Archives de catégorie : Textes

Le Cujas (62)

Chapitre 9 – Mattias Engen
Neuvième partie

Un jour, il est même monté à l’appartement et il a menacé Antoinette de dénoncer son trafic à la police, tout ça devant les clients en train de diner. Ça ne lui a pas plu du tout à l’Auvergnate. Ça pouvait nuire à son commerce et en plus elle risquait gros s’il la dénonçait vraiment. Elle voulait savoir si je pouvais faire quelque chose ? Ben, évidemment que je pouvais faire quelque chose ! J’ai juste envoyé Sammy demander gentiment à l’artisan d’arrêter ses conneries. Et Sammy, quand il demandait gentiment, c’était ça qui fichait la frousse aux gens. A partir de là, Marteau est resté tranquille dans son atelier, bien content qu’on n’y fiche pas le feu.

Alors, ça vous change la couleur du tableau, pas vrai ?

Vous savez, Dashiell, les gens adorent parler d’eux mais ils ne disent jamais, jamais  la vérité vraie. Ils racontent ce qu’ils ont envie que vous croyiez d’eux. C’est humain, mais faut le savoir. Marteau, il ne tenait pas à ce que vous sachiez qu’il s’était fait virer comme un malpropre du lit d’Antoinette. Il préférait faire le fier, le mystérieux, le genre « ça me regarde », l’homme d’honneur plutôt que le cocu prêt à aller se plaindre à la police. Pareil pour Antoinette : elle vous a joué les veuves méritantes alors qu’elle s’envoyait en l’air avec Continuer la lecture de Le Cujas (62)

New York, où sont les vieux ?

Voici un texte écrit et publié il y a presque six ans, avant la COVID-19 bien sûr .
J’y ai ajouté quelques illustrations. New-York, où sont les vieux ? Bonne question.

Et  les neiges d’antan ?

Au cœur de SoHo, entre Houston et Canal Street, Broadway n’est plus qu’un grand marché aux vêtements où les magasins de luxe côtoient les boutiques ordinaires. La foule est partout, et aussi le bruit, la circulation, les travaux, les sirènes, les roulottes à hot-dogs et les panaches de vapeur qui montent des cheminées rouges et blanches plantées dans la chaussée.

En bordure Est de ce quartier, le Bowery rassemble d’étranges magasins de matériels d’occasion pour pizzerias, restaurants chinois, grecs, turcs, et autres exotiques. Les machines en inox usagé voisinent avec des petits personnages bedonnants en plâtre peint de couleurs vives qui présentent des menus vides d’un air jovial et des petits cochons souriants vautrés dans des plats garnis de fausses tomates.

Lafayette Street est différente. Située entre Broadway et le Bowery, au milieu des Continuer la lecture de New York, où sont les vieux ?

Le Cujas (61)

Chapitre 9 – Mattias Engen
Huitième partie

Monsieur Stiller, je voulais vous dire : faut pas m’en vouloir pour tout à l’heure. Quelquefois, c’est ma façon de parler, vous savez, ma façon d’avant. J’ai du mal à m’en débarrasser et de temps en temps, ça remonte à la surface. Il y a même des fois où ça m’a fait du tort dans mes affaires. Bon, parfois, je suis un peu brusque, mais au fond, je suis un bon type. Je ne demande qu’à m’entendre avec vous. Vous savez ? Même que je pourrais mettre un peu d’argent dans votre bouquin ! Pourquoi pas ? Je veux dire, si c’est bien un bouquin que vous écrivez. Ça pourrait même être une bonne affaire, l’édition, on ne sait jamais. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Oui, pourquoi pas ? Et puis de toute façon, vous aurez besoin d’aide pour l’édition française. J’ai de très bons amis dans ce monde-là, vous savez. Je pourrais vous donner un sérieux coup de pouce. Pensez-y quand vous en serez là. Je suis sûr que votre roman, là, il fera un tabac. En tout cas, moi, ça me plairait bien de lire un roman avec des gens que je connais dedans.

