Go West ! (19)

(…) J’en ai marre de ne plus avoir de repères, de ne plus savoir où je suis ni comment me comporter. J’en ai marre de me faire bousculer par des hôtesses de l’air, des filles tordues et des flics. J’en ai marre de ne plus être dans mon milieu familier avec autour de moi Paris, mes parents, les copains, les étudiantes de l’Alliance Française, les filles au pair de ma sœur, les lycéennes du XVIeme. Avec tous ceux-là, j’avais les codes, je savais à peu près quoi faire. Si je n’étais pas le roi, je n’en étais pas loin. Et même avec Patricia, la parfaite jeune fille de famille aisée de la banlieue chic de Washington, la fille rencontrée un soir dans une boîte de nuit pour godelureaux dans les Alpes suisses, avec elle, tout du long, j’avais su quoi faire. Et j’étais arrivé sans trop de mal avec elle dans cette chambre d’hôtel du Quartier Latin. Mais ici, maintenant, dans la chambre 201 du Sleepy Hollow, je ne sais pas quoi faire, et j’ai un peu peur.

Feignant un épuisement encore plus grand, je m’affale sur le dos bras en croix sur le lit le plus proche et je ferme les yeux.
— Phil ? Philippe ?
C’est Cal qui me parle doucement. Je le sens debout auprès de mon lit, hésitant. Il voudrait bien me sortir de ma léthargie pour me poser une question, la question. Mais je ne bouge pas. J’essaie d’avoir l’air naturel. Surtout ne pas trop crisper les paupières, tenter de respirer posément. Cal va-t-il insister jusqu’à ce que je lui réponde ? Ou bien n’ose-t-il pas me réveiller ? Ou bien a-t-il compris que je fais semblant ? Et s’il l’a compris, comprend-il aussi que cela équivaut à une réponse, ou bien pense-t-il que c’est par timidité ?
Cal a dû se faire une idée. En tout cas, il a décidé de ne pas insister, car la couleur brun rose de l’intérieur de mes paupières vient de passer au noir juste avant que je n’entende la porte de la salle de bain se refermer. Bruits d’eau, Cal prend doit prendre une douche. Je me redresse d’un coup, me déshabille à toute vitesse dans le noir et me glisse sous les draps, le nez dans l’oreiller et la tête sous le drap. Continuer la lecture de Go West ! (19)

Athènes – 17 novembre 1973 – 8h45

Ceci est extrait du récit que j’ai intitulé Les canons de Syntagma.

 Athènes, samedi 17 novembre 1973, 8h45
(…) Je suis maintenant à nouveau debout sur le balcon, appuyé à la rambarde. Il y a de moins en moins de piétons dans Venizelou. Par-dessus le bruit discontinu des rafales, apparait le wouche-wouche-wouche d’un hélicoptère. Il passe très lentement et très bas au-dessus de Syntagma puis, comme un frelon qui changerait d’avis, il se met à filer tout droit en direction de la place Omonia. Prenant petit à petit le pas sur le bruit de l’hélicoptère qui disparaît, monte maintenant un nouveau bruit que je mets du temps à identifier. Il vient de la gauche. Il ressemble à celui de ces rideaux de fer que les magasins relèvent le matin. Le bruit dure et monte en puissance et d’un seul coup, je le reconnais : c’est celui des chenilles d’un char d’assaut sur la chaussée. Quand il ne sort pas des haut-parleurs d’une salle de cinéma, ce bruit métallique et inexorable est absolument terrifiant. Au même moment, l’avant d’un tank, puis son canon, puis sa tourelle, enfin la totalité de sa puissante silhouette apparaissent. Il est immédiatement suivi Continuer la lecture de Athènes – 17 novembre 1973 – 8h45

Les débuts dans le monde d’Armelle Poder

Le texte qui suit est extrait du roman Histoire de Dashiell Stiller et plus particulièrement du 3ème chapitre. C’est Armelle Poder qui raconte son histoire. Il faut que vous sachiez qu’elle préfère qu’on l’appelle Simone Renoir. Elle trouve que ça fait  plus distingué.

