Tous les articles par Philippe

Go West (76)

(…) — Tu veux pas te baisser, Brenda, parce que là, tu me caches la télé… Non, dans l’autre sens, Brenda, assied-toi dans l’autre sens, sans ça tu verras pas le film… Pourquoi tu regardes pas le film ?  Tourne-toi, je te dis, tourne-toi…. Qu’est-ce que tu fais, Brenda ? Mais qu’est-ce que tu fais ? Eh ! Mansi ! Qu’est-ce qu’elle fait, Brenda ? Brenda ? Ah bon… Oh ! Brenda…
« C’est marrant, je me sens de mieux en mieux… »
C’est à ce moment que j’ai dû m’évanouir.

Ce qui s’est passé après, pendant que « La Chose » dévastait la station scientifique jusqu’à sa cuisson finale, est resté très vague dans mon souvenir. Le coup des gouttes de mercure qui remontaient au bloc de glace, ça, j’en suis sûr. Mais pour le reste… Je crois bien que je me suis réveillé deux ou trois fois. Je me vois me lever pour aller chercher une bière ou de quoi manger dans le réfrigérateur. A un moment, j’ai dû tomber du canapé pendant que je dormais. J’ai du mal à me relever parce que je m’emberlificote dans mon peignoir. Bob est allongé sur le canapé, étendu sur le dos, les mains derrière la nuque. La tête tournée sur le côté, il regarde vaguement la télévision en fumant une cigarette. La grande bringue est allongée sur lui. Elle semble dormir. Bob me voit contourner le divan et m’adresse un petit signe amical.
— Ça va comme tu veux, man ?
Je veux lui répondre, mais je suis incapable d’émettre le moindre son. Ma langue est collée à mon palais. Alors je fais le geste que j’ai vu faire tant de fois depuis un mois, le signe classique comme quoi tout va bien : le pouce et l’index arrondis pour former la lettre O. Je tourne un peu en rond dans la pièce avant de trouver mes repères. Je finis par arriver devant le réfrigérateur. J’ouvre la lourde porte et reste planté là, les yeux fixés sur la petite lumière qui vient de s’allumer. Pourquoi je suis là à contempler les rayonnages de verre chargés de bouteilles anonymes et de cartons ramollis Continuer la lecture de Go West (76)

LES DISPARUS DE LA RUE DE RENNES (Extrait)

Résumé des chapitres précédents

Après un vote unanime, moins les voix de l’opposition, le Conseil Municipal, Maire en tête, s’est rendu sur place et sous la pluie pour constater les faits de visu. C’est confirmé, il manque tout un bout de la rue de Rennes. C’est bien embêtant.

4- Stratégie municipale

Où l’écologie retrouvera ses limites et la politique, ses habitudes.

Ces choses ayant été accomplies, la Maire se retira dans le véhicule à gyrophare, parce que l’écologie, ça va bien cinq minutes, tandis que son garde du corps restait planté au milieu de la chaussée, triplement embarrassé par un parapluie de golf marqué aux armes de la ville, un vélo batave et un costume sombre complètement fichu.

Sur le chemin du retour, dans le confort de sa voiture de fonction et de son for intérieur, Madame la Maire réfléchissait :

Cette disparition n’était pas une petite affaire et il fallait la prendre très au sérieux : deux ou trois cents mètres de rue manquants, ça faisait quand même désordre, même pour une municipalité de gauche. Il lui fallait établir une stratégie de toute urgence.

Était-il possible de mettre l’affaire sur le dos de quelqu’un d’autre ? Elle pourrait bien sûr parler d’héritage de la mandature précédente, mais ça faisait quand même plus de huit années qu’elle exerçait le pouvoir absolu sur la ville. De plus, dans ce cas, on ne manquerait pas de lui rappeler que, dans l’équipe précédente, elle était première adjointe. Remonter plus loin en arrière, c’est-à-dire à Tiberi ou même jusqu’à Chirac, lui paraissait difficile. Elle demanderait conseil sur ce point à Laurent Joffrin et à Edwy Plenel dès demain, mais elle ne pensait pas vraiment que le barbu bougon de Libération et l’homme au rictus d’acier de Mediapart pourraient la sortir de cette mauvaise passe.

Puisque faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre Continuer la lecture de LES DISPARUS DE LA RUE DE RENNES (Extrait)

La Peinture : du Didactisme à l’Esthétisme

par Lorenzo Dell’Acqua

L’œuvre d’art est-elle belle et que signifie-t-elle ?

