vous faire une fausse image, parce qu’un costume à carreaux, moi je trouve ça plutôt vulgaire. Mais là, pas du tout, au contraire. Le tissu était plein de petites lignes noires plus ou moins serrées. Sur la veste, ça formait comme des carreaux, plus ou moins gris. Pareil sur le gilet en dessous et pareil sur le pantalon. Plutôt chic, le bonhomme. Plus tard, Dumoulot m’a dit que c’était un Prince de Galles. Pas le bonhomme, le costume. Ce qu’était moins chic — d’après Dumoulot qui s’y connait en élégances — c’est qu’à la place d’une chemise-cravate comme il aurait fallu, il portait une sorte de ticheurte, blanc, un peu flasque, — un Marcel m’a soufflé Dumoulot — et un petit foulard rouge, genre bandana, bien serré autour du cou. Mais le plus bizarre, c’était pas le Prince de Galles ni le Marcel dessous, c’était qu’il était pas mouillé du tout. Le type : pas de parapluie, pas d’imper, pas de chapeau, rien, dehors il pleut des cordes et il est pas mouillé. J’ai toujours pas compris comment il avait fait. À croire qu’il était passé entre les gouttes.

Bon. Ensuite, il a fait deux pas dans la salle et s’est arrêté pour nous regarder tous, les uns après les autres, deux trois secondes chacun. On aurait presque dit qu’il prenait des notes. Il a commencé par Cottard, son gros ventre, ses petites lunettes et son air de rien ; ensuite Dumoulot qui s’était retourné pour voir le nouvel arrivant, ensuite moi et puis Madame Françoise, celle qui tenait le kiosque de la place du 15 août mais qu’a fermé y a trois ans parce qu’y avait plus de clients. Il a fini par Georges qui venait d’apparaitre de derrière le zinc en remontant de la cave avec quatre bouteilles de Béthune village. C’est qu’après qu’on a entendu sa voix pour la première fois. Il a dit : « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » Il a dit ça d’une voix claire, mais pas trop forte, pas genre présentateur d’émission de télévision, si vous voyez ce que je veux dire : « Mesdames et Messieurs, bonjour ! Bienvenue sur le plateau de Qui qu’en veut ? la plus marrante des émissions d’enchères. Et sans transition, nous passons tout de suite à notre premier objet, une tasse à thé spéciale gaucher ! » Non, pas du tout. Juste un « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » d’une voix normale, assez forte pour qu’on l’entende bien mais pas trop pour qu’on ait pas l’impression de se faire engueuler. Nous on était là, bouche bée, à le regarder, sans savoir quoi faire. Parce que nous, quand on arrive dans le bistrot de Georges, c’est pas l’usage de saluer la compagnie à la cantonade. On serait plutôt genre discret ; moi, en tout cas. De toute façon, primo, je parle plus à Cottard depuis deux ans, deuxio, j’arrive toujours avant Madame Françoise, comme ça j’ai pas à la saluer, tertio, j’évite Dumoulot pour pas qu’il me raconte la martingale qu’a son beau-frère pour gagner à coup sûr au Loto, et quarto, c’est plutôt Georges qui me salue que l’inverse ; normal, c’est moi le client.

Alors, vous pensez ! Un type qu’arrive dans le bistrot de Georges à l’improviste et en Prince de Galles, et qui balance comme ça, sans prévenir, un « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » alors que personne le connait, ça peut surprendre, non ? Alors on est restée bouche bée. C’est pour ça.

Mais c’était pas fini, vous allez voir. Deux pas de plus et il était au zinc et, en détachant bien chaque mot, chaque syllabe, il a dit doucement et poliment à Georges : « Trois cafés s’il te plait. »

Comme ça, le type ! Trois cafés s’il te plait, qu’il demande ! Direct ! Gonflé quand même, non ? D’ailleurs Georges a pas tardé a réagir :

—  Je vous les sers tout de suite, mon Prince, ou on attend que vos amis arrivent ? qu’il a dit, Georges, en insistant bien sur le Vous tout en nous faisant un clin d’œil bien appuyé.

Là je fais une parenthèse : un peu plus tard, quand on a pu reparler tranquillement de tout ça, j’ai demandé à Georges si c’était à cause du costume qu’il l’avait appelé « mon Prince ».

— Non, qu’il a dit Georges. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il avait, le costume ? C’est juste que j’ai trouvé qu’il me prenait d’un peu haut. C’est pour ça. C’était pour le charrier.

