Carnet d’Écriture (9) – Incipit ? Késsesséssa ?

(…) j’ai pensé que le meilleur moyen de faire entendre l’accent dans des phrases écrites, c’était tout d’abord de planter soigneusement le décor, un décor fait de tuiles romaines, de rues étroites, de places ombragées et de terrasses de cafés sous les platanes. Pour cela j’ai pris pour modèle la petite ville de Trets. Ensuite, je me suis dit qu’il faudrait adopter certaines formes de phrases et utiliser certains mots particuliers, mais sans exagération. En dernier lieu, il devrait suffire de broder à partir d’un archétype méridional, c’est à dire une intrigue pagnolesque, un cliché reconnu et assumé.

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« Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes de la place Honoré Panisse commencent à brunir, il fait encore assez doux pour prendre le premier café du matin à la terrasse de chez Fernand. »

Tout est parti de cette phrase « Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes… » Je l’ai écrite tout de suite, en entier, tout d’un trait, facilement et, je le jure, sans avoir aucune idée de ce que pourrait être la suite de l’histoire que je venais de commencer. A tout bien considérer, il est normal qu’elle vienne facilement cette phrase, car c’est un sacré cliché. On la croirait tirée d’un article de Télérama sur le néo-bobo-tourisme en Provence profonde. Un sacré cliché, certes mais, après tout, que l’incipit d’une nouvelle-cliché soit lui-même un cliché, c’est plutôt un avantage : ça annonce la couleur : « … il fait encore assez doux pour prendre le premier café du matin à la terrasse de chez Fernand. »

Dans ce décor planté à la façon de Flaubert pour Salammbô, j’ai placé un personnage tout ce qu’il y a de plus classique chez Pagnol, un contrôleur adjoint des poids et mesures, employé municipal fier de la position sociale que lui donne sa fonction, pratiquant assidu du Pari Mutuel Urbain et, pour faire encore plus couleur locale, arbitre reconnu des parties de boules tretsoise.

(…)Alors, quand l’heure précise sonne, ils m’appellent, je replie soigneusement le journal, je le dépose ostensiblement sur le comptoir et je remets lentement la veste et le chapeau. Puis je m’avance avec solennité sous les platanes jusqu’au milieu des joueurs et je sors de ma poche l’instrument de mon office impartial : le mètre-ruban. Enfin, Joseph, qui a été Boule d’Or aux rencontres d’Aubagne de 2005, s’adresse à moi et à la cantonade :
« Môssieur le Contrôleur-Adjoint des Poids et Mesures, pouvons-nous commencer la partie ?
— Môssieur Joseph, vous pouvez ! 

Tout est simple et tranquille, et cette paisible rumeur-là vient de la ville. Mais il va bien falloir qu’il se passe quelque chose, la grosse catastrophe en puissance, annoncé par la voie enfantine du messager des dieux, Felix. Quoi de plus tragique ? Dirait-on pas du Sophocle ?

(…) À mi-chemin, au milieu de la place, je rencontrai Félix qui courait à ma rencontre. Je le pris par les épaules et le secouai un peu en lui criant :
« Mais qu’est-ce que tu as, minot, à crier comme un fada ? Y’a le feu, l’inspecteur de Paris, la grosse catastrophe, ou quoi ?
— Il a de la mitro, il a de la mitro…! Il faut…
— Qu’est-ce que ça veut dire, ça, « Il en a mis trop » ? Il a mis trop de quoi ? Et qui, d’abord ?
— Il a de la mitro, il a de la mitro! C’est terrible ! C’est M’sieur Gérard ! Il a de la mitro !

De la Mitroglycérine, un Parisien mal intégré, pas très malin et cocu par-dessus le marché, une petite blonde tendance cagole, un maire bonasse, des gendarmes dépassés… Le ressort tragique de la machine infernale était bandé ! Et à partir de là, tout comme l’aurait fait Sophocle, j’ai laissé le ressort se débander, la machine infernale se mettre en branle et le destin frapper. C’était inéluctable.

(…) Pendant que Cabanis tapait du plat de la main sur la porte métallique en criant « Gérard, Gérard, ouvre-moi ! », Félix ajoutait au chambard en hurlant « Au secours, au secours ! Ça va péter, ça va péter ! »
D’ordinaire, il suffit d’un accrochage de rien du tout pour que la place Honoré Panisse se remplisse de la moitié des habitants de la ville. Alors, vous pensez si le capharnaüm en cours allait en faire sortir, du monde !
L’attroupement qui s’était formé en haut des marches grossissait de minute en minute. A présent, il obstruait complètement la rue du Béal et commençait à déborder sur la place.(…)

Je ne vous en dirai pas davantage sur le déroulement des faits, d’une part parce que l’exercice de la paraphrase m’est pénible et, d’autre part, parce que ça pourrait me faire perdre quelques ventes. Elles ne sont déjà pas si brillantes.

Enfin, très important, je me dois de vous préciser que, pour une fois, toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. Itou pour toute similitude avec une œuvre de Pagnol, quelle qu’elle soit.

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et autres drôles d’histoires

C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres nouvelles revisitent aussi bien l’assassinat de Jules César que les jeux télévisés, les petits meurtres sans importance, l’effet papillon ou la manière d’accéder au Paradis.

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