Tous les articles par Philippe

Une Américaine à Paris

La parution dans le JdC du 26 octobre 2024 (un quotidien chrétien de gauche proche de Télérama) d’un commentaire élogieux envers NRCB (Notre Rédacteur en Chef Bienaimé) a soulevé bien des protestations et suscité une immense jalousie chez l’ensemble de ses lecteurs de sexe masculin. Pour ces maris et pères de famille respectables férus de la Princesse de Clèves, le commentaire de cette jeune et belle américaine venue étudier le portugais à Paris revêtait tous les caractères d’une véritable déclaration bien qu’il ne s’agissait, en théorie, que d’un remerciement un peu appuyé quand même pour l’aide décisive apportée par NRCB à la révision de ses cours. Selon Paddy qui avait traduit en albanais pour La Cause Ouvrière de Tirana les fameuses Lettres de la Religieuse Portugaise, la ressemblance littéraire était troublante même si certaines imprécisions grammaticales traduisaient les tâtonnements, si l’on peut dire, de l’étudiante en portugais et de son mentor parisien. Continuer la lecture de Une Américaine à Paris

Go West ! (63)

(…) Nancy n’a pas dû remarquer mon gémissement car, sans un mot, elle me tourne le dos et marche vers la silhouette sombre de la maison. Je reprends mes esprits et commence à marcher derrière elle quand je réalise que je ne porte plus mon sac. Vite, je retourne le chercher près de la voiture derrière laquelle je m’étais caché et je repars en courant vers la maison. Je rejoins Nancy sous la véranda au moment où elle pénètre dans la maison.
C’est ainsi qu’ont commencé les trois jours que j’allais passer à Barstow.

La porte d’entrée donne directement sur une grande pièce qui sent le tabac froid. J’en devine les contours à la lumière bleue d’un poste de télévision allumé et silencieux. Sur l’écran, les héros de Bonanza s’agitent en noir et blanc. Nancy allume le plafonnier central et aussitôt la pièce rapetisse. Comme dans d’innombrables maisons américaines, elle fait office de salon, de salle à manger et de cuisine. Elle est meublée sobrement, d’un mobilier moderne et bon marché, dans un style utilitaire et involontairement danois. Le téléviseur, adossé à une baie vitrée, fait face à un canapé aux sévères formes anguleuses recouvertes d’un froid tissu vert pomme. Devant le canapé, Continuer la lecture de Go West ! (63)

Je ne crois pas qu’ils prendront Varsovie

A propos des jugements mondains ou populaires que l’on entend prononcer sur tout et partout  — y compris ici et par moi-même — voici un extrait du dernier volume de « A la Recherche du temps perdu », « Le Temps retrouvé ».
A travers les propos de Mme de Forcheville, anciennement Odette Swann, anciennement Odette de Crécy, cocotte de luxe, l’auteur se moque des avis subtils et définitifs que les gens émettent avec le plus grand sérieux sur le sujet de l’époque, à savoir la Première Guerre Mondiale. 

Il (Monsieur de Charlus) finit par une remarque juste : « Ce qui est étonnant, dit-il, c’est que ce public qui ne juge ainsi des hommes et des choses de la guerre que par les journaux est persuadé qu’il juge par lui-même. » En cela M. de Charlus avait raison. On m’a raconté qu’il fallait voir les moments de silence et d’hésitation qu’avait Mme de Forcheville, pareils à ceux qui sont nécessaires, non pas même seulement à l’énonciation, mais à la formation d’une opinion personnelle, avant de dire, sur le ton d’un sentiment intime : « Non, je ne crois pas qu’ils prendront Varsovie » ; « Je n’ai pas Continuer la lecture de Je ne crois pas qu’ils prendront Varsovie

Go West ! (62)

(…) Il fallait que je continue à marcher vers le centre. Plus loin, j’atteignis une allée faite de dalles irrégulières en béton formant un trottoir le long duquel quelques voitures étaient garées.
Tout à coup, venant à ma rencontre à petite allure dans la demi-pénombre, apparaissent deux phares surmontés d’un bandeau lumineux bleu et orange. Les flics ! Encore les flics ! Mon cœur bat un peu plus vite. Quand la voiture passe à ma hauteur, le flic au volant me jette un coup d’œil appuyé.

