Archives de catégorie : Textes

Il est temps de revoir La Nuit américaine

Ne serait-ce qu’en hommage à Nathalie Baye, cette actrice qui fut souvent excellente et cette femme qui fut surement aimable, il est temps de revoir La Nuit américaine.

La Nuit américaine, c’est la chronique de la fabrication d’un film depuis le début du tournage jusqu’au moment de la séparation de l’équipe. Tourné entièrement dans les studios de la Joliette à Nice, c’est le cinéma dans le cinéma, l’envers du décor, les secrets de fabrication, les trucages, les tromperies, les incidents, les crises, tout cela vu, arrangé et présenté par François Truffaut.

Les acteurs sont excellents : magnifique et désuet Jean-Pierre Aumont (dont on se souviendra toujours de la légèreté dans Drôle de Drame), Jacqueline Bisset, star hollywoodienne dépouillée, découverte dans Bullitt, Jean-Pierre Léaud, touchant de vérité dans son rôle de mauvais acteur, Jean-Paul Stévenin, assistant de Truffaut jouant son propre personnage  dans le film, et Nathalie Baye, charmante, timide et efficace script et puis Truffaut, avec cette façon de jouer à plat, qu’il a inculquée si profondément à J-P.Léaud, cet passion fiévreuse, cette conception claire du scénario et de la mise en scène.

La vidéo que je vous propose ci-dessous Continuer la lecture de Il est temps de revoir La Nuit américaine

La Chanson pour Lorenzo (1/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

 J’ai aimé la musique qui a été pour moi une forme de poésie et d’évasion. Pourtant, je ne connais même pas les notes ! Mon père, excellent musicien et violoniste, n’a pas jugé utile de nous faire apprendre le solfège ni à jouer d’un instrument. Probablement par égoïsme car il ne fallait surtout pas faire le moindre bruit dans l’appartement afin que ses analysés pensent qu’il n’y avait pas d’autre présence que la leur. J’étais donc condamné à n’être qu’un musicien passif … Cela ne m’a pas empêché d’avoir bien des émotions ! Et je suis même parvenu à déceler la différence entre deux interprétations de la sonate K 87 de Scarlatti : il y a celle, brillante, de Clara Haskil et celle, bouleversante, d’Ivo Pogorelich qui ne raconte pas du tout la même histoire. Virtuosité contre poésie ? Pourtant, il s’agit de la même partition ! Qu’avait donc voulu exprimer son compositeur ?

J’ai adoré la musique classique mais aussi le jazz qui est la vraie musique moderne et la chanson qui est la vraie poésie contemporaine. Alchimie incroyable qui parvient en trois minutes à nous émouvoir, à nous faire rêver et nous emmener ailleurs. Une mélodie, un texte, une voix et le miracle se produit. J’ai été sensible aux chansons qui étaient de vrais poèmes ainsi qu’à d’autres qui se confondaient Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (1/2)

Ah ! les belles boutiques (54)

Rue Gay-Lussac, il n’y a plus de Point du Jour

Quand je me suis installé dans ce quartier en 1993, il était déjà là. Il était probablement là avant et, au cours de mon enfance du Boulevard de Port-Royal puis de mes années d’étudiant pre-soixante-huitard, j’avais dû passer devant des dizaines de fois sans le remarquer, y compris un soir de mai 68 dans le brouillard des lacrymogènes. Et hier, de lui, il ne restait Continuer la lecture de Ah ! les belles boutiques (54)

Carnet d’écriture (18) – Le puits d’Ernest

« (…) Ensuite, avec tout ce verbiage, on ne voit pas très bien où vous voulez en venir. Un peu de concision aurait fait gagner du temps à tout le monde sans rien enlever à la transmission au lecteur de ce plaisir anticipé du chasseur. « Il s’écoute parler » est une locution utilisée pour définir un certain type de discours. « Il se regarde écrire » pourrait être son pendant pour l’écriture, et nous avons bien l’impression que c’est ce que vous faites.»
Patience ! Vous allez comprendre. 

