Archives de catégorie : Textes

L’Anomalie – Critique aisée n°239

temps de lecture : 5 minutes

critique aisée n°239

L’Anomalie
Hervé Le Tellier
Gallimard – 327 pages – 20 €
Prix Goncourt 2020

Avertissement : si vous vous foutez des états d’âme qui m’ont conduit à reprendre et à lire ce livre abandonné sur une table de nuit pendant plusieurs mois autant que de votre premier masque chirurgical, si vous ne vous intéressez qu’à mon avis motivé sur l’avant dernier Goncourt, alors vous pouvez sauter le paragraphe suivant, celui dont les premiers mots, Longtemps il est resté…, sont en caractères gras, disons épais, car gras, c’est moche, et passer directement à celui qui commence par « Donc, L’Anomalie d’Hervé Le Tellier »

Longtemps il est resté sur ma table de nuit, celui-là. Un an ? Davantage ?
C’est un ami qui me l’avait offert. Il faut dire que je n’achète pratiquement plus de livres, à deux occasions près : a) lorsque je veux en offrir un et b) quand je veux en relire un. Tenez, justement, pas plus tard que l’autre jour, j’ai acheté Fantasia chez les ploucs, ou plutôt Le Bikini de diamants – car c’est son nouveau titre, minable mais collé au titre original – en deux exemplaires, un petit a) pour l’offrir et un petit b) pour le relire. Fantasia chez les ploucs, c’est comme Le Petit Prince ou l’Attrape-Cœurs, il faut le relire régulièrement, je dirais… tous les dix ans. Et comme Fantasia… j’avais oublié… Bon… Donc, je n’achète plus de livres, les autres, je veux dire les amis et même la famille s’en chargent.
Et c’est ce qui s’est passé pour celui-là, le Goncourt 2020. Trop occupé à ne pas terminer mon roman inachevé “Un couple inachevé”, je l’ai laissé longtemps de côté. Mais ça y est. Pendant la dernière canicule, à l’ombre immobile des bouleaux du jardin, je l’ai lu, en entier, en trois ou quatre jours.

C’est énervant toutes ces digressions, pas vrai ? Mais qu’est-ce que vous voulez ? Il faut prendre ça comme une mise en jambes ; pour vous comme pour moi. Mais là, c’est fini.

Donc, L’Anomalie d’Hervé le Tellier :
A quelques mois d’intervalle, deux Boeing 737 d’Air France se présentent pour se poser à New York. Jusqu’ici, rien que de très courant. Pour le premier, tout se passe normalement. Pour le second, c’est un peu différent. Accompagné par des chasseurs de l’US Air Force, il est détourné vers une base militaire. Pourquoi ? À cause d’une anomalie, l’Anomalie. Je n’en dirai pas davantage sur sa nature, sauf que dans ce cas, le mot anomalie peut sans exagération être qualifié d’euphémisme.

Ceci exposé, l’auteur développe avec virtuosité plusieurs thèmes souvent abordés par la science-fiction – mais quel thème ce genre littéraire n’a-t-il pas déjà abordé ? Les préciser reviendrait à déflorer le sujet et je n’en ferai rien, bien que cette rigueur intellectuelle ne me facilite pas le travail.

J’en serai donc réduit à vous parler de la construction, du style et de l’interêt du roman.

C’est la technique du roman choral que l’auteur a adoptée, où l’on suit de près, chapitre après chapitre, personnage après personnage. Le système est classique, tellement classique que je l’ai moi-même utilisé avec le bonheur que l’on sait dans Le Cujas (que vous ne trouverez dans aucune librairie, ni bonne ni mauvaise). Le problème de L’Anomalie, c’est que le nombre de personnages est un peu trop grand et qu’en ce qui me concerne, à plusieurs reprises, j’ai dû revenir en arrière pour savoir qui était qui. En toute honnêteté, je dois avouer que, quand je lis, c’est le genre de truc qui m’arrive de plus en plus souvent. Mais dans cette Anomalie, la difficulté est double — vous comprendrez pourquoi si vous lisez la chose — et on voudra bien me faire la grâce de ne pas tout mettre sur le dos de mon manque de concentration.