Je ne suis sensible qu’à sa première fonction qui est de nous montrer la Beauté. Je ne vois aucun intérêt supplémentaire à comprendre le pourquoi de l’œuvre et à découvrir ce qu’elle veut montrer ou démontrer. 

Au début de l’histoire de la Peinture, les fresques des églises étaient des bandes dessinées dont la fonction didactique l’emportait sur la qualité esthétique. La Peinture n’avait pas pour objectif à cette époque d’être belle mais de raconter et d’expliquer l’Histoire Sainte aux illettrés, c’est-à-dire quasiment à tout le monde, ce qui ne l’a pas empêché d’être belle. En même temps que le niveau culturel s’élevait, la Peinture s’est éloignée de ce Didactisme primaire pour se rapprocher de l’Esthétisme tel qu’il est défini dans Le Robert : Attitude artistique qui recherche la beauté formelle.

Les premières œuvres réellement dépourvues de toute fonction interprétative me semblent être celles des Impressionnistes. Le Surréalisme, lui,  représente Continuer la lecture de La Peinture : du Didactisme à l’Esthétisme

Go West ! (75)

(…) et puis cette chaleur humide, cette ambiance confinée, ce vase clos, étanche, presque insonorisé, qui donnait l’impression apaisante et libératrice que rien de l’extérieur ne pouvait vous y atteindre, que rien de ce qui pouvait s’y passer ne pouvait avoir de conséquence ; enfin l’alcool et les mets épicés et la chaleur intérieure qu’ils prodiguaient, dispensatrice de confiance. J’étais différent et, pour le moment au moins, j’étais prêt à tout, ou presque.

Tout le monde faisait face au poste de télévision. Bob et moi nous étions assis d’autorité sur le canapé et les filles s’étaient installées par terre, adossées au siège, Fran entre les jambes de Bob, Mansi entre les miennes et Brenda entre Fran et Mansi.

Sur l’écran gris bleu, confiné dans son local laissé comme il se doit sous la surveillance d’un bidasse somnolent, le bloc de glace dans lequel la « Chose d’un autre monde » était enchâssée fondait goutte après goutte sur fond de musique angoissante. Tout le monde et Brenda se doutaient qu’une fois libérée de sa gangue translucide, la silhouette humanoïde et colossale de la « Chose » allait causer bien des soucis à la petite équipe militaro-scientifique qui l’avait extraite de la banquise. De trois quarts arrière, je regardais la grande bringue. Tendue, légèrement penchée en avant, entièrement immergée dans l’action du film, elle ne cessait de mordre ses ongles artificiels que pour tirer sur son joint ou pour boire une lampée de vodka. De temps en temps, elle émettait une plainte du genre « Aïe, aïe, aïe ! Mais y voit pas que ça fond, l’autre andouille ! ». Alors Bob et moi tentions une plaisanterie, une remarque ironique sur la naïveté du suspense. Fran ne disait rien. La nuque posée sur l’aine de Bob, les yeux au ciel, elle regardait monter vers le plafond les volutes de fumée qu’elle laissait s’échapper de sa bouche. Moi, je commençais à m’habituer à l’âpreté du joint. Après avoir toussé deux ou trois fois en faisant semblant d’avoir avalé ma bière de travers, je m’étais essuyé les yeux, je m’étais enfoncé en peu plus dans le canapé, j’avais posé mes mains autour du cou de Mansi et, de mes deux pouces, j’avais commencé à lui masser la nuque, doucement, presque distraitement, à mille milles marins au nord de sa petite tache de naissance en forme d’Australie. Je me sentais drôlement bien. Continuer la lecture de Go West ! (75)

MON ROMAN (Extrait)

(…)

Chapitre 5 – Critiques de mon roman

Pour mettre de mon côté les critiques en leur mâchant le travail et pour éviter les surprises, j’écrirai moi-même les critiques de mon roman et je les enverrai aux journaux. Voici les premières :

Le Figaro
Entre Soljenitsyne et Roux-Combaluzier , à mi-chemin de Thérèse Raquin et de la Porte d’Orléans, partagé entre « Le Dniepr coule toujours dans le même sens » et « Ascenseur pour l’échafaud » , ce court roman devrait donner satisfaction à tout le monde et déplaire souverainement aux autres.

