(…) — Des affaires… des affaires de toutes sortes, mais essentiellement des affaires confidentielles. Tu comprendras certainement sûrement que je ne puisse en dire davantage. Mais assez parlé de moi. Parlons de toi à présent si tu veux bien. Que fais-tu dans la vie, mon ami ?
Je vois Cottard qui se rengorge immédiatement et déclare, faussement modeste
— Je suis Contrôleur Général Adjoint des Poids et Mesures à la Mairie de Paris.
— Fichtre ! dit Trois-cafés d’un ton admiratif. Contrôleur Général ! Ça n’est pas rien, ça !
Là, faut encore que j’ouvre une parenthèse. Il en a plein la bouche, Cottard, de son « Contrôleur Général adjoint des Poids et Mesures ». C’est vrai que ça ronfle bien comme titre. Mais moi, je sais ce qu’il y a derrière. Et derrière, y a rien ! Rien, je vous dis ! Je le sais, parce qu’un jour qu’il avait un peu bu, Cottard m’en avait raconté pas mal et ça m’avait mis la puce à l’oreille, vous comprenez. Alors après, j’avais cherché sur internet et puis aussi, j’avais pu discuter avec Toussaint, le petit-neveu à Madame Françoise, qui m’en avait appris encore un peu plus. Parce que Toussaint, il travaille dans la même maison que Cottard : il est responsable de l’abri à vélo de la Marie, alors il sait des choses ; c’est pour ça. Il est marrant Toussaint, il dit tout le temps qu’il faudrait… Bon, c’est pas important. On s’en fiche. Mais après ça, je savais tout sur le boulot de Cottard ! J’explique : c’est vrai que Cottard est Contrôleur Général adjoint des Poids et Mesures. Vous vous y attendiez pas, à celle-là, pas vrai ? Vous pensiez qu’il se vantait. Eh ben non ! Cottard, là-dessus, il raconte pas de blague. Sérieux ! C’est pas tout neuf, le Service des Poids et Mesures de la Ville de Paris. Il a été créé en 1799 par Napoléon Bonaparte. Mais ce qui devient marrant, c’est quand on apprend, petit a, que le personnel du Service des Poids et Mesures de la Ville de Paris a été réduit à deux personnes, un Contrôleur Général et un Contrôleur Général adjoint, par le Gouvernement de De Gaulle en 45, et petit b, que le Service a été supprimé en 52 par le Gouvernement Pinay. Jusque-là, y a rien d’extraordinaire, vous me direz. Peut-être, mais le pas banal, c’est que le poste de Contrôleur Général de Poids et Mesures et celui de son adjoint n’ont jamais été supprimés ! Et depuis 52, Cottard est le troisième à occuper le poste de Contrôleur Général adjoint dans un service qui n’existe pas. Le dernier Contrôleur Général en titre a fini par mourir à la tâche il y a cinq ans. Il n’a jamais été remplacé. Ce qui fait qu’aujourd’hui Cottard a pour fonction d’être l’adjoint d’un Contrôleur Général complètement défunt dans un service qui n’a pas d’autre employé que lui-même et qui d’ailleurs n’existe plus depuis cinquante ans. Vous voyez d’ici la charge de travail ! C’est pour ça que Cottard arrive à son bureau — parce qu’il a quand même un bureau à la mairie, avec un téléphone, une plante verte et même un ordinateur ! — en même temps que tout le monde, vers neuf heures et demi dix heures et qu’il en repart vingt minutes plus tard en laissant sa veste ou son manteau sur son fauteuil pour qu’on croie qu’il est au WC ou en réunion. En dix minutes il est chez Georges pour s’installer à sa table habituelle — quand il me prend pas la mienne — et regarder BFM-TV en continu. Il dit qu’il TV-travaille. En général, vers trois heures, il retourne à l’Hôtel de Ville parce que c’est souvent à cette heure-là qu’il y a un pot de départ ou d’arrivée. Ensuite, il rentre directement chez lui et on ne le revoie chez Georges que le lendemain même heure.
Valait le coup, la parenthèse, pas vrai ? Vous saviez pas ça, hein !
A SUIVRE
ET DEMAIN :
New York’s my home (2)