Archives de catégorie : Textes

Ce soir à Samarcande

 Le jeu de l’incipit, les habitués du JdC connaissent. Les plus courageux l’ont pratiqué ici lors du premier confinement de 2020. Il s’agit de créer un texte commençant par un incipit imposé, de préférence connu. Ici, j’ai choisi le roman de James Joyce, Ulysse, dont les premières lignes sont ci-dessous en italiques. 

En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait de petites volutes de poussière voletant devant lui dans le couloir qui menait à la chambre qu’il s’était choisie quelques jours auparavant. Buck accrocha le miroir à la poignée de la fenêtre ouverte, se contempla un instant et, satisfait, il commença à se raser. La température était encore agréable, il fallait en profiter car les degrés n’allaient pas tarder à grimper vers la centaine et au-delà.  Planté face au désert, Buck admirait le paysage tout en réfléchissant. Il pensait à tout ce qu’il avait vécu en plus de trois ans de cavale à travers le pays.

« Tout ça, c’est pas vraiment de ma faute, se disait-il. Ça a commencé avec cette foutue attaque de Pearl Harbour. Salopards de Japonais ! Alors, à la mobilisation générale, moi, je voulais bien faire comme les autres, passer des visites médicales, me faire couper les cheveux à ras, porter des vêtements de ploucs, dormir dans des dortoirs remplis de péquenauds, me faire engueuler par tous les sous-off de la terre, faire des marches à en crever, cirer mes pompes et faire mon lit au carré. C’était pour le bien du pays, pas vrai ? Mais quand on m’a annoncé qu’on allait embarquer sous peu pour aller se colleter avec les Allemands, salopards d’Allemands, alors là, j’ai plus été d’accord. Alors, aussi sec, Continuer la lecture de Ce soir à Samarcande

Trois cafés (2)

Ce « Trois cafés (2) » fait suite comme c’est logique au « Trois cafés (1) » paru il y a quelques jours.  Si vous l’avez raté, vous pouvez le retrouver en cliquant ICI . Mais vous pouvez tout aussi bien vous en passer. Vous n’aurez pas perdu grand chose. 

*

(…) Bon !
C’était un jour qu’était pas fait comme les autres.
Vraiment !
D’abord, c’était un mardi…

…et ça, déjà, c’est pas tous les jours, pas vrai ?
Non, je plaisante ; je peux pas m’en empêcher ; pourtant, y a vraiment pas matière, vous allez voir. Mais mardi ou pas mardi, ce jour, ce sera toujours celui où il est entré chez Georges pour la première fois. Parce qu’à partir de là, plus rien n’a été pareil.

Chez Georges, c’est le café où je passe le temps. En fait, le nom du café, c’est pas Chez Georges, c’est À l’Université. La Fac est pas loin, juste en haut de la rue. C’est pour ça. Quand Georges a racheté le fond, il voulait changer le nom, mais il aurait fallu qu’il change aussi l’enseigne, le store de la terrasse, le papier à lettre et tout. Ça faisait des frais. Alors, il a gardé À l’Université. C’est pour ça. Mais par ici, tout le monde dit « Chez Georges ». Faut dire que dans la clientèle du bistrot, personne a envie de dégoiser à un copain « Bon, ben maintenant, je vais à l’Université ! » Ça prête à confusion, vous comprenez. Du coup, dans le quartier, tout le monde dit « Je vais chez Georges ». Parce que le patron s’appelle Georges. C’est pour ça.

Donc, on était mardi. Pas mardi dernier, hein ! Ni celui d’avant, non… Ça doit bien faire cinq ou six mois maintenant. Tenez, c’était le lendemain de mon anniversaire de mariage d’avec ma femme. Je m’en souviens justement parce que l’anniversaire, Continuer la lecture de Trois cafés (2)

I would prefer not to

Par Lorenzo dell’Acqua

Avertissement : par crainte des représailles, j’ai modifié le nom de la localité où se déroule ce drame.

Invité au Festival Littéraire d’On the Flowers pour y présenter notre livre, le Roman des Regards, je m’étais empressé d’accepter pour deux raisons : la première flattait mon orgueil et la seconde était la proximité de Back Town où je résidais alors chez ma fille. Malheureusement, le coauteur, en réalité le vrai auteur du livre dont je n’étais que l’illustrateur, avait décliné l’offre pour d’obscures raisons liées à une allergie à l’iode. Mon gendre me proposa de m’y conduire et de venir m’y rechercher le soir ce que j’acceptais imprudemment car le trajet se révéla très éprouvant dans son 4×4 sans la moindre vitre. Le Grenier à sel où se déroulaient les festivités était lui aussi dépourvu de fenêtres ce qui ne fut pas sans conséquences psychologiques sur le moral de l’invité d’honneur. Ce bâtiment ancien en forme de coque de navire inversé était beau et son volume intérieur suffisamment conséquent pour accueillir 80 auteurs. En revanche, l’espace qui leur était imparti ne l’était pas du tout. Heureusement, mon voisin de gauche venant de Paris étant retardé par des problèmes de chemin de fer, je pus éloigner discrètement ses ouvrages pour élargir mon propre espace vital. Mon autre voisin, celui de droite, avait placé sur la table devant lui un chevalet portant ses ouvrages de grande taille qui me cachaient entièrement aux yeux des visiteurs. L’affrontement n’eut pas lieu car Continuer la lecture de I would prefer not to

Trois cafés (1)

