Archives de catégorie : Récit

Carnet d’écriture (22) – Qui est à l’appareil ?

Qui est à l’appareil ?

Si vous avez lu les dernières pages de mon carnet d’écriture (19, 20 et 21), vous avez compris que pour ce roman en gestation, encore sans pitch ni titre, j’avais une époque, 1935, un environnement, le Quartier Latin, huit personnages et leur apparence physique, un étudiant de bonne famille, son meilleur ami aristocrate, une fille entretenue, deux gouapes de Pigalle, un artisan du quartier, une patronne de bar et un garçon de café — un neuvième, supposément photographe, encore à l’état d’ectoplasme. Ce n’était pas grand chose, mais quand même plus qu’un simple incipit du genre « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

Quoi que l’on écrive, Continuer la lecture de Carnet d’écriture (22) – Qui est à l’appareil ?

 Breakfast in Paris

 Couleur café n°33

Quand je suis arrivé au Comptoir du Panthéon,  ils étaient installés à ma place habituelle. J’ai jeté un coup d’œil interrogatif à Kevin, le garçon, mais il a haussé les épaules avec une moue d’impuissance, et puis il est parti en cuisine pour éviter la discussion. Je suis resté un instant planté là, devant eux, devant ma table. Ils n’ont pas dû me voir, ou alors ils ont fait semblant, ou alors ils n’ont pas compris, car ils n’ont pas bougé un cil. Alors, j’ai pris la table juste en face et depuis ma banquette, en attendant mon café allongé, tartines et beurre demi-sel, je les observe.

Elle… vingt-cinq ans, blonde, coiffée en queue de cheval, peu maquillée ; en guise de boucles d’oreille deux fins cercles d’or ; pas de bijou, à part une montre de sport dont le bracelet dissimule à moitié un discret tatouage de poignet ; pantalon et blouson en tissu léger rose, T-shirt blanc sans marque ni déclaration d’intention. Elle porte des chaussures de tennis blanches. Bien qu’assise, je la devine grande et charpentée, sportive.

Il doit avoir deux ou trois ans de plus qu’elle. Il est chauve, mais de ces chauves volontaires, affirmés, dont le crâne luit impeccablement sous Continuer la lecture de  Breakfast in Paris

Chatbots et Polytechniciens

L’intelligence artificielle est aujourd’hui capable de résoudre en quelques secondes des problèmes mathématiques complexes qui demandent en générale de longues réflexions à des mathématiciens expérimentés. Mais en même temps, l’IA peut répondre des stupidités à de simples problèmes de logique. Il y a quelques mois, Anarhuda Weeraman, ingénieur software au Sri Lanka a posé la question suivante à plusieurs Chatbots : « Je dois faire réviser ma voiture dans un garage qui se trouve à 50 Mètres de chez moi. Dois-je y aller à pied ou en voiture ? ». À l’unanimité, les Chatbots lui ont dit d’y aller à pied. 

Ce genre d’histoire me rappelle les blagues que l’on racontait autrefois à propos des Polytechniciens. 

Par exemple, on pose à un X le problème suivant : vous disposez d’une casserole, un robinet d’eau froide et d’un réchaud à gaz. Décrivez le processus pour obtenir une casserole d’eau bouillante ?
Le Polytechnicien répond avec précision. Il faut, dit-il : Continuer la lecture de Chatbots et Polytechniciens

Cove Creek Motor Inn – Air con – TV – Vacancy – Only 5 $ !!!

(…)
— Bungalow numéro 8… C’est là.