Mais bien sûr que je vais vous les rendre vos notes, sans ça, comment vous pourriez l’écrire, votre bouquin. A propos, dites, c’est pas vraiment Continuer la lecture de Le Cujas (61)

Le Cujas (60)

Chapitre 9 – Mattias Engen
Septième partie

C’est beau, non ? Il n’y a jamais personne, ici. Ça tourne pratiquement sans surveillance. Je me suis fait faire une clé. J’y viens de temps en temps pour me changer les idées. Je reste là à réfléchir. Cette impression de puissance que dégagent ces roues qui tournent sans arrêt, jour et nuit, toute l’année, moi, ça me fascine. Et vous, Monsieur Stiller, qu’est-ce que ça vous fait ?

Bon, dites-moi, vous avez réfléchi depuis tout à l’heure ? Vous voulez bien me les prêter, vos notes ? Parce que moi, hein, je vous l’ai quand même passé, le Journal de Sammy. Je suis même prêt à vous en laisser une copie. Et puis, je sais pas si ça vous a intéressé, mais je vous ai aussi pas mal raconté ma vie, quand même. Alors, ça serait chic de votre part de me laisser lire ce que vous avez écrit, non ? D’accord ?

Ah, bravo Stiller ! Vous avez fait la bonne réponse. J’aime mieux ça. C’est le genre de truc qui permet de se sentir en confiance, pas vrai ?  Mais, ça sera pas la peine de me les prêter, vos petits papiers. Je les ai déjà, je les ai depuis hier soir.

Vous ne souvenez pas ? Quand on est arrivé ici, j’ai passé un coup de fil. C’était pour dire à un de mes bonshommes que la voie était libre et qu’il pouvait aller fouiller tranquillement votre chambre d’hôtel pour me trouver vos notes. C’est ce qu’il a fait. Il a bien failli ne pas Continuer la lecture de Le Cujas (60)

Le Cujas (59)

Chapitre 9 – Mattias Engen
Sixième partie

Bon, c’est pas tout, mais vous devez avoir faim, non ? On fera pas le tour du parc, alors ! De toute façon, avec cette neige… Tenez, en passant, jetez quand même un œil sur le jardin de derrière : c’est joli, cette pelouse couverte de neige, vous ne trouvez pas ?  Là, c’est le trou que je fais faire pour la piscine, et derrière là-bas, ce sera le tennis. Tout ça devrait être fini avant le printemps, mais avec les ouvriers, vous savez, on n’est jamais sûr… Bon, allez, à table.

*

Vous aimez les vins français, Monsieur Stiller ? Il parait que c’est ce qu’on fait de mieux. Celui-ci, c’est un Saint-Estèphe 1939. On dit que c’est une très bonne année. Moi, je n’en sais rien, je n’aime pas le vin. Je préfère la bière et les alcools forts, le cognac, le scotch et l’aquavit par exemple. Mais j’ai une cave remplie de grands crus pour les invités. Alors, comment vous le trouvez ?

Ah oui, c’est vrai ! On en était resté à Copenhague au début de la guerre, en août 14. Pour nous, pendant quatre ans, ça a été une sacrée époque. Presque toute l’Europe était en guerre sauf le Nord : la Suède, la Norvège, le Danemark et même les Pays-Bas étaient neutres. Alors, vous pensez si le commerce marchait bien, et quand Continuer la lecture de Le Cujas (59)

Le Cujas (58)

Chapitre 9 – Mattias Engen
Cinquième partie

Pourquoi, vous n’êtes pas bien ici, Monsieur Stiller ? Bon, écoutez, voilà ce que je vous propose : je vous confie une copie du journal de Sammy, vous lisez ça tranquillement demain matin et on en parle quand je reviens. Ne vous en faites pas, je serai là pour l’apéritif. Ça marche ? Allez, ne faites pas cette tête ! Je vais vous montrer votre chambre. Sølvi a dû y mettre tout ce qu’il faut, rasoir, pyjama, dentifrice, tout ce qu’il faut. Vous voulez votre petit déjeuner à quelle heure ? Oh, et puis, vous n’aurez qu’à sonner.
Entrez ! Elle vous plait, la chambre ? Pas mal, hein ! Allez ! Bonne nuit, kamrat ! A demain.

*

Ah, bonjour, Stiller ! Bien dormi ? Alors, vous l’avez lu, ce journal ? Incroyable, non ?  Vous vous rendez compte d’à travers quoi il est passé, le petit Sam ? Il a survécu un an à Treblinka, il a traversé à pied la moitié de la Pologne occupée, il a vécu neuf mois planqué comme un rat dans une cave, il a failli se faire fusiller par les Russes, il s’est fait enrôler de force dans l’Armée Rouge, il s’est battu contre les Boches en Crimée, et puis les Russes l’ont refichu dans un camp et puis quasiment comme esclave dans une mine de charbon pendant deux ans !