Le puits d’Ernest

Il y a bien longtemps que j’ai abandonné la chasse. Cela s’est produit au moment où j’ai pris un chien, Ena. Les coups de feu lui faisaient peur. Pour un Labrador, c’est gênant. Pour son propriétaire, c’est ridicule. Alors, j’ai abandonné la chasse et ses préparatifs. 

Mais bientôt, le besoin d’écriture est venu, l’écriture a suivi et les habitudes se sont empilées : départ le matin, mini iPad en poche vers le café du moment. (En ce moment : Le Comptoir du Panthéon, Le Petit Suisse ou Le Luco.) Commande passée, toujours la même, déploiement de quelques activités procrastinatoires : nettoyage de l’iPhone des nouvelles de la nuit, consultation de l’agenda, de la météo, consultation des ventes, déploiement de l’iPad, recherche et relecture de ce qui a été écrit hier, relecture de ce qui a été écrit hier, relecture de ce… Pour moi, cette relecture répétée s’apparente, en moins fatigant, aux tentatives de démarrages d’une tondeuse à gazon à moteur thermique : il faut bien tirer quatre ou cinq fois sur la corde avant que la machine ne consente à démarrer. Pour l’écriture, c’est pareil.
Quand la serveuse arrive Continuer la lecture de Carnet d’écriture (18) – Le puits d’Ernest

Carnet d’écriture (17) – Les outils et les lieux

Pour bien pratiquer leurs activités préférées, les hommes (et les femmes aussi, bien sûr, les femmes aussi) ont tous leurs petites manies. Ils peuvent avoir besoin de préliminaires, d’accessoires, de musique, de silence, de parfum, d’alcool ou peut-être d’un tas d’autres choses qui n’a de limite, le tas, que leur imagination. Et encore, je ne parle pas de la pratique de l’activité sexuelle. 

Prenez la chasse par exemple. Je me souviens de mon père, grand chasseur devant l’éternel, avec qui j’ai beaucoup chassé et qui a chassé sans moi bien davantage. A part quelques « chasses du mercredi », chasses de privilégiés, chasses bénies, chasses trop rares, la chasse, pour lui, c’était surtout le dimanche. Elle se tenait au sud de la Loire et, selon les époques, pas loin de Sully sur Loire ou d’Orléans. Comme elle débutait à 9 heures précises, il aurait suffi de quitter Paris avant 7 heures du matin pour être largement dans les temps. Mais le fait de coucher sur place la veille au soir permettait Continuer la lecture de Carnet d’écriture (17) – Les outils et les lieux

Coucher de soleil

Il y a quelques semaines, en panne d’écriture depuis des mois et fatigué de corriger sans cesse les épreuves de Go West ! — qui, je le rappelle, est désormais disponible sur Amazon — j’ai éprouvé soudain le besoin de me remettre à lire — je veux dire lire autre chose que de moi. Bien sûr ces derniers temps, on m’avait offert des tas de livres. «Tiens, me disait-on, toi qui écris, tu dois beaucoup lire, forcément, Ah ! Ah ! Alors voilà un livre ; je ne l’ai pas lu — pas le temps, tu penses bien ! — mais Télérama ( Le Masque, Luchini,  mon beau-frère… ) en dit beaucoup de bien !» Alors j’ai tapé dans l’alignement des succédanés de succès de l’année dernière, des page-tourneurs, des prix qu’on courre, des bêtes c’est l’heure, des prix faits minables et des prix Nobel de vide et ratures qui, comme disait le magot myope de Saint Germain des Prés, se dressaient “tels des menhirs » sur l’étagère la plus basse de ma bibliothèque. 

D’aucun de ces ouvrages, bons à remettre au moins cent fois sur le métier, je n’ai pu dépasser la cinquantième page. 

Et puis, la semaine dernière, alors que je passais, maussade, devant les tréteaux du bouquiniste de la rue Claude Bernard, la couverture jaunie d’un volume de la collection “du monde entier” de la NRF a attiré mon œil avachi. 