Me croyant malin, je veux prendre l’air de celui qui n’a rien à se reprocher, rien à craindre de la police, et j’affecte de le regarder avec ostentation. Je pousse même le jeu jusqu’à lui adresser un léger sourire. Le flic détourne la tête et poursuit sa route. Crispé, la nuque raide, je me force à ne pas mettre à courir. Au bout de quelques pas, j’ose me retourner. Les feux rouges de la voiture sont déjà à une centaine de mètres. Bien joué, mon gars, c’est gagné ! Mais les deux feux rouges disparaissent un court instant, remplacés aussitôt par deux phares blancs. Ils ont fait demi-tour ! Les flics ont fait demi-tour ! C’est surement pour moi. Allons, allons, c’est peut-être un simple contrôle… Mais on ne peut pas savoir, l’avis de recherche de Clemmons leur est peut-être parvenu ! Et puis, même si c’est un contrôle de routine, j’ai toujours avec moi mon P 38. Il y a de quoi intéresser n’importe quel policier. Sans parler du Continuer la lecture de Go West ! (62)

Mon Chat et moi

L’autre jour, j’ai eu une discussion intéressante avec mon Chat. Intéressante n’est peut-être pas le mot adéquat. Instructive, inquiétante, ou les deux à la fois, c’est ça : instructive et inquiétante. Je ne sais pas encore trop quoi faire de ce que j’ai appris sur mon Chat à l’occasion de cette discussion, mais ce qui est certain, c’est que la prochaine fois que je lui demanderai quelque chose, je serai plus méfiant.

Voilà de quoi il s’agit. Continuer la lecture de Mon Chat et moi

Une nouvelle comme on voudrait en entendre plus souvent

Dans ce monde de brutes, dans cet univers médiatique dont nous recevons chaque matin notre lot d’informations désespérantes quand elles ne sont pas terrifiantes, il y a quand même de temps en temps une bonne nouvelle, une nouvelle réconfortante, une nouvelle qui nous laisse espérer que nous allons peut-être, dans notre petite sphère, notre bulle, revenir à des temps plus humains, moins factices, moins forcenés. 

Cette nouvelle, c’est la décision de Madame la Maire de ne pas se présenter aux prochaines élections municipales. Une meilleure nouvelle aurait été qu’elle démissionne tout de suite, qu’Annie Dingo se retire dans cette maison de repos que je lui avais destinée à Guéret, dans la Creuse, au dernier chapitre de mon roman prémonitoire « Les disparus de la rue de Rennes« .  Mais non, elle n’a pas démissionné. Tout espoir Continuer la lecture de Une nouvelle comme on voudrait en entendre plus souvent

Go West ! (61)

À l’heure qu’il est, Tom a dû s’apercevoir de la disparition de son pick-up et les « For Official Use Only » vont partir ma recherche sur les routes environnantes. Je ne peux pas rester là plus longtemps à tergiverser. Je passe le levier de vitesse sur « Drive », enfonce l’accélérateur et traverse la route 33 en faisant fumer les pneumatiques. Ce sera donc vers l’est, vers Bakersfield, vers Washington…

Ce jour-là, vendredi 10 aout 1962, le choix de foncer droit vers l’est plutôt que vers le nord ou le sud allait mettre une fin à cette suite de décisions catastrophiques qui avait commencé moins d’une semaine plus tôt à Santa Monica et qui m’avait amené jusqu’à ce carrefour de la route 33 à l’ouest de Bakersfield.
Une fin ? Oui, mais pas tout de suite ; parce qu’auparavant, il faut que je vous raconte mes trois jours à Barstow.

Barstow, à cette époque, c’était une petite ville d’une dizaine de milliers d’habitants. Elle était née de la Ruée vers l’Or une centaine d’années plus tôt. Située au milieu du désert de Mojave, entre Los Angeles et Las Vegas, traversée par la ligne de chemin de fer Santa Fe et par la route 66 qui relie L. A. à Chicago, à moins d’une heure de route du camp d’entrainement de Fort Irwin, Barstow était devenue Continuer la lecture de Go West ! (61)

REINE D’UN SOIR (Extrait)

(…) Dorsett a paru déstabilisé. Il a tapoté son oreillette pour vérifier son bon fonctionnement, mais, apparemment, elle est restée silencieuse. Il s’est tourné vers les coulisses, espérant sans doute une intervention ou au moins un signe de Bojo. Mais Bojo demeurait inexplicablement absent et Dorsett a commencé à perdre contenance. Il s’est mis à hésiter, à bafouiller :

« Euh… enfin voyons, Carmen… euh, je veux dire Veolia… ce n’est pas gentil ce que vous…

— Pas gentil ? Pas gentil ? a rugi Veolia. Et la salope, là, l’allumeuse de Clocaenog, l’inondeuse de polders, c’est gentil ce qu’elle fait ? C’est gentil de vouloir me voler mon titre en se faisant dessiner des trucs à deux balles sur la peau pour attendrir les braves gens ?