Ça, il ne l’a pas écrit, mais je vous le raconterai plus tard. Pour le moment, j’aimerais qu’on parle de ce Continuer la lecture de Le Cujas (58)

Un cœur en hiver – Critique aisée n°213

Critique aisée n°213

Un cœur en hiver
Claude Sautet – 1992
Emmanuelle Béart, Daniel Auteuil, André Dussolier

Il y a quelques temps, je vous avais donné mes impressions de César et Rosalie. Aujourd’hui, je voudrais vous parler un peu d’Un cœur en hiver et tout d’abord souligner les points communs et les différences qui me sont apparus entre ces deux films.

Les points communs
Premièrement, ils sont tous les deux de Claude Sautet. Deuxièmement, je les avais vus tous les deux à leur sortie. Troisièmement, je les ai tous les deux revus très récemment sur Netflix.

Les différences
Tout d’abord, ils sont sortis en salle à vingt ans de distance. Ensuite, on ne retrouve dans Un cœur… aucun des acteurs de César…. Enfin, les caractères des personnages, leurs professions, leurs milieux culturels sont différents. Dans Un cœur… , plus de capitaine d’industrie un peu ordinaire, plus de femme hésitante, plus de groupes de copains au Continuer la lecture de Un cœur en hiver – Critique aisée n°213

Rendez-vous à cinq heures : le lotus bleu

La page de 16h47 est ouverte…

Le Lotus Bleu

L’importance des aventures de Tintin que je lisais et relisais sans arrêt pendant mon enfance me semble sous estimée. Je suis convaincu qu’elles m’ont, et nous ont, donné le goût, non seulement des voyages, mais aussi de l’Histoire. Certains n’y ont vu que racisme et colonialisme inacceptables. Je n’ai jamais eu ce sentiment. Non, au contraire, Tintin et Milou m’ont révélé des pays différents du mien. Ils m’ont donné l’envie de connaître les raisons de la guerre sino-japonaise, de visiter les tombeaux égyptiens et de savoir où se situait la Syldavie d’Ottokar. J’y ai découvert aussi les terribles révoltes en Amérique du Sud, l’aventure spatiale, le trafic Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures : le lotus bleu

Le Cujas (57)

Chapitre 9 – Mattias Engen
Quatrième partie

Vous savez, Stiller, depuis, j’ai pas mal réussi, j’ai gagné beaucoup d’argent, je peux avoir tout ce que je veux, des maisons, des voitures, des tas de femmes plus belles que Maja, mais je vais vous dire, kamrat, je crois bien qu’Oslo, ça a été la plus belle période de ma vie…
Qu’est-ce que vous diriez d’un bon vieux scotch maintenant ? Ça fera passer la langouste, vous verrez…

 

Après ? Eh ben après, les choses ont commencé à mal tourner…

Un soir, Maja m’a dit tout d’un trait qu’elle avait rencontré un homme et qu’il l’emmenait au Danemark, qu’il était veuf et qu’il avait quarante ans. Il avait un hôtel à Copenhague et il lui demandait de faire sa vie avec lui. Elle avait vécu trois belles années avec moi, mais il était temps qu’elle pense à son avenir parce que je n’étais quand même qu’un gosse. Moi, je tombais des nues, je pleurais que c’était pas possible, je criais que c’était une salope, je hurlais que j’allais les tuer tous les deux. Et puis je me Continuer la lecture de Le Cujas (57)

Le Cujas (56)

Chapitre 9 – Mattias Engen
Troisième partie

Alors, j’ai coupé les ficelles et j’ai commencé à lire pendant que Sammy se goinfrait son cassoulet. A un moment, il s’est endormi, la tête posée sur la table à côté de son assiette, les bras pendant de chaque côté de sa chaise. On aurait dit un gosse qui n’en peut plus. C’était tout attendrissant. Alors je l’ai porté sur le canapé du salon et je l’ai installé du mieux que j’ai pu, oreiller, couverture. L’était pas bien lourd, le Sammy. Déjà qu’avant, c’était plutôt un poids plume, maintenant, il pourrait même pas boxer dans les poids mouche.
J’ai lu toute le reste de la nuit. Eh bien, croyez-moi si vous voulez, Stiller, mais y a des moments où j’ai bien cru chialer. Bon, on arrive. On en reparlera plus tard.