C’est vrai que Georges est plutôt pointilleux sur la politesse et surtout sur la question du tutoiement. Tenez ! Quand un type qu’on connait pas arrive au bistrot et que le type dit rien, intimidé, forcément, Georges lui demande ce qu’il veut boire ; C’est normal, c’est quand même son boulot. Mais il le fait sans lui dire ni vous ni tu. Finement, il lui dit un truc genre « Et qu’est-ce qu’il prendra ce matin ? » Ça c’est la classe, qu’est-ce que vous voulez ? Ça s’apprend pas. Savoir accueillir le nouveau client, aimablement, amicalement même, mais en gardant quand même une certaine distance, que le gars se prenne pas d’emblée pour la cuisse de Jupiter ! Moi, il a fallu plus de six mois pour qu’il me dise « Arrête de m’appeler Monsieur Georges. Je suis pas ministre, quand même. Et puis, tu sais, tu peux me dire tu ! » C’est marrant, c’était aussi un mardi.

Bon ! Où on en était déjà ? Ah oui ! « Je Vous les sers tout de suite, mon Prince, ou j’attends que Vos amis arrivent ? » C’est ça. Alors l’autre lui a répondu :

— Non, non. Je n’attends personne. Trois cafés, s’il te plait, tout de suite… du moins, dès que cela te sera possible, bien sûr.

— Et trois cafés qui marchent, a dit Georges sur un ton de plus en plus ironique. Dites, mon Prince, Vous les voulez au zinc ou en salle, Vos cafés ? Tous ensemble dans une grande tasse ou au détail dans trois petites ?

Ça ! Quand il tient quelque chose, Georges, il lâche pas facilement le morceau ! Mais l’autre fait semblant de pas comprendre, ou alors il comprend pas, parce qu’il répond tranquille comme Baptiste :

— Dans trois tasses et au bar, et sans sucre, je te prie.

Georges s’est activé un moment sur sa machine, puis il a posé les trois tasses sur le zinc en disant :

— Et voilà, trois cafés. Ça fera 3,90, mon Prince, sans le pourboire.

Carrément agressif, le Georges. Je vous l’avais dit, il lâche jamais rien.

Trois-cafés — c’est comme ça qu’à partir de là j’ai décidé de l’appeler— Trois-cafés, donc, a fait comme si de rien n’était. Il a humé la première tasse en fermant les yeux, il en a bu une petite gorgée et l’a reposée délicatement sur le comptoir. Et puis il a rouvert les yeux et dans un grand soupir de satisfaction, il a dit :

— Excellent, le café. Remarquable même …

— Vous aimez ? a demandé Georges en se radoucissant. C’est un mélange à moi. Je le fais venir spécialement de Dodoma. C’est en Tanzanie. Je peux pas vous donner les dosages parce que c’est secret. Disons un bon tiers d’Arabica, une grosse moitié de Robusta, un zest de Bourbon Pointu et trois ou quatre grains de Yirgacheffe d’Ethiopie. Le Yirgacheffe, c’est juste pour le côté épicé. Vous avez remarqué le côté épicé ? Et l’amertume du Robusta ? Pas mal, hein ? Une fois, il y a deux ans, j’ai diminué le Robusta, mais j’y suis vite revenu. C’était devenu trop doux, c’était plus un café d’homme. Ah, ça me fait plaisir que vous aimiez ! Parce que dans le quartier, c’est pas tous les jours. D’ailleurs ma femme me dit souvent « Georges, ton café, il est pas mauvais, il est même bon. Mais il est trop cher ! On gagne rien dessus. De toute façon, tes habitués, ils voient pas la différence. C’est donner des dollars aux cochons. » « Peut-être, que je lui dis, mais si ça me plait à moi de servir le meilleur café de la rive gauche, hein ? » Non mais sans blague !

C’était la première fois que j’entendais Georges parler aussi longtemps d’une seule traite. C’était la première fois aussi que je l’entendais parler d’autre chose que du sale temps qu’il fait, des impôts qui accablent les bistrotiers, des âneries qu’ils passent à la télévision, et des résultats de la Ligue 1. Il avait l’air tout ému, Georges.

— Permets-moi de te le confirmer, Georges ! a déclaré Trois-cafés d’un air solennel. Ce café est remarquable, sans doute le meilleur qu’on puisse trouver sur les deux rives du fleuve. Subtil comme il se doit, nuancé comme il faut, amer en suffisance et épicé avec humour. Si ta clientèle est telle que ton épouse l’a décrite, elle ne te mérite pas.

Les larmes aux yeux, qu’il avait, le Georges. Et c’est là que Trois-cafés nous a estomaqués, quand il s’est penché vers Georges comme pour lui faire une confidence et qu’il a dit plus doucement :

— Ah ! Encore un mot, Georges. Je préfèrerais que tu ne me m’appelles pas Mon Prince. Je n’ai pas droit au titre. Pas encore…

Il avait beau avoir parlé doucement, on avait très bien entendu : il n’avait pas encore droit au titre de Prince. Qu’est-ce que ça voulait dire, ça ? Que c’était un aristo ? Que bientôt, il deviendrait Prince ? Ou qu’il se foutait carrément de notre gueule ?