— Mais enfin… protestait Dorsett, mais enfin… »

Il n’avait plus pied, le présentateur vedette, il ne savait Continuer la lecture de REINE D’UN SOIR (Extrait)

Malgré-nous

Le 23 novembre 1944, la ville de Strasbourg était libérée de l’occupoation allemande par la 2eme Division Blindée du Général Leclercq de Hauteclocque. Un an plus tard,  mon père, Daniel Coutheillas, reçut la lettre manuscrite que je reproduis ci-dessous.
Elle était signée Hellbrun, dont je n’ai jamais réussi à déchiffrer le prénom. Alsacien, mobilisé comme tout le monde en septembre 1939, Hellbrun s’était retrouvé affecté à la 58/1 dans la région de Longwy où il s’était lié d’amitié avec mon père. Séparés dans la débâcle de juin 40, faits prisonniers et gardés dans des camps différents, ils connurent l’un et l’autre des sorts très différents. Cette lettre explique ce qui arrivé à cet Alsacien, devenu un « Malgré-Nous* ».

  • Malgré-Nous : Alsacien ou Mosellan enrôlé de force dans l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale.

En 1942, le gauleiter Robert Heinrich Wagner, responsable de l’Alsace, persuada Hitler d’introduire le service militaire obligatoire en Alsace-Moselle (…) Au final, 130 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans se retrouvèrent principalement sur le front de l’Est à combattre l’armée soviétique (les Malgré-Nous). La plupart furent affectés dans la Wehrmacht mais la moitié de la classe 26 (soit 2 000 hommes) fut versée d’autorité dans la Waffen-SS. (Extrait de Wikipedia)

Soixante-dix ans plus tard exactement, voici cette lettre, à laquelle je n’ai ajouté ni retranché un mot.

Strasbourg le 16 Novembre 1945

Mon cher vieux,

C’est avec un grand plaisir que j’ai trouvé ta gentille carte en rentrant de Russie, aussi je m’empresse à te répondre de suite. J’ai été bien content d’avoir des nouvelles d’un ancien de la 58/1.

J’aurai tellement de questions à te poser, mais cela, plus tard. Je vais tout d’abord te dire en quelques mots ce qui m’est arrivé à moi. Tu te rappelles peut-être encore que lorsque notre Compagnie stationnait à Longwy-haut, au début juin 40, j’ai eu comme mission de faire sauter les deux ponts de Lérouville. Lors de la retraite de nos troupes du 13 juin, je me suis acquitté de ma tâche avec beaucoup de chance parce que les premiers boches qui ont voulu passer le pont Continuer la lecture de Malgré-nous

Fallait pas !

Ce texte est une rediffusion d’un article paru sous un autre titre (Retour au Ferret) pour la première fois en septembre 2015

Premier dimanche de septembre.

Dans la région par obligation pour quelques jours, nous n’avons pas pu résister à l’élan qui nous poussait à revenir au Cap Ferret.

Nous avions passé là nos meilleures vacances.

Nous louions une maison, jamais la même, mais presque toujours dans les « quarante-quatre hectares ». Maisons sommaires, maisons sonores, maisons vétustes et ensablées, merveilleuses maisons. Nous vivions là tout un mois, entourés d’enfants, d’amis et de chiens. Il faisait beau, il pleuvait, il faisait lourd, il faisait froid, il faisait chaud, qu’importe. On allait au marché acheter du vin, des fruits ou des nattes de plage. On allait chez Boulan acheter des huitres, ou chez Total acheter des pains de glace. On allait à la plage, aux Caillebotis ou au Shadocks, parfois au Truc Vert, rarement au Mimbo. On étalait nos Continuer la lecture de Fallait pas !