Entrez donc, Monsieur Stiller, entrez chez moi… Bonsoir Sølvi. Il fait un sacré temps dehors, tu as vu ? Tu as allumé le feu dans le petit salon ? Parfait. Débarrasse donc monsieur Stiller de son manteau et installe-le devant la cheminée. Bon, Stiller, je vais vous laisser une minute, le temps de passer un coup de fil. Je vous ferai visiter tout à l’heure. Pour le moment Jožko va vous servir un verre. Il vous tiendra compagnie jusqu’à ce que je revienne. T’as compris, Jožko ? J’en ai pas pour longtemps.

*

Ah ! Ben, vous voyez, ça n’a pas été long. Bon, Jožko, sois gentil, va mettre la voiture au garage. Vas-y maintenant ; je voudrais pas qu’elle soit couverte de neige demain matin. Merci kamrat !

Vous ne vous êtes pas trop ennuyé avec Jožko ? C’est un brave type, vous savez… un sacré chauffeur et un mec de confiance, mais c’est vrai qu’en dehors des courses, il n’a pas beaucoup de conversation. Les courses, je présume que ça ne doit pas être votre truc, non ?

Bon, je vous ai apporté le journal de Sammy. Ça, c’est l’original : une vingtaine de petits cahiers crasseux, délavés, déchirés, chiffonnés, presque illisibles. Faut dire qu’il les a trainés partout pendant six ans. Un vrai miracle qu’il en ait pas perdu un seul ou que les Boches ou les Russes lui ai pas piqués, mais ils sont tous là. Je les ai fait taper à la machine par une amie pendant que Sammy était ici, avant que je l’envoie à Cannes. Comme ça, quand elle n’arrivait pas à lire, elle pouvait lui demander ce qu’il avait écrit. Et ça, c’est ce que ça a donné : trente-trois pages dactylo… trente-trois seulement… six années de camps et de cavale. Ça parait pas grand chose, hein ? Mais vous verrez, Stiller, ça va vous prendre aux tripes ! Moi en tout cas, c’est ce que ça m’a fait : ça m’a pris aux tripes. J’aurais jamais cru qu’un petit voyou comme lui aurait pu se sortir de tout ça, hein ? C’est qu’il en a bavé, le pauvre. Finalement, il est sacrément costaud, le petit juif !

Bon, vous verrez ça tout à l’heure. Pour le moment, on va passer à table. Vous venez ?

Ah, non ! Il est bien trop tard pour rentrer à Paris. Il y a au moins trente centimètres de neige sur la route. On ne passerait jamais. Non, le plus sage c’est que vous couchiez ici cette nuit. Je vous reconduirai moi-même à Paris demain matin. De toute façon, faut que je fasse une petite visite à La Marquise. Pour ce soir, on finit notre verre et on passe à table, d’accord ?

Écoutez Stiller, je vous dis qu’à cette heure, on ne passera pas la colline de Nanterre. Alors vous avez le choix, kamrat : vous restez ici bien confortablement pour la nuit ou vous rentrez à pied : huit kilomètres jusqu’à la porte Maillot. Là, avec un peu de chance, vous trouverez peut-être un taxi qui voudra bien vous prendre. Moi en tout cas, je ne sors pas ma voiture dans cette tempête. Alors ? Vous restez diner ou vous voulez votre manteau ?

Eh ben voilà ! Ça nous donnera une occasion de nous connaitre un peu mieux. Et puis, vous allez voir, Sølvi est une cuisinière exceptionnelle. Sa spécialité, c’est la langouste à l’aquavit et à la confiture d’airelles. Vous m’en direz des nouvelles. J’ai fait venir Sølvi de Narvik. Elle est norvégienne, comme les langoustes… et comme moi…

Ah oui ? Vous ne saviez pas ? Je suis Norvégien. Enfin… disons que j’étais Norvégien. Aujourd’hui je suis Français, mais je suis né en Norvège. Près de Narvik, justement. Comme patelin, on fait pas beaucoup plus au Nord ni beaucoup plus tarte ! Tu parles d’un joli port de pêche ! Enfin…

Donc, je suis Norvégien, et on m’appelle le Suédois. C’est marrant, non ? Je vous raconterai pourquoi tout à l’heure si vous voulez, mais avant, on va diner.