Mais pour Georges, c’était du sûr, du sérieux : Trois-cafés avait de la branche, et en plus, dans son arbre, il était en train de grimper ! A présent, totalement ébahi, incapable de prononcer un mot, notre bistrotier considérait le futur prince avec admiration et respect, chose que je ne l’avais jamais vu faire pour rien ni pour personne à part le dictionnaire Larousse, Jean Gabin et Zinedine Zidane.

Pour nous autres dans la salle, c’était pareil, on savait pas quoi dire. On savait pas quoi dire parce qu’on savait pas quoi penser : ce type, inconnu au bataillon, habillé comme pas possible, qui rentre dans notre bistrot sur un coup de tonnerre, qui tutoies Georges, qui demande trois cafés d’un coup pour lui tout seul, et qui balance qu’il est pas encore tout à fait prince, ça donne à réfléchir, non ? Donc, moi, Dumoulot, ce con de Cottard et Madame Françoise, c’est ce qu’on faisait : on réfléchissait, on se demandait « mais qui c’est ce type ? » sans trouver la réponse ni oser lui poser une question genre « mais qui vous êtes, vous ? » Moi, le coup du prince, je dois dire que j’y croyais pas trop. Mais j’hésitais à lui demander, parce que si Trois-cafés était vraiment un aristo, je savais pas comment lui parler. Comment on lui parle à un duc, un vicomte ou un truc comme ça ? C’est qu’il faut pas gaffer avec ces gens-là, sans ça on passe vite pour un péquenot. Alors, je restais là, planté, à rien dire, tout en me répétant « mais qui c’est ce type, mais qui c’est ce type ? »

C’est Madame Françoise qu’a réagi la première. Faut dire qu’avec vingt-cinq ans de kiosque à vendre des journaux devant la Fac à des professeurs, des licenciés, des agrégés, je t’en passe et des meilleurs, elle avait appris à parler aux gens distingués. Alors, voilà qu’elle lui a dit :

— Excusez-moi si je vous demande pardon, cher Monsieur, ce n’est pas que j’écoutais, mais j’ai cru vous entendre dire à Monsieur Georges que vous ne vouliez pas qu’il vous appelle Monsieur le Prince.

— C’est exact, chère Madame, a répondu aimablement Trois-cafés. En réalité, et pour être plus précis, je ne souhaite pas qu’on me donne le titre de Prince, car je n’y ai pas encore droit. Cela pourrait me causer quelques difficultés avec la Chancellerie, comprenez-vous ?

— Bien sûr, la Chancellerie. Je vois, je vois…

À la tête que faisait Madame Françoise, moi, je voyais bien qu’elle voyait rien du tout. Mais l’autre a dû y croire, parce qu’il a embrayé aussi sec :

— Nos règles concernant la validation des titres sont des plus strictes et le Grand Chancelier l’est davantage encore, je ne vous l’apprends pas ?

— Non, non, bien sûr, le Grand Chancelier, je sais, je sais, a dit Madame Françoise d’un air de plus en plus égaré.

— Ah ? Vous connaissez Robert ?

— Euh… Robert ?

— Colmont… Robert Bompar de Colmont. Vous l’avez surement croisé. Il a fait ses études ici, à la Fac, il y a moins de vingt ans. Colmont, ça ne vous dit rien ?

Moi, je voyais bien que la pauvre Françoise nageait complètement, qu’elle n’avait jamais entendu parler du Grand Chancelier et encore moins de Robert de Colmont. Mais l’autre, là, Trois-cafés, non, il voyait pas. Alors, il insistait :

— Un grand garçon, brun, dégingandé, un peu comme moi…, mais l’air peu aimable, je dois dire…

Madame Françoise, c’est un peu le Pic de la Mirandole ou, si vous savez pas qui c’est, le Maitre Capello de notre petit groupe. Forcément, à force de vendre des journaux et des magazines, elle avait fini par en lire quelques-uns et par apprendre des trucs. Par exemple, un jour, elle m’avait sorti que Louis 18 était pas le fils de Louis 17, mais que c’était son oncle. J’étais pas bouleversé d’apprendre ça, mais j’étais content quand même parce que, pour moi, le décompte des Louis s’était arrêté à 16. Ça n’empêchait pas que je me demandais à quoi ça pourrait bien me servir, vu que j’avais rien demandé. Parait que c’est ça la culture, savoir des trucs qui servent à rien ni à personne mais qui impressionnent les gens. Mais à force de culture, Madame Françoise, elle était devenue un peu snob, forcément, alors maintenant, en face d’un presque-prince, elle voulait pas passer pour une ploucque. Et surtout que la conversation continue. Il fallait qu’elle trouve quelque chose, n’importe quoi. Alors, au hasard, elle a dit :

— Il portait pas la moustache, par hasard ?