Quatre-cents pages exactement d’un Conrad, en bon état, au titre peu connu, en corps 10 et pour 5 Euros, l’affaire était exceptionnelle. J’entrai Continuer la lecture de Coucher de soleil

Aux Ides de Mars

Pendant un temps, un long temps, c’était je crois avant de découvrir Proust et ses recherches, j’étais obsédé par Jules César. Je fréquentais beaucoup ses écrits, ceux de Suétone et de Jerphagnon à son propos. César était pour moi la personnalité des trente derniers siècles, avec Winston Churchill peut-être, mais pas pour les mêmes raisons. Alors, quand je me suis mis à écrire, j’ai beaucoup écrit sur lui, des parodies, des pastiches, des fictions, des utopies…J’étais, et je le suis toujours, très frustré par la disparition précoce de ce monument historique, assassiné qu’il fût aux Ides de Mars (c’est à dire le 15) de l’année 44 avant J-C. par une bande de sénateurs bedonnants poussant devant eux un homme intègre (selon Shakespeare) et manipulé par un Mélanchon antique (je fais exprès d’écrire son nom avec un A ; il parait que ça le rend furieux). Encore aujourd’hui, je me demande souvent comment Rome et, par voie de conséquence, le monde auraient évolué si César avait échappé à son attentat. Le texte qui suit, théâtral à souhait, n’évoque pas ce qu’aurait pu être cette utopie d’un long règne apaisé de Jules César. Au contraire, il veut confirmer que cette tragédie romaine est aussi une tragédie grecque, autrement dit que ce qui est écrit est écrit et que l’homme n’échappe pas plus à son destin que les fleuves ne remontent à leur source.

La scène se passe à Rome, dans l’office d’une villa.
Servilius, esclave du propriétaire des lieux, travaille à la présentation de plats somptueux et abondants. Entre Diodiros, également esclave.

Servilius

-Ah ! Salut, Diodiros, je suis bien content de te voir ! Ce matin, il y a du travail. Tu penses, nous recevons à déjeuner douze personnes, et pas des moindres ! Ils sont déjà là, dans l’atrium. Que des sénateurs !

Diodiros

-Non, Servilius, onze sénateurs et un préteur.

Servilius

-Ah, c’est vrai, j’oubliais que ton Continuer la lecture de Aux Ides de Mars

Les Bidons de l’Art – 9 

Il y a des années, au risque de passer pour un beauf, j’avais entrepris de diffuser une série consacrée aux escroqueries — du moins à ce que je considère comme tel — de l’art contemporain. Je lui avais donné pour titre « Les Bidons de l’Art ».  Je l’avoue, je n’ai pas toujours cherché à comprendre les cartels explicatifs, bien sûr, j’ai fait le beauf et même le plouc, c‘est vrai, j’ai été excessif dans mes critiques et mes moqueries. Mais ce n’est pas moi qui ai commencé. Koons et ses petits chiens gonflables, Klein et ses bleus, Arman et ses empilements, vous ne pensez pas qu’ils ont un peu beaucoup tiré sur la ficelle ? De toute façon, elle n’a pas duré bien longtemps, ma série : huit numéros en deux ans et demi, et plus rien depuis six ans. En fait, il y avait trop de matière, trop de bidons, et je ne savais plus où donner de la tête. Il aurait fallu que je consacre tout le JdC à cette rubrique. Alors je me suis calmé et je suis passé à autre chose. Mais de temps en temps, devant une œuvre d’art contemporain surgit en moi comme une indignation, un besoin de protester, une révolte… et ça donne le 9ème numéro de mes Bidons de l’Art 

Pour aujourd’hui, plus qu’une indignation, ce sera un éclat de rire. Voyez vous-même : Continuer la lecture de Les Bidons de l’Art – 9 

