Après avoir fait preuve à de multiples reprises de son incommensurable égoisme et de sa totale indifférence aux sentiments des autres, et notamment à ceux des femmes qu’il séduit de manière compulsive, Don Juan vient de déclarer à son père un faux repentir. Devant Sganarelle, son valet, qui a été témoin de tous les précédents méfaits de son maitre, il fait maintenant l’éloge de l’hypocrisie en tant que moyen de « profiter des faiblesses des hommes » et de « s’accommoder des vices du siècle ». Sganarelle réagit :
SGANARELLE
Ô Ciel ! Qu’entends-je ici ? Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci m’emporte et je ne puis m’empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu’il vous plaira, battez-moi, assommez-moi de coups, tuez-moi, si vous voulez : il faut que je décharge mon coeur, et qu’en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde ainsi que l’oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l’arbre ; qui s’attache à l’arbre, suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la Cour ; à la Cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l’âme ; l’âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au Ciel ; le Ciel est au-dessus de la terre ; la terre n’est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence n’est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité, nécessité n’a point de loi ; qui n’a point de loi vit en bête brute ; et par conséquent, vous serez damné à tous les diables.
DON JUAN.
Ô beau raisonnement !
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C’est en revoyant cette pièce il y a quelques jours que je me suis aperçu que cette magnifique tirade était un parfait exemple de ce que j’ai appelé un jour « la conversation marabout de ficelle » et de sa fausse logique. Merci, Jean-Baptiste.
On peut retrouver facilement cet excellent article sur la conversation Maraboutdeficelle en cliquant sur ce lien :
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