— Mais si, bien sûr, a répondu Trois-cafés, enthousiaste.

Un vrai coup de pot quand même, non ? Et le voilà tout content en train de préciser :

— À la Fac, on se moquait de lui à cause de cette moustache ostentatoire. Vous ne pouvez pas savoir comme ça le contrariait. Mais jamais il ne l’aurait rasée parce que, chez les Colmont, porter la moustache est une tradition familiale qui remonte à Louis le Hutin.

— Oui, oui, je crois bien me souvenir à présent. Un gentil garçon… Il m’achetait Point de Vue-Images du Monde et Le Monde diplomatique.

À partir de là, Madame Françoise, elle a cru dur comme fer qu’elle l’avait vraiment connu dans sa jeunesse, le futur Grand Chancelier de l’Ordre de je ne sais quoi, à l’époque jeune moustachu avec un nom long comme le bras. Incorporé d’office dans ses souvenirs qu’il était, Bompar de Colmont. Elle s’était même demandé si elle aurait pas eu une petite aventure avec lui, parce que, faut pas croire, mais en ce temps-là, elle était plutôt gironde.

— Cela ne m’étonne pas, a repris Trois-cafés. Ah ! Je suis absolument ravi que nous ayons des connaissances communes. Mais j’y pense, vous avez dû connaitre aussi sa cousine Albane, Albane de Lavérendières… Elle était à la Fac en même temps que Robert.

Ça, c’était peut-être aller un peu loin pour Madame Françoise. Alors elle a dit non, Albane de Vérendières, elle voyait pas..

— Comme c’est dommage ! C’était une fille adorable. Mais elle n’a pas eu de chance dans la vie, elle n’a connu que des malheurs. Enfin… That’s life, comme disent nos amis Britanniques !

L’air triste, Trois-cafés s’est retourné pour humer longuement sa deuxième tasse, les yeux fermés.

Maintenant, elle avait l’air de regretter amèrement de n’avoir pas connu Albane, Madame Françoise. Ça avait mis fin à une conversation qui commençait si bien ! Alors elle a tenté un « mais qu’est-ce qui lui est arrivé à cette pauvre demoiselle ? », mais ça n’a pas marché.

— Eh bien, voyez-vous…, a commencé Trois-cafés, ce qui a rempli d’espoir Madame Françoise en même temps que le reste de l’assistance. Mais il s’est ravisé aussitôt :

— Non, je ne peux pas… C’est trop douloureux…

Trois-cafés a avalé d’un coup son deuxième café et s’est plongé dans la contemplation de la Cimbali M-2000.

Pendant ce temps, Georges essuyait le zinc autour des trois tasses avec insistance, Madame Françoise qui s’était levée s’approchait de Trois-cafés avec hésitation, Dumoulot observait la scène d’un œil rond (on aurait dit une poule qu’aurait trouvé un couteau), ce con de Cottard regardait la télévision et moi, je regardais tout le monde. La tension était à son maximum. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire avec son « elle a pas eu de chance dans la vie, Albane de Lavérendières » ? Comme c’était parti, moi j’étais persuadé qu’il allait nous sortir un truc genre « elle est tombée de cheval pendant une chasse à courre, du coup elle est restée paralysée » ou « elle a eu un enfant d’un vendeur de voitures à la sauvette, alors maintenant elle fait des ménages » ou « elle a péri dans l’incendie du château familial » ou « elle a rencontré un Argentin et depuis, elle fait le trottoir à Montevideo ? » Mais il disait rien, Trois-cafés, perdu dans ses pensées. Le silence était intenable, et c’est Georges qu’a craqué en premier :

— Vous voulez pas un croissant ? qu’il a dit dans un accès inhabituel de générosité. Ça vous ferait du bien. Ou alors, peut-être, un verre d’eau ?

Trois-cafés n’a pas répondu. Il a simplement haussé les épaules, l’air de dire « Un croissant ! Pour oublier l’affreux destin d’Albane ! Mon pauvre ami, comment pouvez-vous … »

Madame Françoise qui dansait d’un pied sur l’autre depuis un moment derrière Trois-cafés s’est enfin décidée. Elle a frôlé la manche du costume Prince de Galles en disant :

— Permettez-moi, cher Monsieur, de vous agréer mes condoléances les plus distinguées.

— Infiniment merci, chère amie, j’y suis très sensible, a-t-il dit en se retournant vers Madame Françoise. Ça me fait beaucoup de bien, sincèrement…

« Chère amie » ! Aux anges, qu’elle était, Madame Françoise !

Et puis, il a poussé un grand soupir, secoué les épaules et, s’adressant à Georges par-dessus son épaule, il a dit :

— Finalement, plutôt qu’un croissant, je préfèrerais des tartines. Ce serait possible, Georges ? Légèrement grillées… Plutôt avec du beurre salé. Et de la marmelade d’orange. Et peut-être aussi un de ces œufs durs là-bas sur le comptoir.

