Archives de catégorie : Récit

Go West ! ( 74)

(…) Je m’éloignai vers le coin cuisine et mis trois ou quatre fois le temps nécessaire à déboucher la bouteille en tournant le dos à tout le monde. Ça me permit de ruminer ma vexation et finalement de me calmer : « Qu’est-ce qu’on a dit tout à l’heure, crétin ? Il faut que tu te détendes et que tu profites du moment comme il vient. D’ailleurs, ça n’a l’air de perturber personne que tu sois en peignoir. »

Je m’en convainquis si bien que je finis même par m’imaginer que, dans ce petit groupe d’amis du samedi soir, le port du peignoir me conférait une position particulière, un rang, avec des privilèges. Après tout, pour Bob, pour Brenda et pour Fran, je devais être le nouveau petit ami — je pensais même plutôt « le nouvel amant » — de la maitresse de maison, un rôle inédit pour moi, mais plutôt flatteur celui-là. Mais pour le tenir, il fallait que je change d’attitude, car mon « Euh ben… non ! » de tout à l’heure manquait de nonchalance, de confiance en soi et d’esprit, bref de tout ce qu’on s’attend à trouver chez le French lover de sa meilleure amie. Suivant en cela ma pente naturelle, je choisis de demeurer silencieux le plus possible et de conserver autant que je le pourrai le statut confortable d’observateur amusé mais qui en a vu d’autres. Le reste de la nuit allait montrer Continuer la lecture de Go West ! ( 74)

Le Diner de Promo

Il y a bien longtemps, à l’occasion de l’anniversaire d’un ami, j’avais écrit un bref discours dont le sujet était la vieillesse. A cette époque lointaine, la vieillesse, je n’y croyais pas, et j’avais bâti mon texte plutôt gaiment autour de cette idée : la vieillesse, ça n’existe pas.
Une douzaine d’années a passé et, aujourd’hui, je découvre que je ne pourrais plus écrire quelque chose d’aussi stupide. Et voici pourquoi…

Un jour, c’était il y a quelques années déjà, j’ai participé à un diner de Promotion (je ne parle pas ici d’une action commerciale mais d’une réunion d’anciens élèves). Ce repas avait lieu au premier étage d’un restaurant qui faisait face au Centre Pompidou (Je place ici cette précision seulement pour pouvoir vous dire qu’il ne faut pas y aller ; dans ce restaurant, pas au musée). J’étais arrivé parmi les derniers Continuer la lecture de Le Diner de Promo

Go West ! (73)

(…) Mais au stade où nous en sommes à présent, à l’heure où je me prépare à reprendre mon récit, c’est une tout autre affaire car, en réalité, cette deuxième nuit a constitué le point culminant de mon séjour chez Mansi et, pour la décrire, les stratagèmes ne suffiront pas.
— Jay ! Jay !
Jay ?

— Jay !… Jay !
J’ai failli oublier qu’ici, c’était mon nom, Jay. Jay, pour Jérôme, pratiquement imprononçable en anglais. Jérôme !  Quelle drôle d’idée quand même !
— Jay ?
C’est Mansi qui m’appelle pour que je l’aide à préparer la table et les chaises où nous allons diner tout à l’heure avec ses amis.

Ses amis ? Arrivés avant huit heures, au coucher du soleil. Partis le lendemain. Peut-être vers midi. Enfin, je crois. En tout cas, à deux heures, ils n’étaient plus là. Ça, j’en suis à peu près sûr. Quant à ce qui s’était passé entre huit heures du soir et deux heures de l’après-midi le lendemain… Pas facile à raconter. D’abord parce que Continuer la lecture de Go West ! (73)

Go West ! (72)

(…) Deux minutes plus tard, je trouvai mon sac, ma veste et mes chaussures sagement rangés dans l’un des placards de la cuisine. Mais dans ma fouille, j’avais aussi trouvé dans un autre placard, suspendus sur des cintres en fil de fer et recouverts de housses en papier, des vêtements d’homme, jeans, pantalons, t-shirts et chemises, civils et militaires. Alors ? Mort ou pas mort, Bo ? Il faudrait qu’on parle, Mansi et moi.

On en parlerait, Mansi et moi, mais pas tout de suite. Pour le moment, il fallait que je la réveille doucement, gentiment, pour me faire pardonner, pour lui expliquer, doucement, gentiment, que mon geste d’hier soir, c’était… ce n’était pas … Je me mis à genoux à côté du canapé et, de ma main valide, je commençai à caresser sa joue, doucement, gentiment, chastement. Elle s’est réveillée tout de suite, sans hésitation, sans sursaut, les yeux grand ouverts, souriante. C’était à se demander si elle n’avait pas fait semblant de dormir, comme pour provoquer mon geste.
— Embrasse-moi, a-t-elle dit de ce ton neutre qu’elle affectionnait.
— Écoute, Mansi, je voulais te dire… hier soir… ce n’était pas…
— Embrasse-moi.
Ce n’était pas une injonction, encore moins une supplication. C’était dit comme si elle me demandait de lui passer le sel ou d’ouvrir la fenêtre. Mais j’ai pris ça comme si c’était une condition pour que je puisse rester encore un peu chez elle. Alors, je me suis penché sur elle et je l’ai embrassée, longtemps, du mieux que j’ai pu. Et puis je dois dire que ça me plaisait de plus en plus, de l’embrasser.

