Hommage à Antoine Blondin

J’ai publié ce texte le 31 octobre 2014 sous le titre « Je suis un pilier de bistrot ». Je l’avais écrit quelques jours avant au Sorbon, café sans charme de la rue des Écoles, face au cinéma Champollion et à la brasserie Balzar. C’était l’époque où je commençais à découvrir que, pour moi, l’endroit le plus propice à l’écriture, c’était le bistrot. Et ça m’a tout de suite fait penser à l’un de mes écrivains favoris, un styliste parfait, un humoriste désabusé, un humaniste doux, un type du genre de Jacques Perret ou d’Alexandre Vialatte. Ça m’a fait penser à Antoine Blondin.  Alors j’ai écrit ça : 

Je suis un pilier de bistrot. Oh, pas du genre Antoine Blondin, malheureusement. Ce cher Antoine! Non que je l’aie connu. Mais j’aurais bien aimé écrire comme lui, ne serait-ce qu’un peu, un tout petit peu. Je sais qu’il fréquentait beaucoup un café de la rue du Bac, le Bar Bac, près du domicile qu’il partageait avec sa mère. Il disait : « La littérature, c’est des litres et des ratures». J’ignore s’il écrivait dans ce bistrot ou s’il travaillait ailleurs. Je le vois plutôt chez lui, par exemple sous les lambris de ce grand appartement, au coin d’une fenêtre donnant probablement sur la Seine, tapant à la machine, une cigarette au coin de la bouche, un œil à demi fermé sous la piqure de la fumée, juste après une nuit de Continuer la lecture de Hommage à Antoine Blondin

Gérald, je t’emmerde !

Extrait gratuit du chapitre 1er de
Blind dinner

(…)

Nous roulions en silence dans notre taxi depuis une bonne demie heure quand, alors que nous longions le musée du Louvre, Anne déclara tout d’un coup qu’elle n’arrivait pas à comprendre ; à la suite de quoi elle laissa planer quelques points de suspension et puis se tut. C’était sans doute une manière pour elle de solliciter une question de ma part afin d’établir une conversation. En effet, comme la plupart des femmes, Anne supporte mal le silence. J’aurais pu rester muet ou lui faire remarquer que chez elle, ne pas comprendre, c’était plus une habitude qu’un évènement, mais la soirée risquait d’être assez pénible comme ça sans que je déclenche tout de suite les hostilités. Je pris donc mon ton le plus patient et le moins ironique pour lui demander :

« Mais qu’est-ce donc que tu ne comprends pas, ma chérie ? »

Elle me le dit. En fait, ce qui lui échappait, c’était comment Renée pouvait s’y prendre pour que ses invités ne se rencontrent jamais deux fois.

Comme je ne m’attendais pas à une interrogation existentielle fondamentale, je ne fus pas surpris par l’inanité de la question. Je répondis aimablement, avec une légère note de nonchalance teintée Continuer la lecture de Gérald, je t’emmerde !

Gisèle ! (15)

(…) À droite comme à gauche, le couloir s’étend à l’infini. Instinctivement, Bernard choisit la fuite vers la gauche, vers l’Italie, parce que les flics qui le poursuivent sont surement français. Il court ; il a perdu sa deuxième chaussure mais cela ne le gêne pas dans sa course, au contraire ; la valise roule bien sur le sol de la galerie ; il n’a même plus mal au bras ; en tout cas il n’y pense plus. Derrière lui, pas de bruit de course, pas de sommation, pas d’ « Arrêtez ou je tire ! », rien ! …ça va…  ça va mieux… je dois avoir une bonne avance… j’entends rien… ils ont dû partir dans l’autre sens… ça va mieux, ça s’arrange un peu…

Au passage, sous l’un des rares éclairages, il voit une affiche. Il s’arrête. “<— Italie : 4,350 Km.  France : 8,500 Km. —> “

…aïe aïe aïe !… 4 kilomètres… pas moyen de me cacher… ils auront tout le temps de me rattrapper… merde, merde, merde, Gisèle ! Si seulement t’avais pas…

Mais juste au dessus , il y a une autre affiche. Sous une grosse flèche bleue qui pointe vers le haut, il lit « Cheminée de ventilation n°3 ». Il lève les yeux. Au-dessus de lui, un trou sombre dans le plafond de la galerie. Une chaîne pend devant ses yeux ; il tire sur la poignée ; une échelle métallique descend jusqu’au sol en grinçant ; Bernard regarde derrière lui : tout au bout, là-bas, vers la France, un point lumineux oscille tandis que le faible écho d’une course couvre le battement du sang dans ses oreilles :

…les flics ! ils arrivent ! faut que je grimpe, y a que ça à faire… faut que je grimpe…

Il grimpe, mais dès le troisième échelon, Continuer la lecture de Gisèle ! (15)

Gisèle ! (14)

(…) À présent, il va se méfier, Robert. Rendu furieux par la douleur et la vexation de s’être fait battre par un gringalet de délégué commercial en costume, le fauve va se déchainer, il ira jusqu’au bout, il sera sans pitié. D’ailleurs, le voilà déjà qui commence à s’ébrouer. Il s’appuie sur ses avant-bras, il va se dresser dans la cabine, il va se jeter sur Bernard, il va le déchiqueter. Affolé, sans le quitter des yeux, Bernard tâtonne sous son siège, attrape la lampe torche comme il peut, se redresse à demi et, la saisissant fermement des deux mains,  il en assène un formidable coup sur le crâne de Robert.