— Mais bien sûr, tout de suite mon Pr.., euh ! je veux dire bien sûr ! a répondu Georges qui s’était arrêté à temps avant de dire Prince.

Et puis, à la fois ravi et confus, il s’est enfui dans son arrière-boutique où je l’imaginais affairé à trancher par la longueur une baguette qui lui restait d’hier, à verser du sel sur une plaquette de margarine et à rechercher fébrilement un pot de confiture jaune, de préférence. Parce que chez Georges, si le café est bon, le reste du brunch qu’on peut y trouver, c’est pas le Ritz, si vous voyez ce que je veux dire.

Jusque-là, ce con de Cottard avait encore rien dit. Il s’était contenté de continuer à regarder la télévision qu’est au-dessus du bar, où plutôt à faire semblant. Parce que je suis sûr qu’il avait rien perdu de ce qui s’était passé. Cottard, c’est un con, mais il est pas bête. En fait, il agit comme un con, parce que c’est un méchant, un malfaisant, un salopard. Par exemple, s’il arrive avant moi chez Georges, il s’installe à ma table, celle qu’est côté cuisine, alors qu’il sait très bien que… Bon ! On s’en fiche, c’est pas intéressant. Peut-être que le mot « connard » le définirait mieux, mais j’ai pris l’habitude de dire « con », alors « connard », ça me vient pas. Par contre, il est pas bête. Je veux dire qu’il observe les choses, qu’il analyse les gens et que finalement il sait des tas de trucs. Ça l’empêche pas d’agir comme un con, et parfois même, ça l’aide, mais il est pas bête. La preuve, c’est qu’à ce moment, j’avais la nette impression que lui et moi, sur Trois-cafés, on pensait pareil : on savait pas franchement à quoi s’en tenir.

Alors Cottard, tout con qu’il est et sans se lever de sa banquette, il s’est adressé haut et fort à Trois-cafés :

— Alors comme ça, Monsieur serait de la noblesse ? Pas prince, non, mais de la haute quand même. Moi, ça m’intéresserait de savoir à quelle hauteur il est ? Comte, Vicomte, Marquis ? Dites un peu pour voir.

— A quoi cela te servirait-il de le savoir, mon ami, a répondu Trois-cafés très à l’aise. Les titres de noblesse ne peuvent intéresser que ceux qui en portent. En conséquence, je doute fort que les miens puissent te passionner.

Et vlan pour le con de Cottard ! Mais l’autre a continué sur sa lancée :

— D’ailleurs, Prince, Duc, Marquis, quelle importance ? C’est l’homme qui compte, pas le titre. La vraie noblesse est dans le cœur, pas dans les armoiries. C’est ce que mon père, Dieu ait son âme, m’a appris. Je ne répondrai donc pas à ta question, que d’aucuns d’ailleurs pourraient trouver inconvenante.

— Hé là, hé là, doucement les basses ! Qu’est-ce que c’est que ces manières de traiter les gens, de les prendre de haut, de les tutoyer ? Qu’est-ce qui vous dit que moi aussi je ne suis pas de la haute ?

— Devine ?

Cottard n’avait pas saisi la vacherie, et il cherchait, ce con :

— Ben, je vois pas…

— Bravo, c’était la bonne réponse : tu ne vois pas. Maintenant, bonhomme, si je t’ai froissé avec mon tutoiement, je te prie de m’excuser. Il n’est pas le moins du monde une marque de mépris, car je considère que tous les hommes sont égaux, et cela, devant moi comme devant Dieu. Il s’agit bien plutôt d’une forme de politesse. C’est par politesse que je vouvoie les femmes, les étrangers et les membres de la noblesse. C’est comme cela que j’ai été élevé. C’est pour les mêmes raisons que je dis tu à Dieu et aux hommes du peuple et, comme disait Prévert à Barbara, je dis tu à tous ceux que j’aime, même si je ne mes connais pas. Tu vois que tu es en bonne compagnie.

— Mouais, bon, d’accord. M’embrouille pas, hein ! Mais alors, comment on doit t’appeler, alors, si on sait pas le rang ? Monsieur ?

Monsieur ira très bien. Ou alors Stanislav.

— Stanislas ?

— Non, Stanislav, avec un V. Mon père aimait beaucoup la grande et sainte Russie. Que Dieu la protège !

— Bon ! OK pour Stanislav avec un v. Est-ce qu’on peut savoir ce que tu fais dans la vie ?