Sølvi ! Tu peux commencer à servir, on arrive !

*

Vous voyez ce que je voulais dire, Monsieur Stiller ? La langouste à la Narvik, c’est surprenant, non ?

Eh bien, vous le direz à Sølvi, ça lui fera plaisir. Vous voyez qu’en Norvège, y a pas que du saumon.

Oui, à propos, vous vouliez savoir pourquoi on m’appelle le Suédois et pas le Norvégien par exemple. Pas vrai ? Eh ben voilà. Je suis né à Narvik. Mon père était mineur. A Narvik, on est mineur ou pêcheur, y a pas le choix. On vit dans la crasse et la chaleur du fond ou dans le froid et l’humidité des chalutiers. Et moi, je voulais ni l’un ni l’autre. Alors, quand j’ai eu quatorze ans, j’ai quitté la baraque. Je me suis planqué dans un camion entre deux caisses de poissons. J’ai failli crever de froid pendant deux jours, mais quand le camion s’est arrêté et que j’ai soulevé la bâche, tout de suite je me suis dit que ça avait valu le coup. J’étais en plein milieu des halles d’Oslo, il faisait un temps splendide, presque tiède. Je me suis laissé réchauffer au soleil pendant une heure, un vrai bonheur. Et puis après, je suis parti au hasard dans les halles. Il y avait du monde partout, ça gueulait, ça chantait, ça rigolait…  Le bruit, la foule, la faim, j’en étais tout étourdi. Sur les étals, il y avait plein de nourritures incroyables, de la viande, des légumes, des fruits surtout, des fruits… Au passage j’ai piqué deux bananes. Vous vous rendez compte que j’avais jamais vu de banane ? Je savais pas ce que c’était. Au début, je savais même pas comment ça se mangeait, mais j’ai vite compris, croyez-moi ! Il y avait des hommes qui portaient des cageots, d’autres qui tiraient des charrettes, d’autres qui buvaient dans la rue ; il y avait des femmes qui vendaient, qui achetaient, qui plaisantaient ou qui s’engueulaient. Y en avaient qu’étaient sacrément jolies et même d’autres, carrément belles.

Ah, ça changeait de Narvik, avec ses mineurs crasseux et ses pêcheurs geignards, sans parler des femmes tellement emmitouflées qu’on n’en voyait qu’un nez tout rouge. J’avais l’impression d’être au paradis. J’ai trouvé du boulot tout de suite, dans la journée. C’était chez un négociant en bois. Les premières nuits, il m’a permis de dormir dans l’entrepôt. Je m’en souviens comme si c’était hier : il faisait bon et ça sentait le pin. Je crois que jamais je n’oublierai cette odeur. Et puis, ma chance a continué : au bout de quinze jours, j’ai rencontré une fille… Maja, elle s’appelait ; elle devait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans, dix de plus que moi. Ça vous étonne, pas vrai ? Faut dire qu’à l’époque, j’étais déjà costaud et qu’on me donnait vingt ans sans problème. Là, vous me voyez, je vais bientôt en avoir soixante, j’ai pris du poids et je perds mes cheveux, mais à quinze ans, j’étais plutôt beau mec. En tout cas, c’est ce que Maja n’arrêtait pas de me dire. On s’est mis en ménage, chez elle, juste en dessous de la citadelle. Elle travaillait dans une banque et moi, je m’occupais des machines à bois. On était bien. Je gagnais un peu d’argent, j’avais une femme qui me dorlotait. On s’aimait bien. Bref, on était heureux. Moi, je pensais pas, j’étais content…

Vous savez, Stiller, depuis, j’ai pas mal réussi, j’ai gagné beaucoup d’argent, je peux avoir tout ce que je veux, des maisons, des voitures, des tas de femmes plus belles que Maja, mais je vais vous dire, kamrat, je crois bien qu’Oslo, ça a été la plus belle période de ma vie…

Qu’est-ce que vous diriez d’un bon vieux scotch maintenant ? Ça fera passer la langouste, vous verrez…

Après ? Eh ben après, les choses ont commencé à mal tourner…

A SUIVRE

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27 Avr, 07:47 Tableau 345

Demain, 16:47 Rendez-vous à cinq heures : Pub
28 Avr, 07:47 Le bas de la colonne
29 Avr, 07:47 Le Cujas (57)