L’Anomalie est plutôt bien écrite. Elle est aussi parsemée de pointes d’humour, telles que cette description de l’un des personnages, matheux de profession : « pour un probabiliste, c’est un rêveur, il a des yeux verts qui le ferait prendre pour un théoricien des nombres, même s’il porte les cheveux aussi longs qu’un théoricien des jeux, des petites lunettes d’acier trotskisantes de logicien et de vieux T-shirt troué d’algébriste. » De plus, certaines scènes de suspens sont particulièrement réussies, comme celle, impressionnante, de la conversation entre le commandant de bord du Boeing et le NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord) au moment de l’entrée de l’appareil dans l’espace aérien US.

Les personnages sont assez bien vus, plutôt originaux, à l’exception tout à fait remarquable de celui d’une jeune femme, avocate, noire et américaine, incroyable cliché issu tout droit de l’industrie des séries féministes judiciaires anti-racistes.

L’histoire est bien conduite et la mise en abyme est intéressante. On ne comprend pas toujours ce qui se passe, mais après tout, on se dit que c’est fait pour ça, on renonce à tout comprendre au fur et à mesure et espère qu’à un moment donné,  l’auteur finira bien par nous donner les clés. Bien sûr, avec un tel scénario, dont vous remarquerez que j’ai réussi à ne pas le dévoiler, pour la fin, il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’une pirouette. Mais quand je pense à ce que Frederic Brown ou Isaac Asimov auraient pu faire d’une situation comme celle-là !

Ceci dit, il faut bien que j’avoue que ça ce laisse bien lire, mais…

Mais, mais, mais…
Mais quand même… Mis à part cette confusion dans les personnages et les développements de l’intrigue que, si vous insistez,  je peux attribuer à mon manque de concentration, j’ai plus d’un reproche à faire à L’Anomalie.

J’ai d’abord trouvé un certain manque de naturel dans l’accumulation des aphorismes bien sentis, signifiants ou pas, compréhensibles ou non, qui marque une volonté un peu dérisoire de l’auteur de laisser une trace dans les dictionnaires de citations.

On pourrait aussi lui reprocher de ne pas toujours mentionner les véritables sources des aphorismes qu’il glisse dans le texte quand il n’en est pas lui-même l’auteur.

On l’a dit plus haut, H. Le Tellier est un virtuose. Il est habile aussi, car c’est une habileté, transparente mais habileté quand même, que de désamorcer les critiques des clichés que l’on vient d’écrire en les déclarant soi-même comme tels.

Bref, plutôt virtuose, parfois drôle, souvent intéressant, quelquefois confus, assez roublard… Bon, ça parait globalement positif, tout ça, non ?

Mais un Goncourt ?

AVENTURE EN AFRIQUE (22)

temps de lecture : 4 minutes 

Il était de tradition au Niger lorsqu’en déplacement, on avait connaissance de la présence d’un coopérant isolé à moins d’une heure de route, de faire le détour pour lui rendre visite et passer avec lui la soirée et de repartir le lendemain. En Afrique on a du temps, on n’est jamais pressé. C’est comme cela que j’ai eu la visite un soir de Joël d’Auberville, un VP. L’AFVP (Association Française des Volontaires du Progrès) associations créée en 1963 à l’initiative de Charles de Gaulle, en réponse aux Peace Corps américains créés par J.F. Kennedy, qui existent toujours. De nombreux d’objecteurs de conscience masculins s’engageaient deux ans dans l’AFVP en remplacement du Service Militaire. En général ils étaient envoyés en brousse, dans des lieux difficiles ou isolés pour y exercer leur métier. Ils étaient visités régulièrement par un responsable de l’association. A l’époque, il nous a été raconté qu’un VP, dans un oasis dans la région de Bilma, avait été Continuer la lecture de AVENTURE EN AFRIQUE (22)

AVENTURE EN AFRIQUE (21)

temps de lecture : 3 minutes 

Un jour, en fin de soirée, Mamoudou était en avance pour venir nous chercher. Il était tout excité et me dit : « patron les Peuls viennent de me dire qu’à Kaoiara il y avait un charo ce soir et que nous pouvions y aller ». Je demandais ce qu’était un charo : « tu verras » ! Je demandais aux autres, ils ne connaissaient pas. Après l’aventure des zébus, je commençais tout de même à me méfier avec les Peuls mais « Bon, allé !, ce n’est pas trop loin, allons-y ».