— Dis-moi, mon ami. On va vite en besogne par ici ! On ne s’embarrasse pas de préliminaires. Tout de suite, c’est « et comment tu t’appelles, et qu’est-ce que tu fais comme métier, et où habites-tu ?… ». Je pourrais te dire que cela ne te regarde pas, pourtant je ne le dirai pas. A la place, je te dirai que, si j’accepte que tu m’appelles par mon prénom chrétien, j’ai du mal à accepter ton tutoiement. J’aime ton mépris républicain des barrières sociales, j’apprécie ton abrupte franchise qui préside aux camaraderies naissantes et qui forge les belles amitiés, mais il y a des limites.

— Alors ?

— Alors, tu continues à m’appeler Stanislav et tu me dis Vous ! C’est tout.

— Non, je voulais dire : Alors, qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

— Des affaires.

— Voyez-vous ça… Et quel genre d’affaires ? On peut savoir ?

— Des affaires… des affaires de toutes sortes, mais essentiellement des affaires confidentielles. Tu comprendras certainement que je ne puisse en dire davantage. Mais assez parlé de moi. Parlons de toi à présent si tu veux bien. Que fais-tu dans la vie, mon ami ?

J’ai vu Cottard se rengorger en déclarant, faussement modeste :

— Je suis Contrôleur Général Adjoint des Poids et Mesures à la Mairie de Paris.

— Fichtre ! dit Trois-cafés d’un ton admiratif. Contrôleur Général ! Ça n’est pas rien, ça !

Là, il faut que j’ouvre encore une parenthèse. Il en a plein la bouche, Cottard, de son « Contrôleur Général adjoint des Poids et Mesures ». C’est vrai que ça ronfle bien comme titre. Mais moi, je sais ce qu’il y a derrière. Et derrière, y a rien ! Rien, je vous dis, ou pas grand-chose ! Je le sais, parce qu’un jour qu’il avait un peu bu, Cottard m’en avait raconté pas mal et ça m’avait mis la puce à l’oreille, vous comprenez. Alors après, j’avais cherché sur internet et puis aussi, j’avais pu discuter avec Toussaint, le petit-neveu à Madame Françoise, qui m’en avait appris encore un peu plus. Parce que Toussaint, il travaille dans la même maison : il est responsable de l’abri à vélo de la Marie, alors il sait des choses ; c’est pour ça. Il est marrant Toussaint, il dit tout le temps qu’il faudrait… Bon, c’est pas important. On s’en fiche. Mais après ça, je savais tout sur le boulot de Cottard ! J’explique : c’est vrai que Cottard est Contrôleur Général adjoint des Poids et Mesures. Vous vous y attendiez pas, à celle-là, pas vrai ? Vous pensiez qu’il se vantait. Eh ben non ! Cottard, là-dessus, il raconte pas de blague. Sérieux ! C’est pas tout neuf, le Service des Poids et Mesures de la Ville de Paris. Il a été créé en 1799 par Napoléon Bonaparte. Mais ce qui devient marrant, c’est quand on apprend, petit a, que le personnel du Service des Poids et Mesures de la Ville de Paris a été réduit à deux personnes, un Contrôleur Général et un Contrôleur Général adjoint, par le Gouvernement du Général De Gaulle en 1945, et petit b, que le Service a été supprimé en 1952 par le Gouvernement Pinay. Jusque-là, y a rien d’extraordinaire, vous me direz. Peut-être, mais le pas banal, c’est que le poste de Contrôleur Général de Poids et Mesures et celui de son adjoint n’ont jamais été supprimés ! Et depuis 52, Cottard est le troisième à occuper le poste de Contrôleur Général adjoint dans un service qui n’existe pas. Le dernier Contrôleur Général en titre a fini par mourir à la tâche il y a cinq ans. Il n’a jamais été remplacé. Ce qui fait qu’aujourd’hui Cottard a pour fonction d’être l’adjoint d’un Contrôleur Général complètement défunt dans un service qui n’a pas d’autre employé que lui-même et qui d’ailleurs n’existe plus depuis cinquante ans. Vous voyez d’ici la charge de travail ! C’est pour ça que Cottard arrive à son bureau — parce qu’il a quand même un bureau à la mairie, avec un téléphone, une plante verte et même un ordinateur ! — en même temps que tout le monde, vers neuf heures et demi dix heures et qu’il en repart vingt minutes plus tard en laissant sa veste ou son manteau sur son fauteuil pour qu’on croie qu’il est au WC ou en réunion. En dix minutes il est chez Georges pour s’installer à sa table habituelle — quand il me prend pas la mienne — et regarder BFM-TV en continu. Il dit qu’il TV-travaille. En général, vers trois heures, il retourne à l’Hôtel de Ville parce que c’est souvent à cette heure-là qu’il y a un pot de départ ou d’arrivée. Ensuite, il rentre directement chez lui et on ne le revoie chez Georges que le lendemain même heure.

Valait le coup, la parenthèse, pas vrai ? Vous saviez pas ça, hein !

On en était où, déjà ? Ah oui :

— Fichtre ! Contrôleur Général ! Ça n’est pas rien, ça !