Le routier s’est effondré mollement. Dans sa chute, son crâne a rebondi sur le volant puis son corps s’est affalé sur la Samsonite, coincé entre le siège du conducteur et la console centrale. Le silence est retombé dans la cabine. On n’entend plus que le bruit du moteur qui tourne, calmement, comme si de rien n’était. Continuer la lecture de Gisèle ! (14)

Rendez-vous à cinq heures avec Laurent

la page de 16h47 est ouverte…

Mon prénom

Bien que je l’aie longtemps détesté, je suis aujourd’hui convaincu que le plus beau cadeau de mes parents, c’est lui.

Dans mon enfance, j’étais complexé de m’appeler ainsi : mon prénom Laurent avait une consonance désagréable et je le trouvais excentrique. A ce handicap s’en ajoutait un autre et tous les deux s’associèrent dans mon ressentiment. Était-ce la nature ou ma mère, je ne le saurai jamais, qui m’affublèrent d’une coiffure déjà ridicule à cette époque : la brosse. A l’école communale de la rue Boulard, personne d’autre que moi bénéficiait de ces deux attributs dévalorisants. Et, n’en déplaise à certains, j’étais bien trop ignorant de l’actualité pour que mon prénom puisse m’évoquer à cette époque, et même dans mon inconscient, une ville d’Algérie tristement célèbre. Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec Laurent

Understatement and the english soul

Ce texte a été publié précédemment il y a neuf ans.

Dans un article précédent consacré à P.G. Wodehouse, j’avais évoqué le caractère intraduisible de ce mot si britannique d’understatement. Certains anglophones scolaires pourront vous dire que understatement pourrait très bien se traduire par litote ou par euphémisme. Hé bien, ce n’est pas mon avis et je le prouve.

Commençons par George Mikes, auteur anglais d’origine hongroise qui, vers la fin des années 40, a traité de l’impossibilité pour un non-anglais (un alien) à devenir anglais dans un petit opuscule à l’humour très britannique, »How to be an alien ». Voici l’une des raisons de cette impossibilité:  « The English have no soul ; they have the understatement instead. »
(Je vais me permettre ici une incidente pour souligner que le vocable d’alien que les Grands Bretons utilisent volontiers pour nous désigner, nous les étrangers, fait inévitablement penser, depuis une trentaine d’années, à un être verdâtre, gluant et agressif, mais par dessus tout mal élevé qui met en évidence le peu d’estime Continuer la lecture de Understatement and the english soul

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Extrait du chapitre 2 de La Mitro :

(…)
Quand Félix et le contrôleur-adjoint sont arrivés devant l’escalier du bureau-atelier des Poids et Mesures, il n’y avait là que Mireille Pétugue, la femme du cousin d’Elzéar. Elle fait la secrétaire de mairie deux fois par semaine. A l’énorme bruit de la porte claquée, elle était sortie affolée de son bureau. A présent, elle était plantée deux marches au-dessus de l’entrée et elle parlait à la porte en fer.
— Eh, Gérard, qu’est-ce que tu fais enfermé là-dedans ? Tu sais que t’as pas le droit d’être là ?

Comme la porte ne répondait pas, elle a continué :
— Dis-donc, tu m’as fait une frousse de tous les diables Continuer la lecture de Page de pub

Gisèle ! (13)

(…) — Écoute moi bien, Toto ! dit Robert calmement en regardant Bernard dans les yeux. Ou bien tu me donnes mon fric, ou bien tu me files ta valise et tu vires de mon camion. C’est clair pour toi ?
— Mais vous n’avez p-pas le droit… En plein milieu du tu-tunnel, comme ça, dans le froid…
— Te plains pas, Toto ! Au moins, ici, y a pas de neige. Je pourrais te laisser du côté italien, tu sais, dehors, en pleine cambrousse. Doit pas y faire chaud en ce moment ! Alors, tu choisis ? On n’a pas des plombes…
— Mais je ne veux pas vous donner ma valise. Vous n’allez pas me la prendre d-de force, quand même ?
— On parie ?
— Et puis, je refuse de descendre ! C’est q-quand même pas croyable, ça, à la fin !
— Tu refuses ! Sans blague ? »

Brusquement, Robert s’est penché vers Bernard. De la main gauche, il a saisi la poignée de la petite Samsonite qui dormait entre les genoux de son passager et, passant devant son corps, de l’autre, il tâtonne à la recherche de la poignée de la portière droite. Bernard n’arrive pas à croire à ce qui lui arrive : coincé dans la cabine d’un 35 tonnes arrêté en plein tunnel entre la France et l’Italie, il lutte avec un chauffeur routier deux fois plus lourd que lui pour conserver sa valise et ne pas se faire jeter dehors. De ses deux mains, il tente de repousser Robert loin de lui en répétant d’un ton offusqué « mais enfin, mais enfin, mais enfin… » La portière est maintenant entr’ouverte et Bernard peut sentir dans son dos le froid de l’extérieur. S’il peut encore résister à la poussée de Robert, Continuer la lecture de Gisèle ! (13)