Nous nous garons à l’extérieur du village. Nous sommes les seuls avec un véhicule. Nous nous rendons à pied sur la place principale du village. Là beaucoup de monde.

Je suis le seul “nassara”. Je me faufile pour être au premier rang suivi de mes gars. Au sol une limite Continuer la lecture de AVENTURE EN AFRIQUE (21)

The Great – Critique aisée n°238

temps de lecture : moins de 2 minutes 

Critique aisée n°238

The Great
Elle Fanning, Nicholas Hoult…
Série US – 2020 – 2 saisons de 10 épisodes.
Diffusée par MyCanal

The Great raconte l’histoire de l’arrivée à la cour de Russie puis de l’accession au pouvoir de Catherine, épouse de l’empereur Pierre III, qui deviendra Catherine II, Catherine la Grande, Catherine The Great !

Pour la Grande Histoire, on rappellera seulement que cette Catherine (1729-1796), qui renversa son mari et le fit plus tard étrangler dans sa prison (Mme de Staël, toujours d’actualité : “La Russie est un despotisme tempéré par la strangulation”) régna 34 ans Continuer la lecture de The Great – Critique aisée n°238

 Luxe, calme et volupté (Couleur café n°32)

temps de lecture : 1 minute, même pas 

Couleur café n°32

Luxe, calme et volupté

La Rose de France
24 Place Dauphine, Paris 1er

Aujourd’hui, ce matin, mon café, c’est La Rose de France. Joli nom.
Place Dauphine. Il est neuf heures et demi et le soleil vient de passer au-dessus du Palais de Justice. Il fait beau, il fait frais. Sur la place en triangle, on a ratissé le sable encore humide de la pluie de cette nuit. Au fond, deux gendarmes débonnaires et armés, jambes écartées, manches courtes, avant-bras croisés sur leur mitraillette, se détachent Continuer la lecture de  Luxe, calme et volupté (Couleur café n°32)

Rendez-vous à cinq heures avec la mémoire

Temps de lecture : 17 minutes

la page de 16h47 est ouverte…

 

mémoire

L’abondance des commentaires parus sur de sujet de la mémoire, leur longueur, et parfois même, leur qualité me poussent à les sortir du tiroir confidentiel où l’usage veut qu’ils soient stockés pour les mettre dans la pleine lumière du Rendez-vous à cinq heures d’aujourd’hui.
Voilà, c’est fait.
(Les commentaires sont publiés dans l’ordre chronologique de leur parution, du plus ancien au plus récent.) Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec la mémoire

Monsieur Minette (2/2)

temps de lecture : 5 minutes

(…) Nous n’avions rien à nous dire, mais nous le disions quand même, le temps, les chiens, les travaux des champs, Paris… Monsieur Minette parlait peu, Ena s’impatientait, alors nous nous séparions sur une nouvelle banalité, la rareté du gibier, le renard qu’on n’arrive pas à attraper, le temps qui passe, à un de ces jours, Monsieur Minette…

Monsieur Minette était petit et gros. On pourrait même dire qu’il était gonflé. Il remplissait tellement son bleu de travail qu’on avait l’impression que c’était le vêtement qui limitait l’expansion de son corps.

Monsieur Minette portait une montre qui me fascinait. C’était une montre ordinaire, bon marché, mais son petit cadran rectangulaire aux discrets chiffres romains aurait davantage convenu à une femme qu’à un pauvre fermier du bas de l’Aisne. Son bracelet, étroit, presque un cordon, était en cuir délavé. Mais ce qu’il y avait de particulier dans cette montre, ce n’était ni sa taille, ni son cadran ni son bracelet, c’était la façon dont il la portait. Le bracelet, incrusté dans la peau, creusait un profond sillon dans le poignet gauche. On aurait pu croire qu’il avait porté cette montre le jour de sa première communion et qu’il ne l’avait jamais ôtée depuis, ne serait-ce que pour adapter le bracelet au diamètre croissant de son avant-bras.