— Ça, vous pouvez le dire, Monsieur Stanislav.

— J’en suis tout à fait conscient. Juste une remarque en passant, mon ami : Monsieur tout seul ou Stanislav tout seul iront très bien. Parce que je trouve que Monsieur Stanislav ça fait un peu interlope. Mais à propos, comment t’appelles-tu donc, que je puisse t’appeler autrement que « Mon ami » ?

— Cottard. Mais vous pouvez m’appeler Jules.

— Va pour Jules ! Dis-donc, Jules, ça ne doit pas être facile de contrôler tous les poids et les mesures de notre bonne ville de Paris ? C’est certainement une tâche immense !

— Oh ! Vous savez, répond Cottard avec modestie (et pour cause), c’est un coup à prendre. Avec l’expérience, ça devient plus facile…

— Eh, oui, Jules, avec l’expérience, tout devient facile. Mais j’y pense ! Tu travailles avec Madame Hidalgo ! Tu la connais ?

À mon avis, Hidalgo, Cottard avait dû la voir le jour de son premier sacre, en 14. Mais depuis…

— Sais-tu que je la connais aussi ? s’est enthousiasmé Trois-cafés. Mon Dieu ! Quelle incroyable coïncidence ! Anne est une vieille amie ! Quelle femme extraordinaire ! Ah ! Le monde est bien petit, quand même : j’entre dans un café pour la première fois de ma vie, j’y rencontre des gens charmants mais inconnus de moi et paf, il se trouve que nous avons des amis communs ! Jules, il faut absolument que tu dises à Anne que nous nous connaissons, toi et moi. J’y pense, si tu as quelque chose à lui demander, une augmentation, un conseil pour ta carrière, un avancement, n’importe quoi, je peux lui en parler, si tu veux…. Tu veux ? Non, mieux que ça !  Voilà ce que je vais faire : je vais t’organiser un déjeuner surprise avec elle. Elle sera ravie. D’accord ?

— C’est-à dire que… ça fait longtemps qu’on s’est pas vus, Madame Hidalgo et moi, recule Cottard. Elle a dû m’oublier, depuis le temps. Je ne sais pas si…

— Allons, allons, mon ami ! Tu es trop modeste. Comment pourrait-on oublier Jules Cottard ? Allez, c’est dit, j’organise un déjeuner ! Donne-moi ton jour…

Je voyais la panique s’installer chez Cottard. J’étais sûr que la dernière chose qu’il voulait, c’était déjeuner avec sa patronne… des fois qu’elle s’intéresse au Service Fantôme des Poids et Mesures !

— Ben… C’est à dire que je suis très occupé en ce moment… et puis j’ai pas mon agenda… et puis je pars bientôt en vacances…

Il était pas très bon dans son exercice de rétropédalage, le Cottard. Il était même très mauvais. C’était clair comme le jour qu’il voulait surtout pas rencontrer la Maire ! Mais Trois-cafés insistait. On aurait dit qu’il se rendait compte de rien.

— Bon, écoute, Jules. J’ai l’intention de repasser ici demain à peu près à la même heure. Si tu pouvais y être aussi avec ton agenda, on pourrait s’organiser. D’accord, Jules ?

— Bon… ben… d’accord, Stanislas.

— Stanislav, s’il te plaît. Stanislav !

Cottard était sauvé. Il suffisait que le lendemain, il vienne pas chez Georges . Mais c’était trop dur, il est venu. Quel con, ce Cottard !

Mais je raconte trop vite, là ! Faut que je fasse attention, je raconte toujours trop vite. Pour le moment, si on était pas encore demain, il commençait à être midi moins juste d’aujourd’hui. Ça serait bientôt l’heure de passer à table. Parce que tous les jours ou presque, Dumoulot, Madame Françoise et moi, on déjeune chez Georges. Pas ensemble, hein ! Dumoulot et moi à la même table et Madame Françoise, à la sienne, sous la photo du Puy de Dôme. C’est pas qu’on veuille pas d’une femme avec nous quand on mange. Non, on a même essayé, tous les trois, un temps, au début. Mais un jour, Madame Françoise a pris son couvert et elle est allée s’installer à la table du coin, là-bas. Pas un mot d’explication, rien ! Peut-être qu’on l’avait choquée ? Un truc qu’on aurait dit, une blague un peu raide, on sait pas. Et on saura jamais, parce qu’elle est jamais revenue déjeuner avec nous, Madame Françoise, et que nous, on n’ose pas lui demander pourquoi. Et d’ailleurs, on s’en fout un peu. Et depuis, elle déjeune toute seule en faisant des mots fléchés ou des Sudokus ou des trucs comme ça. Et Dumoulot et moi, on s’est aperçu que c’était pas plus mal, qu’on pouvait discuter de choses qu’on pouvait pas avant, par exemple parler femmes, faire des blagues sur les belles-mères et tout. Quand on est qu’entre hommes, qu’est-ce que vous voulez, on est mieux pour causer, c’est connu.