Télérama
Tous les ingrédients d’un drame désopilant sont réunis dans cette œuvre magistrale que l’on n’attendait plus d’un auteur que sa légèreté et Continuer la lecture de MON ROMAN (Extrait)

Trois en un

Tibère : Un tyran renfermé, vindicatif et rancunier. Il encourage la dénonciation et récompense les délateurs avec des faveurs de toutes sortes. Les dernières années du gouvernement de Tibère sont des années noires où on pouvait être jugé pour avoir simplement parlé en mauvais termes de l’empereur.

Caligula: Un empereur fou, délaissant et assassinant tous ceux qui ont soutenu son ascension. Il hait le Sénat.  Pour l’humilier, il lui fait adorer son cheval. Il a un comportement instable, et un goût pour la démesure. Il promit qu’il traverserait la baie de Naples à cheval(2), mais en fait il traversa une toute petite baie au Nord-Ouest de Naples sur un pont de bateaux.

Néron : Un empereur paranoïaque, mégalomane, cruel et extravagant qui vise au pouvoir absolu. Il est persuadé qu’il est un génie de la poésie . Il organise des J.O. où il remporte toutes les médailles. Il tue sa mère (entre autres membres de la famille) et met le feu à Rome. Il se suicide pour ne pas subir un coup d’état. Agonisant, il prononce « Quel artiste périt avec moi ! »

Go West ! ( 74)

(…) Je m’éloignai vers le coin cuisine et mis trois ou quatre fois le temps nécessaire à déboucher la bouteille en tournant le dos à tout le monde. Ça me permit de ruminer ma vexation et finalement de me calmer : « Qu’est-ce qu’on a dit tout à l’heure, crétin ? Il faut que tu te détendes et que tu profites du moment comme il vient. D’ailleurs, ça n’a l’air de perturber personne que tu sois en peignoir. »

Je m’en convainquis si bien que je finis même par m’imaginer que, dans ce petit groupe d’amis du samedi soir, le port du peignoir me conférait une position particulière, un rang, avec des privilèges. Après tout, pour Bob, pour Brenda et pour Fran, je devais être le nouveau petit ami — je pensais même plutôt « le nouvel amant » — de la maitresse de maison, un rôle inédit pour moi, mais plutôt flatteur celui-là. Mais pour le tenir, il fallait que je change d’attitude, car mon « Euh ben… non ! » de tout à l’heure manquait de nonchalance, de confiance en soi et d’esprit, bref de tout ce qu’on s’attend à trouver chez le French lover de sa meilleure amie. Suivant en cela ma pente naturelle, je choisis de demeurer silencieux le plus possible et de conserver autant que je le pourrai le statut confortable d’observateur amusé mais qui en a vu d’autres. Le reste de la nuit allait montrer Continuer la lecture de Go West ! ( 74)

Nouvelle donne

par MarieClaire

C’est lundi, sale jour. De plus, c’est le lundi de la rentrée des classes et il fait mauvais. Lui, il est parti travailler. Le bus scolaire vient d’avaler les enfants et leurs cartables neufs.

Elle est seule dans cette grande maison silencieuse. Elle regarde par la fenêtre et voit les autres jolies maisons alignées. Le gazon commence à pousser dans les jardins, de nouvelles haies ont été plantées, les habitants s‘installent. Elle se dit que cette vue devrait lui plaire, mais elle n’en voit que l’uniformité, l’inachevé, le prévisible.

Elle quitte son poste d’observation et se heurte à l’armée de caisses qui, dans l’entrée, attendent d’être déballées. Il y a celle marquée « fragile » où doit se trouver la vaisselle des grands jours. Dans l’autre, elle se rappelle avoir mis du linge…Elle les compte : sept, huit, plus les cartons… Elle les ignore.

Le heurtoir frappe la porte d’entrée. Continuer la lecture de Nouvelle donne

Je veux plus changer

Destinée ou pas, on en prend marre de vieillir, de voir changer les maisons, les numéros, les tramways et les gens de coiffure, autour de son existence. Robe courte ou bonnet fendu, pain rassis, navire à roulettes, à l’aviation, c’est du même ! On vous gaspille la sympathie. Je veux plus changer. J’aurais bien des choses à me plaindre, mais je suis marié avec elles, je suis navrant et je m’adore autant que la Seine est pourrie. Celui qui changera le réverbère crochu au coin du numéro 12 il me fera bien du chagrin. On est temporaire, c’est un fait, mais on a déjà temporé assez pour son grade.

Louis-Ferdinand Céline — Mort à crédit — 1936