Un atelier d’urbanisme

Comment s’appelle-t-il déjà, le nouveau Maire de Paris ? Ah oui ! Emmanuel Grégoire — entre nous, il va nous falloir lui trouver un ou deux surnoms affectueux à celui-là. Grégoire était, si mes renseignements sont bons, premier adjoint pendant le règne de Cruella. Je précise «si mes renseignements sont bons » parce que je ne suis pas tout à fait sûr qu’ils le soient. En effet, pas une fois au cours de sa campagne, Monsieur Grégoire n’a mentionné le nom de son ex-patronne. Les premières déclarations de m’sieur not’maire semblent pourtant confirmer qu’il est dans sa droite ligne et même davantage. Le premier projet qu’il a mentionné consisterait à créer des carrefours et des feux rouges sur le boulevard périphérique afin que les piétons puissent le traverser. (J’ai vérifié : il ne s’agit pas d’un poisson d’avril). Ils sont forts quand même les écologistes quand ils sont au pouvoir. Ils arrivent à imaginer l’inimaginable. La passion (la haine fait partie des passions) les domine, l’idéologie les guide et l’absolutisme les conduit… quand ce n’est pas la folie. On peut en juger par ce récit fidèle d’un atelier de créativité impromptu qui s’est tenu il y a deux ans dans le bureau d’Annie Dingo. Au début, étaient présents la Maire (en furie, mais inspirée) et le Dir Cab (bègue, mais pas quand il téléphone). Ont apparu ensuite le médecin de l’Hôtel de Ville (complaisant mais inquiet) et Cottard (toujours aussi con).
Là, c’est Annie qui soliloque. C’est parti !

«  (…) Voyons… je réfléchis tout haut… les travaux pour les pistes cyclables, les fontaines du Rond-Point, les embouteillages, la crasse dans Paris, le trou financier, ma vérification personnelle de la hauteur des vagues sur le site de surf olympique à Tahiti, tout ça est en train de me péter à la figure. Il me faut un projet dérivatif, quelque chose qui occupe les gens, un truc qui marque les esprits, une réalisation qui transforme Paris pour toujours, l’apogée de ma mandature. Eh bien, cette histoire de prolongement de la rue de Rennes jusqu’à la Seine, ça c’est une bonne idée. Et qu’est-ce qu’il en pense, le petit Dir Cab, hein ? Elle n’est pas bonne mon idée peut-être, hein ? Hein ?

Le petit Dir Cab n’avait pas compris que la question était rhétorique. Aussi, il pensa être subtil en approuvant la Patronne tout en soulevant une légère objection, un obstacle mineur, une peccadille :

— Si, si, bien sûr, Ma… Ma… Madame, elle est excellente. Toute… Toutefois…

— Quoi, toutefois ? Qu’est-ce qu’il y a, toutefois ?

Le ton de la dame aurait dû alerter Lubherlu, mais il poursuivit :

— Eh bien, il y a la dé… la démolition de l’Institut. Ça risque de po… po… Continuer la lecture de Un atelier d’urbanisme

Journal intime – 5 avril 2013

Le Lutèce, boulevard St Michel

Presque contre mon gré, fatigué par ma marche depuis le BHV, je me retrouve dans ce café que je fréquentais il y a 53 ans. Je suis devant mon quart Perrier citron à côté de trois jeunes américaines, dont l’une a cet accent nasillard insupportable (Note de 2026 : j’ai appris depuis que l’on appelle ça le ‘ »vocal fry », littéralement la « friture vocale ». A ma connaissance, seules les jeunes filles et jeunes femmes sont atteintes par cette affectation qu’elles s’infligent volontairement et dont elles pensent qu’elle leur donne de la classe, la classe Kardashion, par exemple). Chacune consulte son iPhone pour savoir ce qu’elles vont faire pour continuer leur visite de Paris.

Il y a cinquante-trois ans, (Soixante-six aujourd’hui) c’était l’année de mes 17 ans. Je venais de passer les vacances d’été précédentes à St Martin d’Uriage, où j’avais connu coup sur coup mes deux premiers flirts. Jacqueline Bochurberg était le deuxième. Elle avait l’avantage de posséder une mobylette, d’être blonde, plantureuse et parisienne, contrairement à Colette qui allait à pied, était moins formée et ne quittait que peu ses montagnes. Par rapport à l’adolescent que j’étais, Jacqueline était mentalement, physiquement et probablement sexuellement très en avance, je dis probablement car Continuer la lecture de Journal intime – 5 avril 2013