Monsieur Minette portait aussi des Continuer la lecture de Monsieur Minette (2/2)

Monsieur Minette (1/2)

temps de lecture : 6 minutes

A l’heureux temps du premier confinement, en ce beau début de l’année 2020, nous étions tous, plus ou moins, à chercher quelque chose à faire. Pour ce qui me concerne, j’ai tenu un journal dans mon journal, un Journal de Campagne dans le Journal des Coutheillas. Dans ce journal gigogne, j’ai relaté les petits faits du jour, la karcherisation d’une terrasse, le passage d’un avion dans le ciel vide, la constitution d’un tas de bois. Mais j’ai aussi relaté quelques souvenirs de ma campagne et je me suis aperçu que, de façon surprenante, un personnage y apparaissait souvent : Monsieur Minette. J’ai recherché tous les articles qui lui étaient consacrés et les voici enfin rassemblés pour la postérité, la mienne et celle de Monsieur Minette.

*

Il y a quelques jours, au milieu d’une balade, je suis passé devant la ferme de Monsieur Minette, un agriculteur que j’ai un peu connu. Monsieur Minette est mort il y a plusieurs années et je ne sais déjà plus combien. De son vivant, sa minuscule ferme avait nettement entamé la descente qui allait la conduire à l’effondrement. De son temps, le crépis n’était déjà plus qu’un souvenir presque oublié ; parmi les fenêtres, une seule avait encore ses carreaux et les volets des autres étaient toujours fermés ; le toit faisait des vagues, la porte de l’ancienne porcherie avait été remplacée par un bout de tôle ondulée et la petite cour ravinée était encombrée d’herbes folles et de vestiges de matériels agricoles. Maintenant, Monsieur Minette est mort et sa ferme est en ruines. Le tracteur de Monsieur Minette avait son âge, celui de Continuer la lecture de Monsieur Minette (1/2)

La Nuit du 12 – Critique aisée n°237

temps de lecture : 3 minutes

Critique aisée n°237

La nuit du 12
Dominik Moll – 2022 -114 minutes
Bastien Bouillon, Bouli Lanners, Anouk Grinberg, ….

 « Chaque année, 800 homicides sont commis en France. Environ 20 % d’entre eux ne seront jamais élucidés. »

 C’est la phrase qui figure en exergue de La Nuit du 12, le dernier film de Dominik Moll.

Il y a un peu plus de vingt ans, Dominik Moll avait connu un premier grand succès avec Harry, un ami qui vous veut du bien. Dans un sombre décor de maison oubliée dans un coin perdu de l’Auvergne profonde, le film faisait très habilement monter l’angoisse avec la découverte progressive de la personnalité d’Harry, cet ami qui vous voulait tant de bien. Gros succès, flopée de récompenses.
Il serait juste qu’avec La Nuit du 12, ce réalisateur connaisse un succès au moins aussi grand. D’ailleurs, il semble qu’il en prenne le chemin.

Pourtant, La Nuit n’a rien à voir avec Harry. Paresseusement,  les journaux l’ont classé dans la catégorie « thriller » ou « polar », comme ils disent si élégamment. Mais La Nuit n’est ni l’un ni l’autre.
Ce n’est pas un film policier bien que le Continuer la lecture de La Nuit du 12 – Critique aisée n°237

Rendez-vous à cinq heures avec les souvenirs

temps de lecture : 5 minutes 

la page de 16h47 est ouverte…

 

Du souvenir des films et généralisation à la mémoire de l’homme
(et de la femme, bien sûr, de la femme)

Voici le texte que nous propose Lorenzo dell’ Acqua sur les déficiences de la mémoire humaine (c’est bien « humaine », ça évite d’avoir à dire « de l’homme et de la femme »). On trouvera à sa suite ce que j’ai trouvé à en dire. Vous pourrez si vous le souhaitez ajouter votre pierre à cet édifice qui promet d’atteindre des sommets. 

La page de 16h47 vous reste ouverte. Vous vous en souvenez de ça, hein ? 

La plupart des gens font une confiance absolue à leurs souvenirs, même si, à l’évidence, ils sont erronés. C’est pourtant devenu une certitude scientifique : notre mémoire se trompe en toute sincérité. Les preuves sont multiples et il suffit de regarder ses propres souvenirs pour s’en apercevoir, parfois avec stupeur. Le révélateur que j’ai trouvé le plus pertinent, ce sont les films et le souvenir qu’on en a gardé. Je parle des films importants que l’on n’a jamais « oublié » mais que l’on n’a pas revu depuis longtemps. Et pourtant, quand on revoit ces films, on peut s’apercevoir parfois, mais pas toujours, que notre mémoire à laquelle nous croyons dur comme fer, se trompe : il ne se passe pas Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec les souvenirs