Oui
Je me souviens que mon père adorait les amandes vertes. Quand j’étais petit, à la maison, il y en avait très souvent. Moi aussi, j’aimais beaucoup les amandes vertes, mais c’était un calvaire de les dégager de leur coque. Qu’on utilise un couteau ou un casse-noix, l’opération était difficile et parfois dangereuse. Mais quand on y était parvenu sain et sauf, quel plaisir de sortir la graine (ou bien serait-ce le fruit ?) de sa coque et de la croquer avec ou sans sa fine peau marron !
Il arrivait parfois qu’à l’intérieur de la coque la graine (ou le fruit) soit double et c’est là que ça devenait intéressant. On disait alors qu’il y avait « Philippines« . Celui qui avait mis au jour les graines jumelles devait les partager avec une autre personne de la tablée. Le lendemain matin, celui des deux qui disait le premier à l’autre « Bonjour Philippines ! » avait gagné le droit de recevoir un baiser ou un cadeau de l’autre. Charmante coutume aujourd’hui tombée en désuétude comme la plus grande partie de la civilisation pré-internetienne que nous avons connue.
Il pourrait être intéressant de rechercher pourquoi cet échange de bons procédés d’autrefois a disparu. Serait-ce parce que plus personne n’achète d’amandes vertes, peu pratiques à consommer comme indiqué plus haut et dont le temps d’ouverture pré-consommatoire diminue d’autant celui consacré à la consultation et au partage sur écran des dernières âneries parues sur YouTube ? Serait-ce parce que le heurt des poings, le frôlement des paumes et autres simagrées de salutations citadino-tribales simili-franc-maçonniques ont remplacé le trop simple « Bonjour » poli et traditionnel ? Serait-ce parce que nous vivons désormais dans une civilisation où « on ne se fait pas de cadeau » et où « baiser quelqu’un » n’a plus qu’un seul sens ? Aucune étude sérieuse n’a jamais pu se prononcer sur la raison de ce désamour. Serait-ce parce qu’aucune étude, sérieuse ou pas, n’a jamais été engagée sur le sujet ?
Tout cela est passionnant mais, finalement, n’a pas grand-chose à voir avec le sujet de ce quinzième carnet d’écriture. En effet, ça n’est pas à cause du lointain souvenir cette tradition tombée en désuétude que j’ai choisi de donner pour titre « Bonjour, Philippines ! » au récit de ma plus lointaine mission. Non ! La vraie raison, c’était que « Bonjour, Philippines ! », c’était quand même plus attirant que « Petite Histoire de l’Étude de Faisabilité de l’Amélioration de la Route Iligan-Butuan-Cagayan de Oro par le Bureau Central d’Études pour les Équipements d’Outre-mer » que j’avais envisagé un moment.
Ayant le sujet, une mission de quelques mois aux Philippines, et le titre, Bonjour, Philippines !, je choisis un plan simple qui consistait à respecter la chronologie des évènements tels qu’ils s’étaient produits. Le point de vue devait être le mien, et le récit, raconté à la première personne du singulier, ne devait porter que sur ce que le narrateur pouvait avoir vu, entendu ou deviné. La part de fiction du récit devait demeurer la plus réduite possible. Cependant, pour pallier les défauts de ma mémoire — le récit est écrit près de cinquante ans après les faits — je me donnais d’entrée le droit non seulement d’inventer le nom de certains personnages, de le changer pour d’autres, ce qui est courant et même recommandé pour les récits dont les auteurs ne tiennent ni à écrire l’Histoire ni à avoir des problèmes avec les personnages réels, mais aussi de modifier quelque peu leur caractère et même, dans un cas, de fusionner deux personnalités en une seule.
Et c’est avec ces quelques outils et contraintes que j’ai commencé l’écriture de Bonjour, Philippines !
Mais voilà ! Même dans un récit, et tous les écrivains vous le diront, il arrive que l’auteur ne garde pas le total contrôle de la situation et que des personnages prennent de l’indépendance par rapport à l’auteur. Ce fut le cas de Ratinet, l’ingénieur routier qui, s’il connut réellement beaucoup d’ennuis au cours de cette mission, n’eut pas la liaison que je raconte avec une jeune prostituée. Si ce n’est pas lui — mes excuses, cher Ratinet — ce fut quand même un autre membre de l’équipe, lequel n’apparait pas dans mon récit car je l’ai habilement fusionné avec Ratinet.
Pour le reste, je peux affirmer sans trembler que tout le reste est vrai. Ou presque.
Le recueil de nouvelles qui inclut « Bonjour, Philippines » et en porte le titre contient une demi-douzaine d’autres récits, récits de rencontres et d’aventures, graves ou anodines, que j’ai vécues un peu partout à travers le monde, à Manille et à Cagayan de Oro, à Téhéran et à Athènes, à Ouagadougou et Bobo-Diouasso, à Douala et à Bamako, au Brésil et en Ukraine, à Sumatra et dans la Vallée de la Mort. La plupart du temps, leur narration est véridique, mais parfois, j’avoue que je me suis laissé aller à les romancer un peu. Après tout, je ne serai pas le premier. « Je m’arrange avec mes souvenirs en trichant comme je peux. » a écrit L.F. Céline.
Bonjour, Philippines !
et autres rencontres