(…)
Bon, après ça, on a vécu des moments difficiles, Sammy et moi. J’avais plus de travail, plus de chambre, plus rien. Il a bien voulu que j’emménage avec lui dans sa chambre rue d’Odessa. La chambre était pas terrible, mais moi j’étais heureuse, vous pensez, toute la journée avec Sammy, à m’occuper de lui et tout. Mais au bout d’une semaine, il m’a dit que c’était pas tout ça, que c’était bien beau l’amour et l’eau fraiche, mais que ça manquait de beurre dans les épinards et qu’il allait falloir voir à me mettre au boulot. Quand j’ai compris que le boulot, c’était le ruban…

Le ruban ? Ben, c’est le trottoir, le turf, la racole… faire la pute, quoi ! Quand j’ai compris que c’était ça, j’ai refusé tout net. Alors il m’a flanqué une de ces roustes. J’étais une ingrate — une ingrate, c’est une moins que rien, une qu’a pas la reconnaissance du ventre, qu’il m’a dit — et qu’avec tous les sacrifices qu’il avait fait pour moi, il pensait que je pourrais bien faire ça pour lui, une fois de temps en temps. Quand j’ai dit « Jamais ! », il m’a flanqué Continuer la lecture de Les débuts dans le monde d’Armelle Poder

Aventure en Afrique (51)

Jusqu’à preuve du contraire, cet épisode d’Aventure en Afrique s’avère comme le dernier de la série. Alors, dégustez-le…

Le retour

       Après notre périple dans l’Aïr nous avons eu treize jours pour préparer notre retour en France. Nous avons commencé par aller acheter une autre cantine sur le Grand Marché pour expédier tous nos achats souvenir. Celle-ci était bleu ciel, faite avec de vieux bidons d’huile recyclés, le résultat était identique aux cantines métalliques de Manufrance. Tous nos souvenirs y ont été placés, cela allait de la statue Dogon, au coffret à bijoux touareg, en passant par la sculpture d’un buste de femme Djerma… Soit  40kg expédiés, après les formalités de douane, par la route puis le bateau à Cotonou, reçus au bout de deux mois.
Avant mon départ, j’ai distribué bon nombre de nos affaires, à mes gars : chapeau de brousse, chaussures… Filtre Pasteur au boy, cocote minute etc.…
Nous prenions nos dernières photos Continuer la lecture de Aventure en Afrique (51)

La fin du diner

Voici le dénouement d’un drame social contemporain de la crise sanitaire du COVID tel qu’il est fidèlement rapporté dans BLIND DINNER.

(…)

Sur ce, les policiers remettent leur masque et sortent de l’immeuble. Je m’approche d’Anne et, d’un ton très doux, je lui demande :

« Ça va, Anne ? Ils ne t’ont pas fait mal, au moins ?

— Fous-moi la paix, Gérald, me répond-elle sèchement en me bousculant pour rejoindre l’ascenseur, suivie de près par Kris. »

Mais pourquoi elle me parle comme ça ? A moi, qui suis si gentil, si prévenant, si amoureux ! Sans parler de mes qualités morales ni de ma situation sociale ! Peut-être qu’elle ne m’aime plus, finalement ? Il faut que j’en aie le cœur net, absolument. Je me précipite pour retenir la porte de l’ascenseur dans lequel elles se sont entassées.

« Anne, tu ne m’aimes plus ?

— Foutez-lui donc la paix une fois pour toutes, Gérald ! me conseille Kris en tentant de refermer la porte sur elles. Vous n’avez pas encore compris, espèce de minus ?