Elle sort du coffre de la voiture une sorte de sac militaire ; je prends le mien sur la banquette arrière ; je l’aide à fermer la capote … Il n’y a plus moyen de reculer maintenant, il faut entrer dans la chambre. Elle entre, allume la lumière, va directement au conditionneur d’air planté dans la cloison sous l’unique fenêtre, inspecte rapidement la salle de bain, ouvre un robinet, le referme, revient dans la chambre, allume le téléviseur et se tourne vers moi. Je suis planté sur le seuil de la chambre, un sac dans chaque main. Je regarde autour de moi : la chambre est plutôt grande ; la moquette rouge framboise est tachée ici et là de grandes plaques sombres et marquée de brulures de cigarettes ; un édredon usé assorti à la moquette couvre le lit qui est immense ; un fauteuil bas fait face au téléviseur posé sur un guéridon de bois au vernis écaillé ; une table et une chaise de même style achèvent de compléter le mobilier ; le reste de la pièce est vert d’eau, les murs, le plafond, les rideaux, la porte de la salle de bain, même la face intérieure de la porte d’entrée, tout est vert d’eau. C’est lugubre. Mais au moins, c’est assorti au voile de tulle que la fille porte toujours sur la tête.

J’entre, je pose les deux sacs au sol à côté de la table, et je reste là, immobile, ne sachant que faire. Le conditionneur d’air vibre et Continuer la lecture de Cove Creek Motor Inn – Air con – TV – Vacancy – Only 5 $ !!!

La Chanson pour Lorenzo (2/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

(…) je n’ai jamais réussi à comprendre les paroles des « tub » de langue anglaise. J’imaginais donc des histoires qui n’avaient aucun rapport avec le sens réel de ces chansons mais qui étaient la traduction des rêves qu’elles me suggéraient. De très belles chansons en français m’ont elles aussi fait rêver bien au delà de leur signification littérale …. :

Ma môme de Jean Ferrat. Ce sont deux prolétaires chers à l’auteur. Ils n’ont pas un sou mais le bonheur les envahit. Le printemps et son soleil inondent la petite chambre de bonne sous les toits de Paris. Ils sont encore dans le lit aux draps défaits, engourdis de caresses profondes et d’ivresses interdites. Ils se sont éveillés au plaisir. C’est un amour naïf et vertigineux. Par la lucarne, on devine Paris qui renaît après les années noires de l’occupation.

Coconut grove des Loving Spoonful. C’est mon ami d’enfance, Jean-Paul, qui Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (2/2)

La Chanson pour Lorenzo (1/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

 J’ai aimé la musique qui a été pour moi une forme de poésie et d’évasion. Pourtant, je ne connais même pas les notes ! Mon père, excellent musicien et violoniste, n’a pas jugé utile de nous faire apprendre le solfège ni à jouer d’un instrument. Probablement par égoïsme car il ne fallait surtout pas faire le moindre bruit dans l’appartement afin que ses analysés pensent qu’il n’y avait pas d’autre présence que la leur. J’étais donc condamné à n’être qu’un musicien passif … Cela ne m’a pas empêché d’avoir bien des émotions ! Et je suis même parvenu à déceler la différence entre deux interprétations de la sonate K 87 de Scarlatti : il y a celle, brillante, de Clara Haskil et celle, bouleversante, d’Ivo Pogorelich qui ne raconte pas du tout la même histoire. Virtuosité contre poésie ? Pourtant, il s’agit de la même partition ! Qu’avait donc voulu exprimer son compositeur ?

J’ai adoré la musique classique mais aussi le jazz qui est la vraie musique moderne et la chanson qui est la vraie poésie contemporaine. Alchimie incroyable qui parvient en trois minutes à nous émouvoir, à nous faire rêver et nous emmener ailleurs. Une mélodie, un texte, une voix et le miracle se produit. J’ai été sensible aux chansons qui étaient de vrais poèmes ainsi qu’à d’autres qui se confondaient Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (1/2)

Ah ! les belles boutiques (54)

Rue Gay-Lussac, il n’y a plus de Point du Jour

Quand je me suis installé dans ce quartier en 1993, il était déjà là. Il était probablement là avant et, au cours de mon enfance du Boulevard de Port-Royal puis de mes années d’étudiant pre-soixante-huitard, j’avais dû passer devant des dizaines de fois sans le remarquer, y compris un soir de mai 68 dans le brouillard des lacrymogènes. Et hier, de lui, il ne restait Continuer la lecture de Ah ! les belles boutiques (54)

