Tous les articles par Philippe

Journal de prisonnier, dernière édition

C’est le programme minimum de l’été.

Alors, on rediffuse : 

3 aout (1940)

Je me fous de tout. Je n’ai plus de courage. De plus en plus impatient, j’attends ma mère avec les papiers nécessaires pour ma sortie du camp.
Nous devenons un peu fous. Nous interprétons tout de travers. Mes nerfs sont tendus comme une corde prête à se rompre.
J’écoute le haut-parleur qui m’appelera peut-être tout à l’heure…
Deux femmes venues d’Andilly en vélo ont accepté d’aller pour nous à Paris. Elles prendront le train, se chargeront de nos courses. Prunet, Mas, Dumousseau, Poirier et moi nous leur confions nos espoirs. Petites lettres…Elles reviendront apporter leur réponse ici dans deux ou trois jours.
Ce soir, les Ponts et Chaussées partent à leur tour, avec des faux papiers fournis par Continuer la lecture de Journal de prisonnier, dernière édition

 Le caporal épinglé

C’est le programme minimum de l’été.

Alors, on rediffuse :

« Jacques Perret était un homme contre, un homme du refus. Rien de ce qui était français ne lui était étranger. Folliculaire de la réaction, écrivain du transcourant « plume Sergent-Major », styliste hors-pair qui buvait avec soin afin d’éviter tout faux-pli dans le jugement, il eut la faiblesse de ne jamais dire non à l’aventure et au voyage. Il tenait la littérature pour un art d’agrément qui aurait pris tournure de gagne-pain. Il aimait Aymé et aussi Bloy, Blondin, Conrad, Dos Passos; il en tenait pour le duc d’Anjou et la dimension sacrificielle de la messe selon saint Pie V. J’avais été à sa rencontre à la Continuer la lecture de  Le caporal épinglé

Le temps, demain…

C’est le programme minimum de l’été.

Alors, on rediffuse :

Voici maintenant nos prévisions pour la semaine prochaine ou presque.

Pour la région de Romorantin, le temps sera identique à ce qu’il a été le 22 février 1952 sur une zone située au nord d’une ligne allant de Dunkerque à Tamanrasset.
Pour ce qui est du reste du territoire, on notera un fort risque de calme plat, sauf pour la Corse et la Bretagne-Est qui ont obtenu une dérogation. Les températures pourraient rester de saison, ça et là, ou bien ailleurs, mais c’est pas sûr.
Compte tenu de la forte probabilité de chutes locales de popularité et d’élévations brutales à des grades supérieurs, six départements et deux arrondissements de Paris ont été mis en examen. Les départements concernés sont la Corrèze inférieure, la Corrèze maritime, et la Corrèze. Les trois autres Continuer la lecture de Le temps, demain…

On n’est jamais sûr de rien

C’est le programme minimum de l’été.

Alors, on rediffuse : 

Gore Vidal, à qui l’on demandait ce qui se serait passé si c’était Khrouchtchev et non Kennedy qui avait été assassiné en 1963, répondit:
« Avec l’Histoire, on n’est jamais sûr de rien, mais je crois que je peux dire sans risque qu’Aristote Onassis n’aurait pas épousé Madame Khrouchtchev »
Gore Vidal (1925-2012), romancier, auteur dramatique et acteur américain

Il est mort !

C’est le programme minimum de l’été.

Alors, on rediffuse : 

Ça y est ! Il est mort. Depuis le temps qu’il s’y attendait, depuis le temps qu’il se le disait, ça devait bien finir (mal finir ?) comme ça ! « À force de dire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver ! » disait l’Edward Molyneux de Drôle de Drame. Eh bien, ça a fini par arriver : il est mort. Mais est-ce que c’est une chose horrible ? Trop tôt pour le dire.
Comment c’est arrivé ? Il n’en sait rien, il dormait.
D’abord, est-il vraiment mort ? Et puis, comment sait-il qu’il est mort ?
Eh bien, d’abord, ce matin, il ne ressent ni cet énorme besoin de café ni cette légère douleur à la hanche droite, ni aucune autre de ces minuscules sensations qui, d’habitude, ouvrent la journée. Ensuite, tout est noir, ou plutôt marron foncé avec par-ci, par-là des nuances de jaune, de la couleur de l’intérieur des paupières fermées quand la lumière est allumée. Enfin, il est immobile, incapable d’un geste, mais en même temps sans aucun désir de bouger. Il est mort.
Peut-être n’est-il que fatigué?
Pas au point de ne pouvoir ouvrir les yeux, quand même !
Non, il est mort, c’est sûr.
Il est mort, mais il entend. Oh, pas grand-chose, mais il entend. D’abord un souffle dont le volume enfle puis diminue à chaque seconde pour enfler à nouveau la seconde d’après, une sorte de Continuer la lecture de Il est mort !

Conrad et le mot juste

C’est le programme minimum de l’été.