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres.
Vraiment !
J’ajoute « Vraiment ! » parce que « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres », c’est devenu chez moi un tic de langage, un peu comme le « en fait » que disent beaucoup les enfants aujourd’hui, quoique moins maintenant, mais quand même, et comme le « du coup » que dit tout le monde tout le temps. C’est agaçant ! En tout cas, moi, ça m’agace. Parce que, c’est vrai, vous avez vu, les gens disent « du coup » à tout bout de champ. Alors que non, faudrait pas ! Par exemple, ils disent « Y avait plus de métro, du coup je suis rentré à pied » Ben non, non et non ! On peut dire « du coup » quand ça vaut le coup, mais pas là ! Il fallait dire « La RATP était en grève, donc je suis rentré en taxi. » On vous l’a dit et répété, cent fois, à la radio, à la télévision, partout ! Mais les gens n’écoutent pas. Ils lisent pas non plus, faut dire. Du coup, ils disent n’importe quoi, des tas de trucs agaçants, genre « en fait » ou « du coup ». Ah ben, oui, tiens ! Dans le genre agaçant, « genre » c’est pas mal non plus. Par exemple, les gens disent « C’est un mec genre faux-cul de première » Ben non, non et non ! On peut pas dire ça ! Il faut dire « C’est une personne du genre hypocrite invétéré».

En fait, « du coup », je le dis très peu. Moi, ce que je dis souvent, ce serait plutôt Continuer la lecture de Trois cafés (1)

Journal intime – 4 décembre 2012

Le Fumoir

Je suis entré là après presque deux heures passées sous la`pluie à  prendre des photos d’ambiance : Paris sous la pluie, lumières mouillées, touristes et parapluies, cour du Louvre déserte…

Le Fumoir, endroit probablement  branché, mais néanmoins agréable.

Musique de jazz presque inaudible, tant mieux, lumières basses, banquettes confortables, brouhaha supportable.

Lui, mon voisin de banquette, était là avant moi, buvant du thé en travaillant sur son Mac Pro. Très propre, assez joli garçon, pull à col en V, chemise à carreaux, il porte sûrement des mocassins que je ne peux pas voir. Il doit habiter le NAP, si cette expression a toujours un sens.

Elle est arrivée un peu après moi. Continuer la lecture de Journal intime – 4 décembre 2012

Théorie mathématique de la bêtise

C’est la troisième fois que je publie cette théorie. Malgré cela, le fléau n’est toujours pas éradiqué. Alors, cent fois sur le métier…

*

Georges Brassens a dit que le temps ne faisait rien à l’affaire et que quand on était con, on était con. Mais, sauf le respect que je dois au bonhomme et l’affection que je lui porte, je dois dire que Brassens se trompait car, en matière de connerie, le temps est un facteur important. Non pas que le con devienne plus con avec l’âge, mais le con d’aujourd’hui l’est davantage que le con d’hier. En effet, récemment, grâce au progrès, la connerie a avancé à pas de géant. Rappelons-nous que le Web est devenu d’usage public à partir des années 90 et que Facebook a été créée en 2004. L’ami Georges, mort en 1981, bien trop tôt, ne pouvait bien sûr pas tenir compte de ces extraordinaires facteurs de progrès.
Voyons ce que Milan Kundera disait du sujet. (Comme il parle de Flaubert, Kundera ne dit pas « connerie« . Il dit « bêtise« , mais c’est pareil.)

« Le 19ème  siècle à inventé la locomotive. Flaubert a découvert la bêtise. J’ose dire que c’est là la plus grande découverte d’un siècle si fier de sa Continuer la lecture de Théorie mathématique de la bêtise

Les Saisons

C’est sans aucun doute le livre qui m’a le plus bousculé depuis une dizaine d’années. Je considère comme un devoir de publier à nouveau la critique que j’en avais faite car, par ces temps de canicule, sa lecture est recommandée. 

Critique aisée n°166

Les Saisons
Maurice Pons – 1965
Christian Bourgois – 214 pages
 

Il faut avouer que j’ai bien failli abandonner. J’ai tellement patiné dans la gadoue froide et visqueuse des vingt premières pages, je me suis tellement senti mal à l’aise à entrer dans ce village en ruine sous cette pluie désespérante, j’ai tellement été rebuté par les premières rencontres avec ses habitants que j’ai bien failli abandonner et ranger le bouquin avec son billet de train composté coincé entre les pages vingt et vingt et un — car on ne sait jamais…

Il n’y avait pas que le climat de ce bled pourri qu’on me décrivait qui me dissuadait d’avancer, pas que la peinture à la Bidochon des premiers exemplaires de sa population qui me prenait à rebrousse-poil, et pas que la noirceur cauchemardesque de l’atmosphère qui me faisait craindre le pire. Ce qui me freinait le plus, c’était la richesse et la désuétude du vocabulaire qui m’annonçaient une indigestion rapide.

Cette phrase faillit bien emporter ma décision :

« (…) assise à califourchon sur les genoux de l’un des douaniers, — le douanier en second à ce qui devait apparaître bientôt — qui la maintenait contre lui en lui plaquant les deux mains ouvertes sur les fesses, elle lui pressait entre deux doigts les ailes du nez, et la séborrhée sale dont elles étaient gorgées jaillissait des pores en petits vermisseaux à têtes noires.« 

Mais avant de lâcher prise, avant de me mettre à relire Bonjour Tristesse ou l’Attrape-Cœurs, je suis allé Continuer la lecture de Les Saisons