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Le livre de l’Éthiopien (1/5)

Première diffusion le 20/11/2018

L’autre jour, j’ai pris l’autobus 38 et je suis descendu à la station Auguste Comte. Elle est équipée d’un bel abribus et près de l’abribus, il y a un banc. C’est l’un de ces bancs publics à l’ancienne, bien vert, bien solide et bien raide. Près du banc se tenait un homme, maigre, le visage triangulaire, émacié, buriné. Son âge ? Entre quarante et soixante-quinze ans, sans doute. Ses cheveux longs et blancs étaient ébouriffés par le vent qui remontait le Boulevard Saint-Michel, mais sa barbe était celle d’un homme soigné. Sa veste et son pantalon, l’une de tweed à chevrons et l’autre de lin blanc cassé, impeccables mais hors saison tous les deux, flottaient autour de sa silhouette. Ses chaussures de tennis étaient les seules pièces de ses vêtements vraiment usées. Un étranger, certainement, et pauvre de surcroit. Mais de quel pays pouvait-il être ? Alors, je me suis souvenu des ultimes portraits d’Haïlé Sélasssié, dernier empereur d’Éthiopie. La ressemblance était assez bonne. Alors va pour l’Éthiopie.

L’homme avait disposé sur le banc des piles de livres d’occasion. Beaucoup d’entre eux avaient été maltraités. Leurs formats et leurs couleurs étaient disparates et tous les sujets du monde y étaient abordés. L’homme restait silencieux, figé à côté de son banc. Je m’en approchai et jetai un œil dilettante sur les ouvrages. Le vieil Éthiopien sembla sortir de sa stupeur. Avec des gestes d’une délicatesse et d’une souplesse incroyable chez un homme de cet âge, ses mains se mirent à désigner les livres, à les survoler, les envelopper, les soulever d’un endroit pour les reposer à un autre. On aurait dit Continuer la lecture de Le livre de l’Éthiopien (1/5)

Le livre de l’Éthiopien – 2

Il n’y a pas si longtemps, je vous ai raconté comment le Livre de l’Éthiopien m’était tombé entre les mains. Si vous avez raté cet épisode essentiel de ma vie intellectuelle, vous pouvez toujours CLIQUER ICI pour le retrouver. A cette occasion je vous avais parlé de Rutebeuf, ce poète oublié de tous sauf de Léo Ferré. Aujourd’hui, j’aimerais vous parler de du Bellay.

A l’école, je n’aimais pas du Bellay. Je l’avais toujours considéré comme un raseur de première, alors que Ronsard, non. Pourtant, chez les célèbres duettistes Lagarde et Michard, Ronsard et du Bellay étaient toujours associés, comme Bouvard à Pécuchet et Roux à Combaluzier. Mais le « Mignonne, allons voir si la rose..; » de Ronsard avait, par son côté dragueur coquin, quelque chose de plaisant pour les adolescents rigolards et frustrés que nous étions, alors que le « Heureux qui comme Ulysse… «  qui commençait par deux références mythologiques brumeuses ne faisait rien pour m’attirer… Et puis, on n’avait pas idée de tirer une pareille tête d’enterrement en plus de s’appeler Joachim !

Un jour, en feuilletant le Livre de l’Éthiopien, je tombai inévitablement sur le très fameux sonnet « Heureux qui… » que je sautai aussitôt pour retomber sur un autre, « Au retour d’Italie ». Ecrit à son retour de Rome où du Bellay était parti en poste à la cour pontificale, poème inconnu, de moi tout au moins, je le trouvai bien plus beau que l’Ulysse.

Dans la succession des infinitifs — Marcher…, balancer…, entremesler…, discourir…, etc.. —, j’ai vu une très belle façon, que je croyais moderne uniquement, d’exprimer l’affectation d’une attitude pour cacher le véritable état d’esprit de l’auteur, ici, la déception. Déçu par Rome, par les Romains, par les diplomates et par la cour auprès du Pape, du Bellay était rentré en France mal monté, mal sain, mal vestu, ruiné. D’où ce triste et beau sonnet désabusé.

Joachim du Bellay (1522-1560)

AU RETOUR D’ITALIE
Sonnet

Marcher d’un grave pas et d’un grave sourci,
Et d’un grave souris à chacun faire feste,
Balancer tous ses mots, répondre de la teste,
Avec un messer no, ou bien un messer si ;
 
Entremesler souvent un petit va cosi,
Et d’un, son serviteur, contrefaire l’honneste ;
Et, comme si l’on eust part à la conqueste,
Discourir sur Florence et sur Naples aussi ;
 
Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence ;
 
Voilà de cette cour la plus grande vertu,
Dont souvent, mal monté, mal sain et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.

N.B. : si par hasard vous vouiez relire le « Mignonne allons voir » et le « Heureux qui comme », remontez dans le texte et cliquez sur les titres en rouge.

ET DEMAIN, UNE LETTRE DE GUSTAVE