Après, on a fait frire des œufs et du bacon et on Continuer la lecture de Go West ! (72)

Go West ! (71)

« (…) Mais quand il est revenu, il avait pris du grade et il a été affecté à Fort Irwin, tout près d’ici. Au bout d’un an, il a emprunté pour acheter une maison, cette maison. Pendant des mois, on a passé nos week-ends à la réparer, la repeindre, à la meubler. De temps en temps, des amis venaient nous aider. Alors, on leur organisait un barbecue pour les remercier. On buvait de la bière, on chahutait. Bo avait 39 ans, j’en avais 25.  On avait tout ce qu’il fallait pour être heureux… On l’était. Et puis la guerre de Corée est arrivée. Bo a tout de suite signé. Il est parti au printemps 51. « 

Mansi s’est tue. Au bout d’un moment, elle s’est assise au bord du lit pour allumer une cigarette. Et puis elle restée comme ça, assise, de longues minutes, sans rien dire, à regarder droit devant elle. De temps en temps, elle levait la tête et soufflait au plafond un long panache de fumée grise. Depuis le salon, la télévision faisait entendre une cacophonie ininterrompue de sifflements, d’explosions, de roulements de tambours et de coups de cymbales. Sans doute un dessin animé… Je n’osais pas parler, je n’osais pas lui poser de question parce que je commençais à deviner les raisons de son silence. J’ai quand même fini par me décider : je me suis levé, j’ai fait le tour du lit et je me suis assis à côté d’elle. J’ai allumé une cigarette, j’ai soufflé la fumée devant moi et je lui ai demandé :
— Ça va ?
— Ça va, ça va…
— Bo n’est pas rentré, c’est ça ?
— Il est mort là-bas, en décembre.

Je ne savais pas quoi dire, alors j’ai voulu lui caresser le dos. C’était juste un geste affectueux que je voulais faire, un signe de compassion, mais Continuer la lecture de Go West ! (71)

Go West ! (70)

(…) Il faudrait qu’elle fasse très attention, parce que si quelqu’un se rendait compte qu’elle était indienne, qu’elle n’avait que quinze ans, et qu’ils n’étaient pas mariés, ils auraient tous les deux de très graves ennuis. Et surtout, ils seraient séparés, lui en prison et elle dans un orphelinat pour indiens. Il fallait qu’elle promette. Elle promit.

« J’étais heureuse à Milford. Bo partait au camp le matin et il rentrait le soir et moi, je l’attendais. Au début, je ne sortais jamais sans lui. Le soir, nous allions au supermarché de Junction City et il m’apprenait à faire des courses. Après, on rentrait à la maison et il me montrait comment préparer un hamburger, ou des œufs au bacon, ou de la salade de chou, ou des beignets de tomates vertes. Ou alors, il m’apprenait à lire. Le dimanche, on allait piqueniquer au bord du lac. Il me faisait boire un peu de bière, juste pour m’habituer. Quelquefois, on partait loin dans la campagne et il m’apprenait à conduire.

Bo était différent des autres sous-officiers qui habitaient autour de nous. Pour la plupart, c’était des brutes, et racistes par-dessus le marché ! Au contraire, Bo était doux et patient, et affectueux aussi. En fait, il m’aimait. Alors je l’aimais aussi. Je voulais lui faire plaisir ; j’apprenais bien mes leçons, je faisais la cuisine du mieux que je pouvais, je nettoyais bien la maison. Petit à petit, j’ai commencé à sortir seule ; je prenais le bus pour aller à Junction City, je faisais des courses sans Bo. Au bout de trois mois, j’étais capable de conduire sa voiture. Alors, il m’a inscrite à l’examen du permis de conduire. Ensuite, il s’est débrouillé pour ce soit un de ses amis qui me le fasse passer. Je l’ai eu tout de suite et Bo m’acheté une voiture. Moi, Mansi, quinze ans, orpheline adoptée par une famille Hopi, j’avais une voiture à moi ! Continuer la lecture de Go West ! (70)

Une journée particulière

par Lorenzo dell’Acqua

Cette journée avait été si particulière que j’envisageais de la raconter à mes amis. Malheureusement, quarante-huit heures plus tard, je ne me souvenais déjà plus pourquoi et ce n’était pas les 6,4 kilomètres parcourus à pied, une distance respectable à mon âge sans être pour autant un réel exploit, qui en étaient la raison. La disparition récente d’un ami confirma le bien-fondé de ma décision : mon Journal Illustré m’avait été fort utile pour retrouver tous les bons moments passés avec lui et tombés dans l’oubli.