Bon ! Mais ça, c’est pas important, on s’en fiche.

Cottard, lui, il déjeune jamais là. À midi moins dix pile, il décarre de chez Georges et il file tout droit à la cantine de la Mairie. Il dit qu’il faut qu’il y soit à l’ouverture, midi précises, parce qu’avant, c’est pas ouvert et qu’après, y a moins de choix. Il dit aussi que c’est pas bon, mais qu’il y va quand même parce qu’il y a droit. Et que quand on y a droit, on y a droit.

Quand Cottard sort du bistrot pour aller déjeuner, ça rappelle à Georges qu’il est moins dix et ça lui donne le signal pour activer le Sénégalais qu’est dans la cuisine. Le Sénégalais, il arrive le matin à six heures et il repart le soir à la fermeture à neuf heures. Entre temps, il sort pas de sa cambuse, on le voit jamais, on l’a jamais vu, on sait même pas si c’est le même Sénégalais tous les jours. D’ailleurs on sait pas non plus s’il est vraiment sénégalais. C’est Georges qui l’appelle « mon Sénégalais », alors nous, on le croit sur parole.

Bon, ça aussi, on s’en fiche. C’est pas le sujet.

Le sujet, c’est que, quand Dumoulot et moi on s’est assis à ma table, eh bien Trois-cafés aussi ! Je veux dire qu’il a tiré une chaise en disant « Vous permettez, Messieurs ? » et qu’aussi sec, il s’est assis à côté de Dumoulot. Dumoulot, il a rien osé dire, mais moi, si !

— Mais comment donc, cher Stanislav ! que j’ai dit comme si je parlais à mon assiette. Faites comme si vous étiez pas chez vous !

Le double-sens était clair, quand même, non ? N’importe qui aurait compris qu’il était pas forcément le bienvenu. Mais pas lui. Ou alors, il s’en foutait.

— Je vous remercie de votre hospitalité, mes amis. Et puisque vous m’invitez à votre table, pourrais-je connaître vos noms ?

Moi, j’aurais pas répondu. J’aurais fait celui qu’a pas entendu. Mais Dumoulot m’a pas laissé le temps de pas répondre. Tout de suite, l’air franc et plein de bonne volonté, il a dit :

— Lui, c’est Ratinet et moi, c’est Dumoulot. Gérard Dumoulot.

Quel besoin il avait de répondre à ce type, comme ça, comme si on avait gardé les vaches ensemble ? Bien sûr que c’était pour être gentil, bien sûr que c’était pour pas lui faire de peine, mais qu’est-ce qu’on en avait à faire de pas vexer Trois-cafés ? Il est gentil, Dumoulot, mais c’est vrai qu’il est trop gentil. Au passage, j’avais quand même appris qu’il s’appelait Gérard.

— Parfait, parfait, Messieurs ! qu’il a dit, Trois-cafés, en se frottant les mains. Et qu’est-ce qu’on mange de bon, par ici ?

Moi, un peu pour montrer que j’existais, un peu pour pas être totalement désagréable mais un peu aussi pour lui faire comprendre que j’étais pas complètement d’accord pour qu’il mange avec nous, j’ai répondu sans le regarder :

— C’est écrit là, sur l’ardoise qu’est sous la télé. De toute façon, y a pas autre chose !

— Voyons, voyons, qu’il a continué. Œuf-mayo, merlan frit et baba au rhum ! Mon Dieu ! Tout ce que j’aime !

Et, en se tournant vers la cuisine, il a clamé joyeusement :

— Eh bien Georges, je ne vais pas te compliquer la vie : pour moi, ce sera la même chose que mes deux amis ! Œuf-mayonnaise, merlan frit et baba au rhum !

De toute façon, y avait rien d’autre ! Je lui avais bien dit, pourtant ! Là, je me suis encore demandé s’il continuait pas à se foutre de notre gueule, par hasard. Mais brusquement, il s’est tourné vers Dumoulot et, l’air intéressé, il lui a demandé :

— Dis-moi, Gérard, Dumoulot, c’est Dumoulot ou du Moulot ?

A SUIVRE
(L’épisode suivant, le treizième, paraitra dans deux jours.) 

Une réflexion sur « Trois cafés (de 1 à 12) »

  1. Finalement, ce n’est pas plus mal, d’une seule traite !
    Passionnant. Bravo pour le maintien du langage du narrateur tout au long des douze mille mots. On croirait que c’est ton vrai fond. Parisien plus que Champdefayais, d’ailleurs. Un peu Gabin mâtiné de Titi ! On attend l’arrivée du baba au rhum après une longue et passionnante conversation !

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