« Reçu bachelier le 3 août 1840, Gustave Flaubert (1821-1880) se voit offrir son premier grand voyage : un périple de deux mois sous la tutelle de Jules Cloquet, professeur à la faculté de médecine de Paris, âgé de 50 ans, ami de son père. Le jeune homme hésite d’abord à partir : « l’instinct me dit que le voyage sans doute me plaît, mais le compagnon guère », écrit-il à Ernest Chevalier. Finalement, il trouvera le docteur Cloquet à son goût, il restera lié avec lui sa vie durant. »
(extrait de l’introduction de Claudine Gothot-Mersch à l’ouvrage cité plus bas )
« À la hauteur des îles d’Hyères, la brise ne nous avait pas encore pris, et cependant de larges vagues déferlaient avec vigueur sur les flancs du bateau, sa carcasse en craquait (et la mienne aussi), une grande ligne noire était marquée à l’horizon et les ondes, à mesure que nous avancions, prenait une teinte plus sombre analogue tout à fait à celle d’un jeune médecin qui se promenait de long en large, et dont les joues ressemblaient à du varech tant il était vert d’angoisse. Jusque-là, j’étais resté couché sur le dos dans la position la plus horizontale possible et regardant le ciel où j’enviais d’être, car il me semblait ne remuer guère et je pensais le plus que je pouvais afin que les enfantements de l’esprit, fassent taire les cris de la chair. Secoué dans le dos par les coups réguliers du piston, en long par le tangage, de côté par le roulis, je n’entendais que le bruit régulier des roues et celui de l’eau repoussée par elles et qui retombait en pluie des deux côtés du bateau. Je ne voyais que le bout du mat et mon œil fixe et stupide placé dessus en suivait tous les mouvements cadencés sans pouvoir s’en détacher, comme je ne pouvais me détacher non plus de mon banc de douleurs. La pluie sur 20, il fallu rentrer, se lever pour aller s’étendre dans la cabine où je devais rester pendant 16 heures, comme un crachat sur un plancher, fixe et tout gluant.
Le passager se composait de trois ecclésiastiques, d’un ingénieur des ponts et chaussées, d’un jeune médecin corse et d’un receveur des finances et de sa jeune femme, qui a eu une agonie de 24 heures.
La nuit vint, on alluma la lampe suspendue aux écoutilles et que le roulis fit remuer et danser toute la nuit, on dressa la table pour les survivants après nous avoir fait l’ironique demande de nous y asseoir. Les trois curés et Monsieur Cloquet seuls se mirent à manger. Cela avait quelque chose de triste, et je commençai à m’apitoyer sur mon sort, humilié déjà de ma position, je l’étais encore plus de voir trois curés boire et manger comme des laïques, j’aurais pris tant de plaisir à me voir à leur place et eux à la mienne. Les rôles me semblaient intervertis, d’autant plus que l’un d’eux voyageait pour sa santé, c’était bien plutôt à lui d’être malade, le second s’occupait de botanique, et qu’est-ce qu’un botaniste a à faire sur les flots ?, le troisième avait l’air d’un gros paysan décrassé, indigne de regarder la mer et de rêver sur les flots, tandis que moi j’aurais eu si bonne grâce à table, la nuit venue je l’aurais passé à contempler les étoiles, le vent dans les cheveux, la tempête dans le cœur. Le bonheur est toujours réservé à des imbéciles qui ne savent pas en jouir.(…)»
Gustave Flaubert – Récits de jeunesse – Pyrénées et Corse