Alors, on rediffuse : 

« Voyez le pouvoir d’un mot! Celui qui veut convaincre ne devrait pas mettre sa confiance dans l’argument valable mais dans le mot juste, le pouvoir du SON a toujours été plus grand que celui du sens. Cela n’est pas péjoratif dans mon esprit. Il est préférable que l’humanité soit plus impressionnable que réfléchie. Rien d’humainement grand – j’entends par là affectant toute une foule d’existences- n’a été le fruit de la réflexion. En revanche, on ne peut manquer de constater le pouvoir de simples mots; des mots tels que Gloire, par exemple, ou Pitié. Je n’en citerai pas d’autres. Il ne serait pas difficile d’en trouver. Clamés avec persévérance, avec ardeur, avec conviction, ces deux-là, par leur seule sonorité, ont ébranlé des nations entières et labouré le sol sec et dur sur lequel repose tout notre ordre social. Il y a aussi le mot Vertu, si vous voulez!…
Bien sûr, il faut veiller à l’intonation. L’intonation juste. C’est très important. Le poumon puissant, les cordes vocales tonnantes ou tendres. Ne venez pas me parler de votre principe d’Archimède. C’était un être sans esprit, à l’imagination mathématique. Les mathématiques ont tout mon respect, mais je n’ai nul besoin des machines. Donnez-moi le mot juste, et je soulèverai des montagnes.« 
Joseph Conrad. Souvenirs personnels.1912 Continuer la lecture de Conrad et le mot juste

Allumer le feu

C’est le programme minimum de l’été.

Alors, on rediffuse :

Il serait peut-être exagéré de vous dire que je suis un pur esprit, mais ce qui est certain, c’est que je ne suis pas un manuel. En général, mes confrontations avec la matière ne se terminent pas à mon avantage et laissent un désordre souvent remarquable dans l’espace environnant. Encore heureux quand il n’y a pas de blessé.
Il serait certainement inexact de vous dire que je méprise l’exécution des tâches matérielles, mais j’avoue que je les évite, et quand je suis contraint d’en accomplir une, je n’y prête pas vraiment attention, je l’oublie instantanément et serais bien incapable de vous la raconter.
Pourtant, puisque c’est votre question, il en est une que je pourrais vous décrire assez précisément pour l’avoir accomplie un nombre considérable de fois. C’est celle qui consiste à allumer un feu.
Avant de me lancer dans cette vaste fresque, j’ai hésité entre deux modèles : le premier était celui de la courte nouvelle de Jack London, « Construire un Feu« , qui, dans un style à la fois sobre, humoristique et tragique, expose la nécessité vitale pour le héros d’arriver à allumer un feu. Le deuxième était « L’oncle Podger accroche un tableau« , chapitre délirant du roman d’humour britannique et désuet de Jerome K.Jerome « Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien)« .
Si vous avez lus ces deux courts chefs d’œuvre, vous pourrez juger par vous-même de quel côté je suis tombé. Si vous ne les avez pas lus, tant pis pour vous.

*

Quand nous arrivons de Paris dans notre maison de campagne, quand nous avons Continuer la lecture de Allumer le feu

L’homme n’est pas né d’hier

C’est le programme minium de l’été.

Alors, on rediffuse : 

L’homme date des temps les plus anciens.
Les manuscrits du Moyen Age mentionnent déjà son existence. Sur des images à fond doré. Ils le représentent chassant le loup, le canard, ou même la sarcelle, en culotte rouge et en petit chapeau vert décoré d’une plume de poulet. Ou alors entouré de licornes. Et aussi mangé par des lions. Ou pliant le genou devant une dame. Ou attaquant des châteaux forts sur des lacs suisses, avec une petite culotte bouffante, des manches gigots, des piques très compliquées, des pertuisanes dont le fer a l’air d’une lettre arabe, des canons, des boulets en pierre, sur des radeaux que les assiégés repoussent du pied en brandissant des couteaux de cuisine.

Alexandre Vialatte

Les neiges d’antan

C’est le programme minimum de l’été.

Alors, on rediffuse : 

Ce texte a été écrit et publié en octobre 2016. Neuf années plus tard, quand chaque matin, le vent d’ouest et le vent d’est nous apportent leur lot de nouvelles ulcérantes, il est bon de se rappeler les plaisirs minuscules et les soucis ridicules d’autrefois.

Chronique des années 10 

3 – Sainte Geneviève 

-7:30 réveil.
Petit déjeuner habituel : café allongé sans sucre, trois ou quatre tartines sans gluten avec une légère couche de Saint Hubert sans cholestérol. Quelques compléments alimentaires pour le soyeux du poil. Les dernières nouvelles sur BFM : Alep est encore plus détruite qu’hier et Mossoul bien moins que demain. On va organiser un referendum auprès des zadistes pour savoir s’ils approuvent le referendum qui vient d’approuver le projet de Notre Dame des Landes. Il sera toujours temps ensuite de vérifier si cette consultation était bien constitutionnelle. On apprend que notre président a tout avoué, sans anaphore ni vergogne, tout simplement. Bonne nouvelle : quatre cents emplois Alstom ont été sauvés à Belfort pour les deux années qui viennent, à un million le bout. C’est l’Etat stratège qui a trouvé l’idée. Celui-là même qui n’avait rien vu venir a décidé de passer commande pour une trentaine de locomotives capables de rouler à plus de 300 km/ heure pour les faire circuler sur des voies inter-cités, où, techniquement elle ne pourront pas dépasser le 200km/heure et où, de toute façon, compte tenu des faibles distances entre arrêts, rouler plus vite n’aurait aucun intérêt. Il sera toujours temps de voir si cette commande sans appel d’offre était Continuer la lecture de Les neiges d’antan