Journal intime – 5 avril 2013

Le Lutèce, boulevard St Michel

Presque contre mon gré, fatigué par ma marche depuis le BHV, je me retrouve dans ce café que je fréquentais il y a 53 ans. Je suis devant mon quart Perrier citron à côté de trois jeunes américaines, dont l’une a cet accent nasillard insupportable (Note de 2026 : j’ai appris depuis que l’on appelle ça le ‘ »vocal fry », littéralement la « friture vocale ». A ma connaissance, seules les jeunes filles et jeunes femmes sont atteintes par cette affectation qu’elles s’infligent volontairement et dont elles pensent qu’elle leur donne de la classe, la classe Kardashion, par exemple). Chacune consulte son iPhone pour savoir ce qu’elles vont faire pour continuer leur visite de Paris.

Il y a cinquante-trois ans, (Soixante-six aujourd’hui) c’était l’année de mes 17 ans. Je venais de passer les vacances d’été précédentes à St Martin d’Uriage, où j’avais connu coup sur coup mes deux premiers flirts. Jacqueline Bochurberg était le deuxième. Elle avait l’avantage de posséder une mobylette, d’être blonde, plantureuse et parisienne, contrairement à Colette qui allait à pied, était moins formée et ne quittait que peu ses montagnes. Par rapport à l’adolescent que j’étais, Jacqueline était mentalement, physiquement et probablement sexuellement très en avance, je dis probablement car Continuer la lecture de Journal intime – 5 avril 2013

Le Liban ?

Le Liban ? J’ai connu aussi. Bien connu. Mieux que l’Iran en tout cas. 

D’ailleurs, c’était avant l’Iran, en 1969/70, deux ans après la Guerre des six jours, la guerre de Lundi-Jeudi comme disaient les Libanais (Lundi-Mardi, disaient les plus sévères). 

Le Liban était tranquille à l’époque. Il n’était pas entré en guerre au côté des autres, Egypte, Syrie, Irak et Jordanie. Au contraire de ceux-là, il n’avait subi ni dommage ni vexation. La vie battait son plein, le port, le commerce, le casino, les banques… Une seule chose ne marchait pas et c’était le tourisme, le tourisme occidental. Du fait de la guerre, les touristes européens et américains avaient déserté toute la région, y compris le Liban. 

A l’époque, et bien que les recensements y aient été  interdits depuis longtemps, on savait que le Liban comptait trois millions d’habitants, la moitié d’entre eux vivant à Beyrouth et ses Continuer la lecture de Le Liban ?

Sur la route

Quand soixante ans ont passé, que reste-t-il de quatre mille kilomètres parcourus en quatre jours à travers les États-Unis dans une vieille Cadillac rose ?

(…) Je me rends compte que de ce voyage avec Julius, je n’ai gardé que peu de souvenirs précis et je me demande aujourd’hui ce qui m’est resté de ces milliers de miles parcourus et de cette douzaine d’États traversés. Quelques images, peut-être… Images de déserts, gris dans la lumière des phares, roses dans celle de l’aurore ; d’ennuyeuses plaines, mollement onduleuses et couvertes d’herbes basses jaunies sous le soleil, ou désespérément plates et quadrillées de forêts de maïs ; des stations-services bigarrées, désertes, comme abandonnées, ou affairées comme des ruches ; des motels, des bars, des restaurants de bord de route disparaissant dans le rétroviseur ; d’immenses supermarchés glacés et de gigantesques parkings au bitume tremblant de fièvre ; un contrôle policé de la Highway Patrol ; des bourgs endormis aux enseignes inutiles, des banlieues frémissantes aux premières heures du matin, des villes apoplectiques sous la chaleur de midi ; un interminable nuage de hannetons traversé à grand bruit ; des stoppeurs par dizaines, abandonnés à leur sort ; un camion en flammes, la nuit, sur le pont d’Omaha ; la ligne crénelée de l’horizon à l’approche de Chicago ; un réveil cotonneux face au Continuer la lecture de Sur la route