C’était donc un 11 novembre qui n’avait rien de plus original que les soixante-quatorze précédents. Je quittai mon domicile assez tôt le matin, mais pas trop quand même, pour rejoindre à la Brasserie Mollard un ex-ami redevenu mon ami. Les horaires de nos levers me fournirent un sujet de réflexion pendant le trajet en bus. Quand on se lève tard, la journée ne commence que deux heures plus tard après le dérouillage matinal obligatoire à notre âge et c’est alors le moment de se mettre à table pour le déjeuner. Autrement dit, quand on se lève tard, Continuer la lecture de Une journée particulière

Go West ! (69)

(…)Il a choisi deux pendentifs, un Yongosona et un épi de Talasi. Il a demandé :« Combien pour les deux ? ». Je lui ai dit :« Deux fois 1 dollar » Il a sorti deux billets du rouleau et me les a donnés. Ensuite, il m’a tendu le Yongosona en disant « Pour toi, petite grenouille ! » et le Talasi à Pahana, « Pour toi !», et puis il a rejoint l’autre soldat dans leur voiture et ils sont partis vers l’ouest.
C’est comme ça que j’ai rencontré mon mari, Bo. »

C’était la deuxième fois qu’elle évoquait son mari. Il fallait absolument que j’en sache davantage, mais Mansi s’était tue. J’avais dans la tête tout un tas de questions : « Qui est ce mari ? Pourquoi n’est-il pas là ? Où est-il ? Comment est-il ?  Grand ? Costaud ? Jaloux ? Violent ? Est-ce qu’il ne risque pas de revenir, comme ça, sans prévenir ? » Maintenant, au moins, je savais qu’il était grand et probablement costaud, mais les autres questions, je n’osais pas les poser : quand on veut jouer les blasés, les hommes tranquilles et sûrs d’eux-mêmes, quand on partage un lit avec une dame, quand il s’agit de son lit conjugal, on ne s’inquiète pas de son mari. Mais finalement, je n’ai pas eu besoin de demander pour en apprendre davantage sur Bo.
Après un long silence, Mansi s’est retournée sur le lit. Elle s’est dressée puis s’est dirigée vers la porte. Au moment de la franchir, elle s’est immobilisée un instant, les jambes légèrement écartées, les mains sur les hanches, la tête inclinée de côté comme si elle réfléchissait. Sa silhouette sombre se détachait en contre-jour sur l’écran gris de l’encadrement. Elle faisait semblant d’hésiter, mais moi, je savais que c’était pour que je puisse contempler ses formes. Et puis, elle Continuer la lecture de Go West ! (69)

Go West ! (68)

(…)Je croyais qu’elle s’était endormie, quand d’un coup, elle se recroquevilla en chien de fusil et recommença à parler. A présent, sa tête était posée là où quelques instants plus tôt se trouvait le cendrier qu’elle avait écarté pour le poser à côté du lit et, tandis qu’elle entrait dans le récit de sa vie, sa voix résonnait dans mon ventre.

« Je suis née à Gallup au Nouveau Mexique, mais j’ai grandi dans le village de Shungopavi, là-haut dans la mesa.. Le village n’existe plus aujourd’hui. Il a été abandonné après la grande sécheresse de 48. Mais à cette époque, une trentaine de familles y vivaient. Mes parents sont morts l’un après l’autre quand j’étais encore toute petite. Comme le veut la coutume Hopi, j’ai été adoptée par une des familles et j’ai été élevé par la tribu avec les autres enfants. Je n’étais pas esclave ni même maltraitée puisque ma vraie mère était une Hopi. Mais ma mère adoptive me faisait accomplir des travaux qu’elle n’exigeait pas de ses propres enfants. Parfois même, elle me mettait au service Continuer la lecture de Go West ! (68)

Le tsunami

Tsunami1 est un mot d’origine japonaise. Littéralement, il veut dire « vague de port ». Aujourd’hui, alors que tout le monde a vu au moins une fois à la télévision ce que sont réellement un tsunami et ses effets dévastateurs, on peut se demander pourquoi cette tranquille locution sert à désigner un phénomène maritime monstrueux. Si vous ignorez cette raison et si vous voulez la connaitre, lisez la note de bas de page. Sinon, passez à la ligne d’en dessous : 

Le 26 décembre 2004 à 7 h 58, un tremblement de terre de magnitude supérieure à 9 et dont l’épicentre se situait à 250 km au large de l’île de Sumatra provoqua un tsunami qui atteignit la ville de Banda Aceh vingt minutes plus tard. À cette époque, la ville comptait 250.000 habitants ; 70.000 d’entre eux Continuer la lecture de Le tsunami