— Vous, d’abord, je vous déteste, voilà ! Je remonte chez Renée, alors sortez de l’ascenseur. On tiendra jamais à trois là-dedans ! Et puis, avec votre quintal et demi, on serait en surcharge ! »

Et tout en la tirant par le bras, j’ajoute, définitif :

« Allez, la pouffiasse, on descend ! » Continuer la lecture de La fin du diner

Patchwork

Voici un poème en vers libres. (déjà publié le 18 octobre 2014)

Ils sont libres parce que je les ai libérés de la prison dans laquelle ils vieillissaient au plus profond de ma mémoire sans avoir vu le jour depuis mon baccalauréat.

Patchwork

Je suis venu calme orphelin
Vers les hommes des grandes villes
Rappelle-toi, Barbara,
Il pleuvait sans cesse sur Brest.
Un soir, t’en souvient-il ? Nous voguions en silence ;
Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée.
Du palais d’un jeune Lapin
Dame Belette un beau matin
S’empara ; c’est une rusée.
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !
Avec le temps,
Avec le temps, va, tout s’en va Continuer la lecture de Patchwork

Salle 1101

Ce matin, vous êtes dans la salle 1101 au 11ème étage de la tour HHH, à l’angle de Madison et de la 57ème, au cœur de Manhattan. Par faveur spéciale, vous assistez à la réunion bimensuelle des directeurs commerciaux de Hampton-Hartford-Huge Pharmaceutics, connus mondialement sous leur acronyme HHH. Autrement dit vous êtes au cœur des Big H’s, comme on dit à Wall Street. Comme d’habitude, la réunion est présidée par Bob Martinoni, Vice-Président Sales and Marketing, mais comme cela lui arrive de temps en temps, le grand patron, Geronimo H.Huge, GH,  assiste silencieusement à la réunion. Alors que Mary Dickinson a commencé à présenter les derniers résultats de la région dont elle est responsable, Europe-Afrique, Harry Weissberg, directeur pour la région West USA, arrive en retard. S’il a l’air un peu bizarre, c’est peut-être parce qu’il est sous médicaments.

(…)
Harry fait un pas dans la salle. Il n’a pas vu G.H., à moitié caché par le battant de la porte.

— Salut, les filles ! Oh ! Pardon, Mary ! Je recommence : Bonjour, Messieurs !

Dick Hullby s’agite sur son siège.

il y va un peu fort, Harry ; si c’est ça l’humour juif, ça manque un peu de classe ; je suis pas sûr que G.H. apprécie

— Excusez le retard… problème d’ascenseur…désolé…

Il ouvre un peu plus la porte de la salle qui vient heurter les pieds de Geronimo.

 merde, pas de chance, le grand Manitou est là !

Harry s’incline avec une cérémonie légèrement moqueuse devant le Président de la Compagnie et, d’une démarche un peu raide, il va s’asseoir à coté de Dunbar.
Martinoni reprend la parole : Continuer la lecture de Salle 1101

Aventure en Afrique (50)

La pharmacie du Centre (3/3)

Le paiement par les clients était fonction de la couverture sociale pratiquement inexistante dans ce pays. Le système de sécurité sociale n’existait que pour les européens qui avaient cotisé à des mutuelles ; le paiement était direct en espèces, en Francs CFA. Il n’y avait pas de délégation de paiements, le système de bons de commande  souvent apportés par un commissionnaire,  collectés après délivrance,  servait à adresser au payeur la facture !

Le prix des médicaments était élevé pour les africains. Ils réglaient sans problèmes, ou en petite monnaie espèces  recueillies auprès de congénères, ou  mendié. Nous  étions  au service des clients.

D’autre part, il y avait  la gestion des approvisionnements, des stocks :
Les commandes étaient faites rarement par téléphone fixe (les portables n’existaient pas),  le plus souvent par courrier postal ou la visite exceptionnelle d’un représentant six mois ou un  an à l’avance ! Dans ce pays enclavé et pauvre, l’approvisionnement et l’acheminement des produits était un problème : La plupart des médicaments étaient des produits importés, de France ou d’autres pays étrangers. Suite à l’indépendance du Niger, survenue treize ans avant notre séjour, la France était Continuer la lecture de Aventure en Afrique (50)